Descartes, disciple d’Hercule Poirot

Nous prenons généralement un tel plaisir à lire les ouvrages de Pierre Bayard que nous pourrions n’y voir qu’un habile divertissement pour lettrés. Ce serait passer à côté de l’enjeu philosophique de ses enquêtes paradoxales, qui se tapit dans la méthode même.

Le charme des livres de Pierre Bayard tient évidemment à l’énormité du paradoxe qu’il énonce et à la dextérité avec laquelle il parvient à le pousser jusqu’à ses ultimes conséquences. Mais ce n’est là que la partie manifeste de son entreprise, celle qu’il assume explicitement. Il évoque certes sa pratique de la psychanalyse, mais comme en passant, sur un mode anecdotique. Rouerie suprême ou point aveugle ? L’inspecteur mène l’enquête dans deux affaires particulièrement délicates, le meurtre d’un certain Roger Ackroyd et celui d’un vieux roi danois. Ces affaires sont délicates du fait de leur retentissement après qu’elles ont été résolues. C’était, dans les deux cas, incroyable et pourtant il fallait, disait-on, se résoudre à cette solution. Ce que ne fait pas l’inspecteur Bayard car lui a compris que, dans les deux cas, il y avait eu tromperie : la solution exhibée par celui en qui nous avions toute confiance était fausse. Non qu’il se serait trompé, pour des raisons peut-être pas aussi obscures qu’on ne l’aurait admis, mais parce qu’il a délibérément menti.

On ne frustrera aucun lecteur de sa découverte progressive en évoquant l’affaire danoise puisque la tragédie célèbre qui en a été tirée en révèle d’emblée les dessous. Le spectateur ou le lecteur apprend au début de la pièce que le héros, un jeune prince un peu bizarre dénommé Hamlet, ne se console pas de la mort de son père et n’admet pas le remariage de sa mère avec celui qu’il soupçonne d’avoir été une sorte d’Égisthe assassinant Agamemnon en compagnie de Clytemnestre. Ce jeune prince raconte qu’il a rencontré un soir le spectre de son père et que celui-ci lui a raconté les conditions dans lesquelles il avait été assassiné et par qui. Après quoi Hamlet va chercher par des moyens extrêmement compliqués à faire en sorte que l’assassin avoue son forfait. On est manifestement devant un esprit dérangé, incapable d’agir de façon claire et directe, et qui essaie de faire croire des absurdités comme ce spectre qui lui aurait parlé. Rien n’est logique dans ce qu’il fait, ni même crédible dans ce qu’il dit. L’inspecteur Bayard reprend l’enquête et comprend qu’au lieu d’un nouvel Oreste on est devant un nouvel Œdipe.

Enquêtes : avec Pierre Bayard, Descartes est le disciple d'Hercule Poirot

Le spectateur a donc été dupé : l’auteur de la pièce a tenté de lui faire admettre la véracité de son héros alors que celui-ci ne cesse de tromper son monde. On est porté à faire preuve d’indulgence pour les bizarreries de ce jeune prince qui prétend avoir vécu un drame familial – dont il est en fait l’unique responsable. L’auteur de cette pièce, d’ailleurs, qui est-il ? Il a signé du nom de « Shakespeare » et aurait vécu à la génération précédant Descartes, mais quelqu’un de ce nom a-t-il réellement existé ? N’est-ce pas le pseudonyme adopté par quelque aristocrate ? Nul ne le sait. À qui se fier alors ? Pourquoi croirions-nous l’inspecteur Bayard ?

L’autre affaire, racontée en anglais elle aussi (ce qui interpelle au niveau du lu), n’est pas moins troublante. Elle est relatée par une romancière, Agatha Christie. Un certain Roger Ackroyd a été tué et le narrateur du livre, un médecin, suit de près l’enquête menée par le célèbre détective belge Hercule Poirot, dont nous voyons les agissements et le raisonnement à travers le regard de ce médecin qui connaissait la victime. À la fin du livre, comme toujours dans les romans d’Agatha Christie, Hercule Poirot convainc le coupable de sa culpabilité et, par la même occasion, la révèle au lecteur. C’était le narrateur !

Mais voici que survient l’inspecteur Bayard qui mène une nouvelle enquête, au terme de laquelle il découvre que le coupable n’est pas celui qui, selon Agatha Christie, est dénoncé par Hercule Poirot. Voici donc un emboîtement de tiroirs. L’inspecteur Bayard dit qu’Hercule Poirot ment quand il dit que le narrateur est le coupable. En fait, puisqu’il s’agit d’un roman d’Agatha Christie, c’est elle qui ment quand elle écrit qu’Hercule Poirot, etc. Et pourquoi ne pas considérer que le menteur est Bayard, quand il dit qu’Agatha Christie ment quand elle écrit que, etc. ? On pourrait ainsi remonter à l’infini si l’on n’appliquait ce sage précepte aristotélicien de s’arrêter (anankè sthènai).

Or, peut-être parce qu’il est belge ou pour quelque autre raison inavouée (comment savoir ?), Hercule Poirot applique à la lettre les préceptes de la méthode cartésienne. À moins que Descartes n’ait beaucoup lu Agatha Christie – et nous trop Pierre Bayard. Ces préceptes valent par ce qu’ils disent – ne recevoir pour vrai que ce qui est connu comme tel ; diviser les difficultés en parcelles pour les mieux résoudre ; conduire par ordre les pensées des objets les plus simples vers les plus composés ; faire des dénombrements entiers afin d’être assuré de ne rien omettre – et surtout par ce qu’ils supposent. La méthode cartésienne a en effet pour fondement la certitude que la vérité est atteignable et que ce qui répond aux critères de l’idée vraie est effectivement vrai, puisque garanti comme tel par la véracité divine. Elle est digne de confiance. En d’autres termes, le doute qui vise à éliminer les erreurs est fini. Je trie mes idées comme on trie les pommes d’un cageot. J’examine une à une toutes les pommes du cageot, je mets d’un côté celles qui sont visiblement abîmées, de l’autre celles qui ne le sont pas. Une fois le cageot vidé, j’ai un tas de bonnes pommes. De même pour les idées vraies.

Enquêtes : avec Pierre Bayard, Descartes est le disciple d'Hercule Poirot

Hercule Poirot procède ainsi, à ceci près qu’il ne trie ni des idées ni des pommes mais des coupables possibles. Ceux-ci sont en nombre fini : ce sont tous les personnages qui nous ont déjà été présentés et personne d’autre. Il est assuré que le coupable est l’un (au moins) de ceux-ci et que sa culpabilité est démontrable. Enfin, nous pouvons faire pleine confiance à l’enquêteur, qui est en l’affaire l’équivalent du Dieu cartésien dont la véracité garantit la vérité de l’idée conforme aux critères de l’idée vraie. Bref, l’enquête, comme le doute, a une durée finie et l’on peut faire confiance à sa conclusion.

Voilà ce que ruine l’inspecteur Bayard : cette confiance que nous devons accorder à ce qui a été présenté comme une vérité déduite d’un raisonnement cartésien. Déjà, il était douloureux de devoir admettre que le meurtrier de Roger Ackroyd était ce médecin qui nous racontait l’histoire et assistait en témoin objectif à l’enquête d’Hercule Poirot. Toute la subtilité d’Agatha Christie était de jouer sur la confiance que nous accordions spontanément à ce médecin-narrateur. Du moins les choses rentraient-elles dans l’ordre quand le détective belge nommait le coupable devant tous les protagonistes assemblés et prouvait sa culpabilité. À suivre Pierre Bayard, le détective mentait. On pourrait se rassurer en se disant que ce n’était somme toute qu’un redoublement de la solution proposée par l’auteur du roman, le détective prenant la place du narrateur. Ce serait se rassurer à trop bon compte car, si l’on commence à ne plus faire confiance à celui à qui elle est due, on n’a plus de raison de s’arrêter. Pourquoi, en effet, Agatha Christie aurait-elle menti ? Et pourquoi le menteur ne serait-il pas Pierre Bayard ? On est sorti de la rassurante procédure du douteur qui trie ses idées comme on trie les pommes d’un cageot, et on est entré dans une mécanique infernale que l’on ne peut plus arrêter. On est passé du doute (fini) au soupçon (infini), de la tranquille Angleterre des petites villes à la paranoïaque Russie des procès staliniens. Ou, pour rester dans le champ de la littérature, de l’univers du roman policier à celui du roman d’espionnage fondé sur le soupçon infini : il n’y a plus là aucun Hercule Poirot à qui faire confiance.

Toute la question devient de savoir qui est qui, sachant que l’adversaire le plus dangereux est celui que l’on prend pour l’ami le plus sûr. Souvenons-nous que le genre du roman d’espionnage est né, pour la France, après l’inexplicable défaite de 1870 : pour comprendre cette défaite, chercher l’ennemi qui se cache. Dans la réalité, on avait trouvé un autre suspect, d’autant plus dangereux qu’on le définissait comme celui qui cache sa véritable identité : le Juif. L’affaire Dreyfus réunissait les deux : un Juif dans un service d’espionnage.

Pierre Bayard ne s’intéresse pas, lui, au roman d’espionnage mais il s’inscrit dans la logique de ceux que Paul Ricœur appelait « les maîtres du soupçon » : Marx, Nietzsche, Freud. Pour sa part, via Freud. Cette logique, l’auteur de la tragédie d’Hamlet en avait donné une terrible illustration avec une autre tragédie : Othello. Plus Desdémone lui apporte de preuves de son innocence, plus elle renforce le soupçon d’Othello. Rien ne peut interrompre ce soupçon, infini par nature. Si bien qu’il aboutit nécessairement à une violence : le suspicieux tue le suspect. Pierre Bayard n’avait pas de raisons de diriger son enquête vers Othello, puisque cette tragédie porte précisément sur le soupçon ; il s’est donc tourné vers Hamlet. Et c’est lui qui devient le suspicieux. Nous pouvons à notre tour entrer dans cette logique et, une fois acquis que Shakespeare nous ment à propos de ce qu’a fait Hamlet, demander pourquoi cet auteur tient tellement à cacher la vraie personnalité du prince danois, la cacher si bien qu’avant l’enquête de Pierre Bayard nul ne l’avait vue ni même devinée. N’y a-t-il pas mensonge aussi sur l’identité véritable de cet auteur ? À moins que la clé ne soit à chercher du côté de l’auteur de l’enquête sur cette pièce et son auteur. Qui est-il au juste, ce Pierre Bayard qui a déclaré dans un autre ouvrage parler de livres qu’il n’avait pas lus ? Encore un mensonge ? Que fait Hercule Poirot ?

Une seule voie pour sortir de ce cauchemar : retrouver Descartes triant tranquillement ses pommes dans sa retraire néerlandaise.

Marc Lebiez