Savante galanterie

Un léger malentendu guette le naïf qui, voyant en librairie le dernier ouvrage d’Alain Viala sur la galanterie, s’imaginerait s’offrir une promenade érudite et plaisante sur les relations hommes-femmes dans l’histoire des mentalités, des arts et de la littérature. Il s’agit ici de la publication de travaux poussés sur une notion complexe et évolutive, peu étudiée, pourtant souvent associée à la France et aux Français.


Alain Viala, La galanterie. Une mythologie française. Seuil, coll. « La couleur des idées », 498 p., 24 €


Alain Viala, professeur émérite à la Sorbonne Nouvelle et à l’université d’Oxford, travaille depuis longtemps sur le sujet (La France galante, PUF, 2008). Il redéploie ici sa réflexion depuis les bouleversements de la Révolution française, où son dernier ouvrage s’était arrêté, et la prolonge jusqu’à nos jours.

La notion de galanterie, autrement dit la qualité de ce qui est galant, est attachée à « mille choses » sur le temps long en France, à des peintures, des gravures, des poèmes mais aussi à des rapports de police ou médicaux, des correspondances, des films, des romans… rappelle Viala. Elle touche aux domaines du savoir-vivre, des rapports entre les sexes, à l’écriture, aux arts. Cependant, la galanterie, modèle culturel majeur dans les pratiques de l’élite de la société française des XVIIe et XVIIIe siècles, est en fait indéfinissable, précise-t-il. Partie d’un « air qui se voit dans les manières, se sent dans les paroles et se juge sur l’agrément », elle est devenue une mouvance de plusieurs siècles qui hante notre culture. C’est un spectre, un mythe, une réalité chatoyante, instable, riche de multiples acceptions, d’une diversification complexe d’enjeux sociaux, d’évolutions contradictoires, qui interdisent qu’on l’enferme dans une définition. D’où l’importance d’une méthode pour la repérer et l’explorer.

Alain Viala, La galanterie. Une mythologie française

Recueil des modes de la cour de France. « Habit d’Epée », par Nicolas Bonnard (1680-1690)

Avant d’aborder celle que l’auteur propose en début d’ouvrage, gardons pour l’analyse le point de vue du naïf, celui du lecteur non initié. Nous y autorisent les presque 500 pages du livre, denses, serrées, vivantes, passionnées, tantôt emportées, tantôt allusives ou hermétiques. Nous y incite ce système d’appels de notes et autres renvois à un appareil de références tellement abondant et complexe qu’il occupe sur le site dédié l’équivalent en volume du livre imprimé. Ainsi allégé, le regard sera différent, surgiront mieux, semble-t-il, les avantages d’une certaine innocence : des étonnements, des enthousiasmes aléatoires mais libres, des questions vierges de tout débat savant – façon non scientifique mais spontanée de témoigner du plaisir ou de la difficulté éprouvée par un lectorat élargi devant le décorticage inouï de ce je-ne-sais-quoi à la française, à la fois omniprésent et mille fois recomposé, que propose Alain Viala.

« Un ensemble vaste, mouvant et contradictoire »

D’entrée de jeu, l’auteur en appelle à certains « protocoles » pour qu’on comprenne ce dont il va parler. En premier, « une posture mentale qui lâche prise, s’ouvre à la mouvance et au contradictoire », et qui, à travers le « désir de savoir », construise une véritable enquête, une enquête d’historien, et non un essai, avec un corpus copieux où s’analysent ces « mille choses galantes ». À partir des titres et sous-titres d’œuvres écrites, peintes, sculptées, chantées, déclamées, jouées, à partir de pratiques aristocratiques, bourgeoises ou populaires, manifestes ou cachées, « il faut tout prendre en compte et ne préjuger de rien » : on « repère », voire on « braconne le galant ». Une vignette sur un tableau du XIXe siècle inspiré de Watteau illustre de façon remarquable la démarche.

Dans cette nébuleuse galante qui s’étire, de façon plus ou moins ténue mais persistante, de l’amour courtois aux plus récentes manifestations féministes, apparait une césure, celle des décennies révolutionnaires. Dérision, ostracisme, manipulations frappent d’abord de nullité les codes de mœurs monarchiques ; pour exalter la nation, on crée un style républicain néoclassique en référence aux républiques d’Athènes et de Rome. Le mot « galant » lui-même est proscrit : « Il sent l’Ancien Régime. » Certes, on se réunit, on s’aime, on veut séduire, innover, créer, avec peut-être la fébrilité qu’apportent ces temps troublés, mais l’observation montre que, dans des mouvements profonds et lents de la société, la galanterie connaît des évolutions paradoxales.

« En régime bourgeois, l’énonciation change »

Un pacte implicite d’alliance se joue désormais entre la bourgeoisie parvenue au pouvoir et les noblesses modérées. Ce dispositif valorise plutôt les intérêts sociaux et matériels. Dans le Code civil de 1804, malgré les espoirs brièvement soulevés en 1789 sur l’égalité des droits, le mariage maintient la femme dans un statut de mineure, sous le pouvoir non plus du père mais du mari. Une nouvelle classe de commerçants, professions libérales, fonctionnaires, assez instruite, « consomme des biens culturels nécessaires à sa légitimité sociale et politique, des options dites raisonnables et d’une esthétique […] qui évacue le trop de passion et le trop d’esprit ». L’amour d’élection, cette « sotte sentimentalité », est minoré, on se méfie du désir physique, surtout celui des femmes. « La misogynie affleure », la religion, les arts de la maison, une culture aseptisée, sont imposés aux jeunes filles et aux femmes au nom de la décence, leur laissant le charme et l’art de plaire. Plus tard, certaines grandes bourgeoises comme la baronne Staffe en transcrivent la théorie dans des manuels de savoir-vivre à l’usage des jeunes filles et des épouses.

La galanterie « réduite au silence en ses sens positifs de politesse et de style affleure ailleurs en son sens le plus péjoratif » ; le mot galant change de sens en changeant de place. Le galant homme disparu, œuvres et gravures bon marché pullulent où se montre la femme galante piégeant le chaland masculin. Ce n’est pas nouveau, « mais se manifeste là un versant des choses galantes tournées vers la débauche, avec en figure centrale la femme traître, séductrice, voire putain ». Cette figure de la femme galante attise la peur de la concupiscence vénale, tandis que sont glorifiées les figures de pécheresses repenties ou les allégories héroïques anonymes. Pour Baudelaire, dans Salon de 1846, classiques et romantiques relaient peu ou prou cette vision. « Que l’on pense à Dumas, La Dame aux camélias… à Delacroix, La liberté guidant le peuple ou Hugo, Notre-Dame de Paris », résume Viala.

Alain Viala, La galanterie. Une mythologie française

Rebelles à ces tendances « discoureuses » et moralisatrices, nombre d’intellectuels, écrivains, poètes novateurs, forcés pour gagner leur pain de monnayer leur talent dans le journalisme ou le feuilleton, aspirent à réaliser ce à quoi les pousse leur créativité profonde : « l’art désiré est idéalisé… le culte de la valeur esthétique s’affirme dans une croyance ardente », dans une aspiration à l’art pour l’art. Le temps leur étant mesuré, « la meilleure chance de produire quelque chose d’achevé se situe du côté des genres qui en sont le moins voraces, plutôt du côté de la scène de genre que de la fresque, plutôt dans le madrigal que dans l’épopée », dans la touche et la couleur plutôt que dans le dessin. Cette quête entrouvre la porte au galant quand les XVIIe-XVIIIe siècles sont redécouverts, notamment Watteau, « l’artiste tenu pour le plus délicat et point trop marqué de polissonnerie ». Gautier, Nerval, n’ont certes pas de « manières unifiées », mais il est frappant de noter qu’avec eux de nombreux artistes se sont portés sur ce style galant, remettant en jeu les images de l’amour et de la femme. En comparant ce type d’œuvres, Baudelaire distingue une esthétique de la « galanterie loyale » de type Ancien Régime, fondée sur la civilité et le respect envers autrui, de la galanterie libertine qui se dissimule « sous des discours sucrés ».

Le galant, « un opérateur symbolique »

Cette renaissance du galant inspirée de Watteau dans l’art, tout comme son appréciation, s’élaborent chez des amateurs avertis et des collectionneurs privés. Confiants en leur perspicacité, de grands bourgeois changent la donne en affichant un goût qui leur sert de légitimation culturelle. Ils misent sur des idées novatrices auxquelles leurs collections d’art les initient et auxquelles la valeur sur le marché les incite. Le galant devient signe de bon goût, une forme d’appartenance à une élite. La cour du Second Empire elle-même y puise une forme de distinction. Avec ce mythe de toutes les séductions féminines représentées dans l’art pictural et la littérature, cette esthétique de la grâce et de la finesse, « le style galant est devenu une partie majeure du patrimoine ». Il s’inscrit dans une intense activité muséographique, critique – et même patriotique, quand la finesse à la française est unanimement glorifiée, dans les salons comme dans la gouaille populaire, pour tourner en ridicule la lourdeur prussienne et tenter d’effacer l’humiliation de 1870.

À la même époque, les spectres du passé, les salons au temps de Madeleine de Scudéry, les « fêtes galantes » de Watteau, prennent un chemin différent chez Balzac ou dans certaines revues. Un intéressant détour d’Alain Viala par Fêtes galantes, le recueil de Verlaine, montre l’érosion du registre lyrique en amour. Un désenchantement certain y imprègne la succession des poèmes et inspire un courant où « l’humour de dérision est partout… au prix de l’exténuation de l’amour par l’ironie misogyne ». Coquette, séductrice, cruelle ou niaise, la femme utilise ses charmes à des fins dépourvues de lendemain. L’amour est un feu de paille qui n’engendre que déception. Cet héritage sans illusion concurrence ce style à la Watteau qui s’est embourgeoisé. Dans la brillante production poétique et littéraire qui le représente, chez Balzac, Rimbaud, Laforgue, Samain, Coppée…, le charme féminin si finement célébré ne trompe ni les femmes qui s’en servent ni les hommes qui en profitent ; il devient même un pouvoir factice dans « Un amour de Swann » où le snob lettré est conscient de gâcher sa vie « pour une femme qui n’était pas [son] genre ».

Élitistes et novatrices, les mélodies de Fauré, Debussy, Ravel transfèrent cette ironie féconde à la musique. Dans des compositions savantes, sons, lignes, rythmes, chant et jeu impliquent légèreté, virtuosité et surtout une subtilité distanciée d’une grande modernité – indissociables d’un âge d’or incontestable de la musique dite française.

Féminisme et galant mystificateur

Dans l’évolution lente et profonde de la France, l’atrocité des guerres frappe une structure sociale sous régime républicain relativement stable. La Grande Guerre rebat profondément les cartes. La galanterie est une pratique qui fait rire faute de sens et le mot bientôt disparaît. En revanche, le soulagement après la victoire réhabilite la France aux yeux des Français. Dans la chanson populaire, le roman, les nouveaux médias (le cinéma et le disque), « rois ou brigadiers, les héros à la française, sont de hardis séducteurs » ; la femme est renvoyée à la frivolité, dans un retour du libertin, voire du grivois misogyne curieusement associés à un renforcement de l’expression patriotique. C’est là pourtant que s’amorce timidement un cycle littéraire à rebours :  dans Chéri, une cocotte vieillissante fait montre de désintéressement ; vouée à la galanterie vénale, l’héroïne de Gigi s’insurge et impose le mariage à son amant : « pas d’autonomie mais la conjugalité reconvertie en compensation maximale de l’inégalité ».

Alain Viala, La galanterie. Une mythologie française

Alain Viala © Bénédicte Roscot

Les lendemains victorieux sont des temps d’émancipation féminine. En assumant les tâches des hommes envoyés au front ou faits prisonniers, les femmes obtiennent des avancées de leurs droits qui vont de l’obtention du droit de vote en 1945 aux lois sur l’IVG et sur l’égalité des salaires dans les années 1970. Plus autonomes, plus instruites, elles accèdent à l’emploi salarié. Des mouvements féministes apparaissent et rendent leur voix audible. Le féminisme lui-même amorce une théorisation nouvelle en 1949 avec Le deuxième sexe : pour Simone de Beauvoir, la galanterie est une forme de domination masculine masquée, une illusion à dénoncer. Même tonalité chez Gisèle Halimi. Dans la pratique, les inégalités salariales persistantes ou les dénis d’IVG persistent qui rendent nécessaires des actions militantes. Dans cette lutte des sexes, l’homme galant est pire qu’un faux ami, c’est un traître. Ne sont plus visés ici la prostitution ou le libertinage mais un type de sociabilité courtoise qui, au mépris du droit – en plus des adversaires traditionnels que sont le clergé et les partis politiques –, est un machisme résiduel profondément ancré dans les mentalités. La « hantise » du galant change de sexe et d’enjeux : dans la moyenne bourgeoisie intellectuelle, le jeu de séduction met désormais face au dilemme suivant : s’agit-il d’un flirt charmant, bienveillant, ou est-ce du sexisme ? Entre les deux le cœur balance. La question du consentement ou non hante, voire harcèle, le contemporain. Elle a sans doute encore beaucoup d’avenir.

Confuse galanterie

Simultanément, le référent galant aurait également pris abusivement rang d’opérateur symbolique « national », comme le révèlent indirectement les débats récents sur la civilité. Alain Viala analyse alors pêle-mêle Philippe Sollers, Claude Habib, Alain Finkielkraut, qui plaident selon lui pour un compromis courtois – non dépourvu d’un zest de séduction – dans le vivre ensemble. Il veut y lire une prise de position en faveur d’une tradition affirmée comme nationale. Pour lui, sur le plan de la méthode, ces propos faisant d’un attribut une propriété figent le galant en une version à signification unique : la France est galante. Et surtout, la galanterie ainsi présentée devient comme un élément identitaire, un « vœu d’intégration qui implique pour les migrants et leur descendants un devoir d’acculturation ». C’est-à-dire de l’idéologie.

L’art suggéra-t-il d’autres interrogations ?

Dans ses développements très polémiques sur le quasi contemporain, Alain Viala donne le sentiment qu’il n’instruit plus qu’à charge, qu’il « traque le galant », mais aussi certains écrivains, intellectuels, historiens de son époque, dans une querelle d’experts où le public se perd (se lasse ?). Confronté à ces « catégories établies », de « pré carré d’idées autocentrées », de « postures ancrées dans des positions acquises et des habitus raidis », le lecteur s’interroge sur la qualité du recul pris face à un miroir aussi embué. L’auteur en est conscient. Il se reprend. À présent qu’il a détricoté un ensemble pour dégager le « fil rouge » du galant en France (« l’ai-je bien détordu ? », demande-t-il avec esprit), s’imposent pour lui « une évidence, une prudence et un constat tenace ». L’évidence est celle de rembobiner le fil « dans une histoire des luttes symboliques en matière de civilité, d’art et d’amour, une histoire sociale des loisirs d’agréments » qui reste à faire. La prudence est de rembobiner le bon fil et de ne pas mêler le galant à des disputes qui ne sont « qu’ignorance sur les mots et les choses ou capacité de truquage polémique ». Le constat tenace est qu’il y a toujours une possible récupération nationaliste du galant quand on l’inculque tel quel dans le grand récit national ; il faut donc exercer une réflexion critique constante sur la doxa française et son centrage. On ne saurait mieux dire. Consensuel Alain Viala.

Anne Leclerc

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