Trieste, 1915

Plus d’un siècle après sa rédaction, plus de quatre-vingts ans après sa première publication en Italie, le journal de guerre du romancier et journaliste triestin Giani Stuparich paraît en français. L’année 15 (Guerra del’15 en italien) éclaire l’état d’esprit des jeunes patriotes « irrédentistes » et les enjeux régionaux de la Première Guerre mondiale. Mais plus que les aspects documentaires ou les qualités littéraires de l’ouvrage, c’est la reprise faite de ses notes par l’auteur qui a de quoi intriguer.


Giani Stuparich, L’année 15. Journal de guerre. Trad. de l’italien par Carole Walter. Verdier, 192 p., 19 €


La généalogie de Giani Stuparich (1891-1961), sans doute pas le plus célèbre écrivain de Trieste, raconte elle aussi – pour un lecteur français notamment – une histoire décentrée de l’Europe, à travers les déplacements, les passages de frontières, de langues, d’identités, mais aussi les douleurs propres à cette région. Son père était de Lussino, aujourd’hui Lošinj, une île où l’on parle italien et serbo-croate, passée de la république de Venise à l’Empire austro-hongrois, à l’Italie, à la Yougoslavie, enfin à la Croatie ; il en a tiré un court récit paru en 1942, L’isola (L’île, Verdier). Sa mère était triestine et juive. Après l’entrée de l’armée allemande dans la ville, en 1944, Giani Stuparich, son épouse et sa mère furent internés à San Sabba, le seul camp doté d’un four crématoire en Italie. L’écrivain de langue slovène Boris Pahor y fut lui aussi emprisonné avant sa déportation en Allemagne. San Sabba est le sujet du dernier roman de Claudio Magris.

En 1930, en plein fascisme, à l’approche de ses quarante ans, Giani Stuparich ouvre un tiroir. Parmi les papiers accumulés, il y a un carnet taché de terre, de sang et de poussière rouge, couvert de notes au crayon, tremblantes, infimes – il le raconte dans un livre de souvenirs [1] : « Pendant quinze ans j’ai oublié ce carnet, à la façon de qui oublie des choses qu’il veut oublier […] Après des années, quand mon sentiment s’était détaché de la guerre soufferte comme expérience exclusive, les jours vécus dans les tranchées de Monfalcone revenaient souvent à ma mémoire dans le calme des choses lointaines ». Des raisons de la conservation et de la redécouverte de ce journal tenu entre le 2 juin et le 8 août 1915, il ne dit pas plus. Les événements, dit-il, « étaient devant moi, précis en tous leurs détails, dépouillés de toute fioriture, au point qu’ils me semblaient avoir été vécus par quelqu’un d’autre qui me les racontait ».

Quinze ans en arrière pour lui, c’est un siècle pour nous. Quand l’Italie entre dans la Première Guerre mondiale, en mai 1915, Giani Stuparich, censé se battre du côté austro-hongrois, rejoint l’armée italienne. Déserteur à Vienne, volontaire à Rome, il combat dans le premier régiment de grenadiers, avec l’espoir de rattacher sa ville à la jeune Italie indépendante, chose faite quelques jours avant l’armistice, en novembre 1918. L’intérêt de son journal est de donner un autre point de vue sur une guerre matricielle pour l’histoire européenne, souvent réduite à l’affrontement des puissances ou à un non-sens absolu pour ses acteurs. Un même enthousiasme nationaliste, inconscient de la brutalité technique et de la mort industrielle de la guerre à venir, a saisi furieusement des populations qui ne s’étaient jamais autant rencontrées. Un tel regard déplace temporellement – la guerre commence pour les Italiens huit mois après l’attentat de Sarajevo – et géographiquement : ce qui se déroule à Verdun ou dans la Somme, c’est « la guerre européenne » ; pas ce qui arrive autour de Trieste et de Trente, comme si le gigantesque conflit, si destructeur pour les individus, pouvait prendre une dimension toute personnelle. Pour les jeunes militants « irrédentistes » défendant leur rattachement à l’Italie, parfois jusqu’à omettre les identités mêlées de certaines régions, voire de tout pays, la guerre cristallise les revendications nationalistes. Cela se ressent dans l’écriture de Giani Stuparich, qui n’use jamais du plurilinguisme contrairement à quantité d’auteurs italiens de son époque. Son journal donne pourtant à voir une armée composite, où se mêlent des hommes venus de toutes les provinces et parlant des dialectes différents, parfois revenus de Libye et de Somalie. Des immigrés installés en France revinrent aussi dans leur pays d’origine en 1915. Sur le front de l’Isonzo, une nation se voit en miroir, en jouant son existence.

Giani Stuparich, L’année 15. Journal de guerre.

Assaut de soldats austro-hongrois sur le front de l’Isonzo, septembre 1917

Dans un récit de voyage récent, un auteur de Trieste contemporain, Paolo Rumiz, est revenu sur l’histoire douloureuse des soldats triestins, mais en rappelant une mémoire inverse, honteuse, celle des hommes requis de force dans l’armée austro-hongroise [2]. Comme le rappelait un autre écrivain italien, de Vénétie et combattant de la Seconde Guerre mondiale quant à lui, Mario Rigoni Stern (1921-2008), « ces choix faits en conscience soit pour l’un soit pour l’autre camp (nationalisme : mal d’Europe) étaient généralement des décisions que prenaient des nobles, des intellectuels, ou des gens aisés, car les pauvres “suivaient leur destin” [3] ». Un de ses personnages, Tönle, vieux berger transfrontalier dont les deux fils étaient partis au front, et qui avait lui-même connu « un commandant au nom italien sous les Autrichiens et sous les Italiens un commandant au nom autrichien », le confirmait avec un bon sens aussi fort que sa conscience de classe :  « pour les gens du peuple, que ce soit l’un ou l’autre qui commande, ça n’y change rien. C’était toujours à eux de travailler, d’être soldats aussi, et aussi d’aller mourir à la guerre [4] ».

Consciemment ou non, peut-être parce que son livre présente moins un témoignage sur l’histoire qu’une position idéologique à son sujet, Giani Stuparich occulte soigneusement ces questions. Il ne décrit pas non plus les relations entre soldats ou avec les officiers, le regard des provinces intégrées sur les provinces revendiquées. On peut avoir le sentiment qu’il atténue parfois les effets des destructions : « De hautes flammes, des cônes de fumée noire, de petits nuages blancs : voilà la bataille », écrit-il, comme un peu déçu. Pour les voir, cette fois depuis le plateau d’Asiago, ravagé, dépeuplé et semé de cadavres enfouis dans la boue, on lira plutôt un roman, Les saisons de Giacomo du même Mario Rigoni Stern (Robert Laffont, 1999), qui raconte la montée du fascisme parmi des habitants vivant de la récupération des débris de la guerre.

Comme tout journal de front, L’année 15 se répète (marche, explosions, mises à l’abri, traversées de ruines) et raconte l’anxiété de la « vie de taupe ». Il ne traite pas directement de l’histoire qui couvre, si on la connaît, l’ensemble des notations, tant « les mots échangés avec Marco » y sont présents : la mort de son frère qui l’accompagne de Rome au front de Monfalcone. Poussé à la reddition, Marco se suicide ; fait prisonnier, Giani s’échappe. Il l’a raconté dans un livre non traduit en français, Colloqui con mio fratello (« Conversations avec mon frère »). À la lumière de ces faits, la question de la fin (« avons-nous bien fait de vouloir la guerre ? ») sonne avec une peine tranchante. L’étonnement vient de la tension entre l’enthousiasme patriotique de Giani Stuparich et son désespoir à l’approche de Trieste : « En parlant avec ces gens calmes, je m’aperçois que nous, non seulement nous avons perdu tout contact avec la vie, mais que même le but pour lequel nous étions dans les tranchées s’était avec le temps dissipé dans nos esprits. »

Le problème est qu’on ne sait pas si cette phrase, comme tout le reste, a été écrite sur le moment, ajoutée aux notes initiales ou après la première publication. C’est le problème général de ce livre, et de cette édition en particulier, dénuée de notes ou d’un appareil critique qui auraient pu nous éclairer sur les différentes strates du texte, que de ne pas prendre en compte les quinze années séparant l’expérience vécue et sa mise en forme, de ne pas signaler les métamorphoses éventuelles du témoignage et du témoin. Là où les mémoires de guerre récemment traduits d’Edmund Blunden faisaient, avec douze ans d’écart, de la distance mémorielle l’objet même de l’écriture, Giani Stuparich fait « comme si ». En l’absence du matériau de départ, ou d’éléments renvoyant à celui-ci, nous sommes forcés de le croire sur parole et d’imaginer son « premier journal » ; ce ne serait pas problématique s’il avait écrit un roman, et, surtout, si son témoignage ne servait pas une cause idéologique particulière. La fatigue, la peur, la peine, le désespoir, sont sensibles, mais comme tenus par la bride du patriotisme. On aurait été intéressé de savoir si l’homme de quarante ans se reconnaissait dans les notes prises par le jeune homme qu’il a été.

Giani Stuparich, L’année 15. Journal de guerre.

L’empereur d’Autriche Charles Ier à Trieste (juin 1917)

Ce sentiment de gêne ou de méfiance peut provenir du type de reprise faite par Giani Stuparich sur son carnet de notes. La guerre transcrite en direct a reposé dans un tiroir, le soldat s’est tu aussi longtemps, y compris auprès de ses proches, comme il le raconte dans Trieste dans mes souvenirs. Il ne précise pas la raison pour laquelle il a rendu public son témoignage, ce qui n’est pas sans importance : les premières pages parurent dans le journal Nuova Antologia, alors que la propagande de Mussolini, lui-même ancien soldat, exaltait la mémoire de la guerre. Il fut en tout cas temps de raconter ; mais son projet était de « transcrire ces annotations sténographiques en écriture courante ». L’ancien grenadier devenait un auteur, il avait déjà un peu publié ; ses notes griffonnées à la hâte entre une marche et un assaut ne formaient pas un livre, mots sales, mots de guerre, à polir, à adoucir dans la tranquillité de la paix. On peut se demander ce qu’est une écriture « courante ». Une écriture « lisible », partageable, échappée du sort individuel ? une écriture « convenable » ? ou une écriture qui fixe une bonne fois pour toutes le chaos de l’expérience de la guerre ?

Ces questions sont laissées en suspens par la traduction de Carole Walter. Giani Stuparich dit avoir voulu conserver « le caractère et l’atmosphère de ces annotations, mais en leur donnant une forme », créer « un style linéaire et net, de telle façon que les choses et les sentiments pouvaient transparaître tout seuls, sans aucun voile ». L’année 15 ne suit pas tout à fait ce programme – si tant est que les choses et les sentiments puissent « transparaître tout seuls ». La reprise, plutôt que d’ajouter de la complexité, rend linéaire ce qu’on devine discontinu, chaotique. Le « quelqu’un d’autre » qui a vécu « l’expérience exclusive » de la guerre, ce jeune intellectuel blessé à l’épaule qui sortait son carnet à la moindre pause dans les combats, voilà paradoxalement le grand absent du livre qui devait raconter son expérience. La guerre se présente à nous à très longue distance, du fait du siècle qui nous en sépare, mais aussi sur le bas-côté, du fait de ces choix d’écriture. Et, paradoxalement, la scène la plus forte du récit ne concerne pas directement son auteur – l’entrée des soldats dans une maison quittée précipitamment par ses habitants surpris par les combats, dont il reste les affaires abandonnées à la hâte.

Il est très étonnant de lire dans Trieste dans mes souvenirs : « les notes immédiates, quand elles sont dictées par l’âme complètement prise par les faits, par les impressions et, je dirais, par la chaleur secrète des choses, intérieures ou extérieures (mais c’est seulement plus tard, en les analysant, que l’on peut faire cette distinction), sont très proches de l’art, si ce n’est carrément de l’art », car Giani Stuparich a fait ici tout l’inverse. Si le soldat a disparu dans l’auteur, si ce journal de tranchées se retrouve privé de son soldat, c’est que « l’autre texte » – le texte premier, souterrain, la note prise à la va-vite, et par contrecoup l’expérience sur le vif, saisie au vol – a été effacé par la mise en forme de la narration et du discours militant. Notre intelligence des situations, notre empathie auraient peut-être été bien plus grandes avec un aperçu même minime de ces notes. La langue du IIIe Reich, qui avant d’être un essai sur la langue nazie est le journal d’un linguiste sous le nazisme, en donne un bon exemple. Bien que transformant ses notes, Victor Klemperer en conserva l’instantanéité, l’absence de théorisation, l’aspect non conclusif, en faisant de l’écriture au jour le jour une nécessité vitale, un lieu de réflexion des événements en cours. « Pour que l’Histoire ne signifie pas, il faut que le discours se borne à une pure série instructurée de notations », écrivait Roland Barthes. Coupé de lui-même, le journal de Giani Stuparich signifie trop.


  1. Giani Stuparich, Trieste dans mes souvenirs, trad. par Jean-François Bory (Christian Bourgois, 1999).
  2. Paolo Rumiz, Comme des chevaux qui dorment debout, trad. par Béatrice Vierne (Arthaud, 2018).
  3. Mario Rigoni Stern, Entre deux guerres, trad. par Claude Ambroise et Sabina Zanon Dal Bo (Robert Laffont, 2003).
  4. Mario Rigoni Stern, Histoire de Tönle, trad. par Claude Ambroise et Sabina Zanon Dal Bo (Verdier, 1998).

Pierre Benetti