Picabia à toute vitesse

« Je ne pose jamais de questions car je cours après le soleil. » L’homme qui ose s’exprimer aussi hautement, c’est Francis Picabia. On sait qu’il est peintre, qu’il a joué un rôle primordial dans le mouvement dada et écrit le scénario d’un des chefs-d’œuvre du cinéma muet, Entracte, réalisé avec le tout jeune René Clair au temps des Années folles. On se souvient de ses parties d’échec sur les toits de Paris entre Marcel Duchamp et Man Ray, de la course éperdue des corbillards et des voitures de course au rythme frénétique de la musique d’Erik Satie. Mais, à la question la plus simple : « qui est Francis Picabia ? », personne ne répondra de la même manière. Picabia est totalement hors norme, n’entre dans aucune catégorie, dans aucune école, n’est réductible à aucun mouvement, pas même à dada, ni au surréalisme : il les traverse. Il ne connait que sa liberté.


Prenez garde à la peinture… et à Francis Picabia. Film de Rémy Ricordeau. Seven Doc 2018, DVD de 100 mn et livret de 80 p., 23 €


– Comment est-ce qu’on pourrait définir Dada ?

Picabia : « Définir Dada c’est aussi difficile que définir la vie. Définissez la vie. »

– « Qu’est-ce que vous avez fait après Dada ? »

Picabia : « Oh, j’ai fait du Picabia. »

– « Vous avez fait du Picabia et comment c’était le Picabia d’après Dada ? »

Picabia : « Et bien je voudrais bien le savoir. »

Pour l’historien, qui aime ranger, classifier et expliquer, c’est presque inextricable. Pour un réalisateur de films, c’est un pari impossible. Comment pouvez-vous aborder l’œuvre d’un peintre qui, entre ses débuts, dès les premières années du siècle, jusqu’à sa mort, en 1953, est passé par l’« impressionnisme », le « fauvisme », l’« abstraction », le « cubisme-orphique », l’« abstraction mécanomorphe », le « machinisme », « Dada », les « transparences », le « réalisme », le « surréalisme », sans cesser jamais d’inventer et de se renouveler ?

Grâce à l’argent rapporté par la fameuse vente Breton de 2003 – où figuraient de très beaux Picabia –, Aube Elléouët-Breton, la fille d’André Breton, produit des films qui se veulent une introduction à la connaissance des grands personnages du surréalisme, les « Phares du surréalisme ». C’est le titre de sa collection. Il est demandé à ces films d’être clairs et accessibles au grand public, au risque de voir des réalisateurs se contenter de raconter sagement la vie du personnage avec quelques témoignages de survivants, divers « spécialistes », des archives et beaucoup de musique. Au risque également, comme on peut trop souvent le constater dans des films de télévision, d’être trop longs, et surtout de banaliser certains des créateurs les plus originaux et géniaux de leur temps en les rendant trop simplement « ordinaires ».

Pour son premier film dans cette collection, Rémy Ricordeau avait su éviter ces deux écueils en faisant le portrait d’un poète, Benjamin Péret, « Benjamin l’impossible », à qui il avait donné, vraiment, la parole, ce qui interdisait absolument toute entreprise de banalisation. Il aborde Picabia de la même manière, en lui donnant la parole. Parti pris fondamental : Picabia se raconte en voix off à la première personne, avec sa verve, son humour, son amour de la provocation et toujours la liberté dont témoigne formidablement tout ce qu’il peint et écrit. En témoignent déjà la plupart des titres de ses tableaux et de ses livres : Udnie (jeune fille américaine), Fille née sans mère, M’amenez-y, La feuille de vigne, Edtaonisl…

À la question « comment choisissez-vous vos titres ? », Picabia répond le plus simplement du monde : « Après avoir fait les tableaux. Il faut bien qu’ils aient un titre pour que l’on puisse en parler et les reconnaitre ».

« Vous établissez un rapport entre la toile et le titre ? »

« Pas du tout. Pas plus qu’il y a des gens qui s’appellent Mr Brun et qui sont blonds, ça n’a aucun rapport. »

Picabia a écrit et publié des poèmes, des déclarations, des livres inclassables, aux titres admirables comme Cinquante-deux miroirs, L’athlète des pompes funèbres, Poésie ron-ron et ce Jésus-Christ Rastaquouère, dont Serge Gainsbourg avait fait un de ses livres de chevet. Il a inventé des revues, 391, Cannibale, La Pomme de pin, le Pilhaou-thibaou, où il pouvait se laisser aller en toute liberté, sans jamais se prendre au sérieux. N‘étant pas du genre à passer inaperçu, il a répondu à d’innombrables interviews dans la presse, et les journaux lui donnaient des « tribunes ». Ricordeau les utilise largement, il n’a eu que l’embarras du choix. Qu’ils soient lus (en voix off) ou écrits sur l’écran, ces textes sont aussi surprenants et provocants que les dessins et les tableaux montrés.

« Vis pour ton plaisir,

il n’y a rien à comprendre,

rien, rien, rien

que les valeurs que tu donneras toi-même à tout »

Une fois lancé, le film fonce comme un de ces bolides que Picabia aimait conduire, « à toute vitesse » (c’est le titre d’une photo célèbre de Man Ray). Il aurait pu s’intituler Picabia par Picabia. Les intervenants se devaient d’être à la hauteur. On n’a pas le droit d’être ennuyeux ou ordinaire quand on parle de Picabia. Gabrielle Buffet, sa première épouse et éternelle complice, qui partagea sa vie de 1909 à 1921 et lui donna quatre enfants, remonte le temps avec élégance et intime compréhension. Filmés du temps de l’ORTF, en couleur, par Philippe Collin, ses propos avaient été diffusés en 1971 dans le cadre des très précieuses Archives du XXe siècle de Jean José Marchand : « Naissance de l’esprit Dada ».

Prenez garde à la peinture… et à Francis Picabia

Deux représentants du prestigieux et incontournable « Comité Picabia », dont la documentation est largement mise à contribution, les historiens Aurélie Verdier et Arnaud Pierre (ce dernier étant également l’auteur de la précieuse « chronologie » du livret) interviennent avec précision et compétence pour situer et commenter, vite et bien, les œuvres et les propos de Picabia, sans se contenter d’en citer le titre et l’année. Les tableaux ne sont pas simplement montrés, ils sont mis à leur place, éclairés. C’est sur ces bases solides que peuvent intervenir, en toute liberté, deux électrons libres et passionnés, Annie Le Brun, qui trouve en Picabia un rebelle hors norme, comme elle les aime, et Jean-Jacques Lebel, admirateur et connaisseur de Picabia depuis toujours, et peintre lui-même, qui peuvent s’en donner à cœur joie.

« Picabia c’est un homme en quête de lui-même, voilà », dit Annie Le Brun. « Il aura été au bout de l’inconnu, de ce qui était inconnu de lui, il essaye toujours d’aller jusqu’au bout. Et avec justement cet humour qui fait qu’il ne se prend pas au sérieux, ce qui est colossal, ce qui est rarissime dans le siècle, ils se sont pratiquement tous pris au sérieux, lui non. C’est pour cela qu’il est fascinant et qu’il a quelque chose de bouleversant, il ne se prend pas au sérieux. Il manquerait plus que ça qu’il se prenne au sérieux ! » « Les gens sérieux ont une petite odeur de charogne », avait écrit Picabia.

Annie Le Brun et Jean-Jacques Lebel échangent avec lui, lui répondent du tac au tac. On assiste à un véritable dialogue, un feu d’artifice ininterrompu, jubilatoire, avec l’impression de retrouver ce que le vieil ami de Picabia, Ribemont-Dessaignes, appelait à juste titre « le pur élan qui l’animait ». Ce qui n’a pas de prix.

Qu’est-ce qu’un artiste ?

« Eh bien un artiste est un homme qui mange du feu, qui peut avaler du feu. Je crains bien que les savants et les théories ne sachent pas avaler le feu. »

Jean-Jacques Lebel : « Il y a une continuité de l’inspiration érotique plus ou moins directe chez Picabia, très souvent. Les métaphores sont sexuelles, très souvent. Il y a des morceaux de mécanique partout, des prélèvements de la mécanique partout, de la mécanique sexuelle. Le tableau ‟voilà la femme”, c’est une soupape d’un moteur qui ne peut pas fonctionner. C’est un commentaire sur la sexualité, de même que la fameuse ampoule électrique, ‟la femme américaine”. Ce sont des commentaires acerbes et critiques sur la sexualité humaine, ce n’est pas un cureton, Picabia, il dessine tout ce qui lui passe par la tête et Breton l’a très bien dit, c’est le peintre du désir, du désir à l’état pur, non censuré, comme sa poésie ».

« Pour moi l’art est mort comme la religion,

L’art est mort usé

comme quelque chose qui a trop servi,

l’art est mort comme il est né,

il a eu besoin de naître, puis besoin de mourir,

voilà tout. »

Annie Le Brun : « Le jeu, chez Picabia, participe toujours à la fois de la même course vers l’abîme et puis du même défi continuel d’aller vers l’inconnu […] Il ne veut se laisser arrêter par aucune forme, par aucune idée, par rien. La survie passe par cette course à l’abîme qui est cette façon de, justement, ne se laisser arrêter par rien. Cela explique cette fascination pour la vitesse, pas seulement la fascination, il va vivre comme cela. »

« Le plus grand plaisir est de tricher,

tricher, tricher, toujours tricher.

Trichez donc mais ne le cachez pas !

Trichez pour perdre, jamais pour gagner,

car celui qui gagne se perd lui-même. »

Avec le temps, l’éternel provocateur a les idées de plus en plus noires. Ses tableaux et ses propos se font de plus en plus graves.

Annie Le Brun : « Ce qu’il y a de plus beau dans les cimetières, c’est les herbes folles. Quand il voit les cimetières, il voit toujours les herbes folles, il est toujours du côté des herbes folles, du côté de la vie. Mais d’une vie qui ne prétend à rien, c’est cela qui est très important, d’une vie qui ne veut pas faire la leçon, d’une vie qui ne donne pas de recettes, d’une vie qui ne veut pas faire le bonheur des gens à leur place. »

Jean-Jacques Lebel : « Dans sa peinture, dans sa poésie ou dans le cinéma, il n’y a pas d’avant, de pendant et d’après, c’est que du présent qui s’étend à l’infini. Par exemple, après la deuxième guerre mondiale, dans les années 50, il a peint par-dessus des chefs-d’œuvre de l’époque Dada, il a peint des croutes, mais qui n’étaient pas des croutes d’ailleurs, qui étaient de très beaux tableaux. Par exemple “Haschich”, peint au ripolin, il y a des œuvres Dada des années 20 dessous ! C’est-à-dire que, peut-être, il s’est détruit lui-même ou peut-être qu’il se masque, il masque son génie sous une autre couche de pensée. »

Le mot de la fin revient à celui qui avait dit : « J’avais écrit quelque part que je souhaitais être enterré dans un énorme paratonnerre pour éprouver la foudre… » Et, tout aussi superbement :

« Après notre mort,

on devrait nous mettre dans une boule,

cette boule serait en bois de plusieurs couleurs.

On la roulerait pour nous conduire au cimetière

et les croque-morts chargés de ce soin,

porteraient des gants transparents,

afin de rappeler aux amants

le souvenir des caresses. »

Picabia meurt le 30 novembre 1953 à Paris. Dans l’hommage – publié sous le titre À dieu ne plaise – qu’il prononce sur sa tombe, André Breton pouvait parler « des plus belles fêtes qu’homme se soit jamais données à lui-même ».

Ce film en est le reflet.

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