Bertolt Brecht : un classique à la Comédie-Française

Salle Richelieu, Éric Ruf met en scène La vie de Galilée, entré au répertoire de la Comédie-Française, grâce à Antoine Vitez, en 1990. C’est manifestement en tant qu’administrateur général de la Maison qu’il a choisi de monter la pièce de Bertolt Brecht, comme un classique.


Bertolt Brecht, La vie de Galilée. Mise en scène d’Éric Ruf. Salle Richelieu, en alternance jusqu’au 21 juillet.


Le 24 mars 1990 Antoine Vitez, alors administrateur général de la Comédie-Française, créait Salle Richelieu sa dernière mise en scène : La vie de Galilée, avec le grand Roland Bertin comme protagoniste. Le metteur en scène devait mourir subitement, prématurément, quelques semaines plus tard, le 30 avril. Depuis l’été précédent, il avait beaucoup échangé sur la pièce avec son ami Bernard Dort, dont la thèse avait porté sur Lecture de Galilée. Étude comparée de trois états d’un texte dramatique de Bertolt Brecht. Vitez témoigne dans son journal du tour qu’avait alors pris leur dialogue régulier.

Bertolt Brecht a écrit trois versions de La vie de Galilée. À son habitude, il en remaniait encore le texte pendant les répétitions de sa mise en scène, interrompues par sa mort, elle aussi subite et prématurée, le 14 août 1956. En exil au Danemark, il avait écrit, en trois semaines à la fin de 1938, La terre tourne, qu’il considérait comme « une grave régression » par rapport à sa conception du théâtre épique. Très vite il remanie cette première version ; à partir de 1944, aux États-Unis, il la retravaille à partir d’une traduction anglaise avec le grand acteur Charles Laughton, qui la crée en 1947, dans une mise en scène de Joseph Losey. Entre temps avaient eu lieu les bombardements de Hiroshima et de Nagasaki ; « du jour au lendemain la biographie du fondateur de la physique moderne se déchiffrait autrement. » Cette entrée dans l’ère atomique et la situation de Brecht, revenu à Berlin-Est en 1948, aboutirent à la « somme », à partir des deux premières versions, dont parle Bernard Dort : « Unissant des éléments sinon contraires du moins contradictoires (le Galilée « combattant » de l’une et le Galilée « criminel » de l’autre, elle accentue l’auto-condamnation du savant. » C’est cette troisième version qui est jouée. Éloi Recoing, assistant pour la mise en scène d’Antoine Vitez, en avait donné une nouvelle traduction, qu’il a revue pour la production actuelle.

Éric Ruf dit ne pas s’être beaucoup intéressé, avant ce projet, à l’œuvre de Brecht, dont il avait manifestement une vision réductrice, partagée encore par certains critiques. En chef de troupe soucieux des comédiens, il cherchait un rôle pour Hervé Pierre, « acteur-monde » selon ses termes, comparable à celui de Peer Gynt, dont il avait donné une mémorable mise en scène, en 2012, au Grand Palais. Le parcours de Galilée peut se rapprocher de celui imaginé par Ibsen pour son personnage. Il commence en 1609, quand le professeur de mathématiques donne une leçon à Andrea, le fils de sa logeuse et peut-être compagne, et lui explique la théorie de Copernic. Il franchit une étape décisive le 22 juin 1633, lors de la rétractation du savant. Ayant cédé à l’Inquisition, Galilée en reste prisonnier jusqu’à sa mort, en 1642.

La vie de Galiléee Eric Ruf Comédie Française

© Vincent Pontet

Le tableau 14 le montre avec sa fille, Virginia, recevant, à la fin de sa vie, son ancien élève Andrea Sarti et lui confiant une copie clandestine de ses Discorsi. Il clôt le spectacle sur cet échange entre Galilée, quasiment aveugle, et sa fille : « Comment est la nuit ? – Claire », titre donné par Jean-Loup Rivière a son bel Essai sur l’amour du théâtre. Le tableau 15, consacré à la transmission des Discorsi dans le monde, a été supprimé. D’autres coupes permettent à la représentation d’être réduite à deux heures quarante, avec un entracte, pendant lequel huit années de silence se sont écoulées ; la mise en scène de Giorgio Strehler, en 1962 au Piccolo Teatro de Milan, durait cinq heures.

Hervé Pierre, presque toujours en scène, accomplit ce parcours de manière impressionnante. Il le commence en faisant sa toilette dans une baignoire métallique, « s’ébrouant, joyeux. » Il incarne, d’entrée, l’homme qui sait jouir de la vie. Mais il peut aussi revenir de la rétractation métamorphosé, sous les insultes de ses plus fidèles, avant de prononcer, malgré son accablement, la fameuse phrase : « Malheureux le pays qui a besoin de héros ». Et dans le dernier tableau, il montre tout à la fois le plaisir à déguster une oie et l’énergie à détromper Andrea sur son interprétation de la rétractation comme une ruse. Éric Ruf a réuni autour d’Hervé Pierre une distribution telle que la troupe le permet, des plus aguerris, Florence Viala (Madame Sarti) ou Thierry Hancisse (le cardinal inquisiteur) aux nouvelles recrues, Élise Lhomeau (Virginia) et Jean Chevalier (Andrea Sarti).

L’alternance conduit à des changements d’interprètes d’une représentation à l’autre. Le soir de la générale, Guillaume Gallienne jouait, magistral, la métamorphose du Cardinal Barberini en pape, au cours de sa vestition, le passage du NON face à l’inquisiteur pour la mise à la question de Galilée à un semblant de concession. Pierre Louis-Calixte tenait ses divers rôles avec un art subtil de la variation. Il faut imaginer respectivement Serge Bagdassarian et Nâzim Boudjenah aussi convaincants.

La vie de Galiléee Eric Ruf Comédie Française

© Vincent Pontet

Dans le programme du spectacle, deux pages sont consacrées, sous le titre « Décorateurs à l’honneur », à un hommage de l’administrateur aux techniciens des ateliers de construction et à une passionnante description par Joseph Lapostolle de son activité. L’adjoint à la décoration évoque le travail exceptionnel sur « dix toiles au format hors norme (…) détails d’œuvres de grands maîtres », de Fra Angelico à Rembrandt. Éric Ruf a aussi conçu sa scénographie comme une manière de solliciter le grand art méconnu de la Maison. Il a même mis à l’honneur un artiste quelque peu oublié, Albert Besnard, peintre de l’arbre de la connaissance au plafond de Richelieu. Quand Galilée et son ami Sagredo (Jérôme Pouly) lèvent les yeux, émerveillés et stupéfaits, vers le ciel, une discrète lumière bleutée (de Bertrand Couderc) éclaire la coupole et par là même la salle. Éric Ruf semble répondre, par-delà les décennies, à l’inquiétude de Giorgio Strehler dans une lettre à son ami, le grand scénographe Luciano Damiani, à propos de La vie de Galilée : « Dans quelques années, nous ne trouverons plus personne qui sache peindre avec des technique variées, personne qui sache construire des parois énormes et légères comme des voiles, des toiles incroyables qui se dressent dans l’espace, personne qui sache tisser, coudre, couper, personne qui fasse des chaussures et des chapeaux, à la main, savamment et amoureusement ».

Christian Lacroix revient une nouvelle fois à la Comédie-Française ; il a répondu au souhait d’Éric Ruf de rompre avec l’esthétique de Brecht ou plutôt celle de ses épigones. Il s’explique sur le choix de costumes historiques, légèrement décalés vers la Renaissance, sur la lisibilité des différentes « familles » grâce aux couleurs. La mise en scène multiplie les groupes, distribuant certains aussi bien dans des rôles de premier plan que de figurants, profitant de la présence à la Comédie-Française de jeunes académiciens en formation. Ainsi le jeune Côme de Médicis (Véronique Vella) est entouré de toute une cour qui pose à ses côtés comme pour un autre tableau. Le bal chez le cardinal Bellarmin est l’occasion de nouveaux fastes ; les tenues des ecclésiastiques évoquent parfois Fellini Roma. Le tableau 5, supprimé par beaucoup de metteurs en scène, représente la lutte contre la peste comme un déploiement chorégraphié. Une part du public, à l’entracte, a l’impression d’avoir plus vu qu’il n’a entendu, malgré la performance des comédiens, tant le spectaculaire semble privilégié. La seconde partie permet de modifier quelque peu cette impression, en particulier grâce au dernier tableau.

Antoine Vitez souhaitait traiter Brecht de la même manière que lui le faisait avec les auteurs du passé, comme un classique. Il avait monté la pièce à la lumière d’enjeux politiques contemporains, il y voyait « une grande inquiétude comme une prémonition de l’histoire du communisme, la défaite d’une idée ». Sans faire référence dans le programme à son prédécesseur, Éric Ruf considère aussi l’auteur comme un classique, tout autrement. Grâce à la grande qualité de la troupe et aux moyens de la Maison, il a réalisé une somptueuse et spectaculaire mise en scène de La vie de Galilée, d’un certain Bertolt Brecht.

Monique Le Roux