“À quoi bon baisser la tête si le ciel est haut ?”

Deux nouveaux films – et deux des meilleurs – de la collection « Phares », animée par Aube Elléouët, sont consacrés à des intimes parmi les intimes d’André Breton, ses « fidèles » leur vie durant, Benjamin Péret et l’artiste tchèque Toyen. L’amitié et l’admiration de Breton pour « Benjamin l’impossible » dès le début des années vingt, évoquées dans les premières pages de Nadja, furent aussi indéfectibles que celles de Péret pour Breton et de Péret et Breton pour Toyen. On est là au fond du cœur du surréalisme, de ce qui n’a pas cessé d’en faire le prix.


Dominique et Julien Ferrandou, Toyen, l’origine de la vérité et Rémy Ricordeau, Benjamin Péret, poète c’est-à-dire révolutionnaire, Seven Doc, 93 et 94 minutes, 23 € chacun


Sa très grande discrétion et son refus de toute forme de compromission ont longtemps empêché Toyen d’occuper dans la constellation des peintres surréalistes la place qui lui revenait. Dominique Ferrandou, réalisateur dans cette collection des films sur Yves Elléouët, Alice Rahon, Leonora Carrington et Dorothea Tanning, respecte cette fois encore le modèle chronologique et didactique habituel, trop restrictif pour une femme qui faisait exploser toutes les conventions. On suit pas à pas les grandes étapes de la vie de cette très jeune femme devenue, avec Jindrich Styrsky, une des figures emblématiques de l’avant-garde tchèque : sa participation à Devĕtsil, les séjours à Paris à partir de 1925 et la découverte du surréalisme dans toute sa nouveauté. En 1927, « par opposition, écrit-elle, au réalisme et au naturalisme », sa peinture évolue vers « l’artificialisme », qu’elle définit comme « l’identification du poète et du peintre ». C’est d’autant plus important, a précisé son ami Radovan Ivsic, « que l’ensemble de son activité peut être considéré comme une véritable défense et illustration de cette intuition de jeunesse. Car à travers les aspects très divers de sa peinture, Toyen n’a cessé de témoigner de cette identification totale du peintre et du poète. » Un des grands intérêts de ce film est de révéler des œuvres majeures de cette période décisive.

Après la visite de Breton et Éluard à Prague en 1935, Styrsky, Toyen et leurs amis Nezval et Teige participent aux publications et aux expositions internationales du surréalisme. Pendant l’occupation nazie, Toyen est inscrite sur la liste des intellectuels à qui toute manifestation publique est interdite. Après la mise au pas stalinienne de son pays, elle n’a plus la possibilité d’y travailler librement. Un jeune surréaliste ayant choisi de vivre aujourd’hui à Prague, Bertrand Schmitt, bien placé pour savoir que ce qui se passait sous un régime totalitaire, le rappelle d’une manière qui fait froid dans le dos : « En 1946, Paul Éluard est revenu à Prague, André Breton était encore aux États-Unis, et Toyen lui a demandé des nouvelles d’André Breton, en disant : “Mais que devient André ?” et Paul Eluard lui a fait savoir qu’il fallait choisir, c’était soit lui soit André Breton, et Toyen a choisi et a dit : “Dans ce cas- là c’est André Breton.” Et Paul Eluard lui a dit : “Si c’est comme ça, je ferai tout pour vous détruire.” »

En 1947, Toyen n’a plus d’autre choix que l’exil. Avec Jindrich Heisler, autre figure majeure du surréalisme tchèque, elle s’installe à Paris, qu’elle ne quittera plus. Jusqu’à la dissolution du groupe en 1969, elle s’associe pleinement à toutes ses activités, y compris politiques. Elle illustre les revues, les poèmes et les livres de Breton, Péret (qui la surnommait affectueusement « baronne »), Octavio Paz, et de nouveaux venus comme Gérard Legrand, Élie-Charles Flamand, Jean-Pierre Duprey, Radovan Ivsic et Annie Lebrun. Peut-être ce film serait-il resté sagement classique si n’y avaient participé de façon déterminante quelques-uns de ceux qui ont su entourer Toyen sa vie durant, sont restés près d’elle après la mort de Breton. Ils ne sont pas venus raconter quelques anecdotes « pittoresques », ni faire étalage de leurs connaissances. Ils sont poètes et parlent de ce qui leur est essentiel, la liberté, l’amour, la poésie.

Benjamin Péret et André Breton à Saint-Cirq la Popie en 1956. © Collection André Breton

Benjamin Péret et André Breton à Saint-Cirq la Popie en 1956. © Collection André Breton

Georges Goldfayn, un des animateurs de L’Âge du cinéma avec Robert Benayoun et Ado Kyrou, le benjamin du groupe en 1950 quand il rencontre Toyen pour devenir un de ses intimes (elle lui confie le choix des titres de ses tableaux), avait toujours refusé de s’exprimer devant une caméra. Il est sorti de son silence parce qu’il a la conviction que ce qu’il sait sur elle, et sur Péret, il est aujourd’hui le seul à pouvoir le transmettre. Devant Annie Le Brun, il met toute son énergie, en martelant ses mots, à expliquer l’attitude de la femme magnifique qui disait hautement : « Je ne suis pas Peintre ! ». « J’ai essayé, explique-t-il, de vous montrer la détermination et la force avec laquelle Toyen s’exprimait, pour préciser qu’elle avait cette singularité d’être ce qu’elle était, mais c’est en se définissant comme une personne qui n’était pas un peintre. Or elle disposait de tous les moyens techniques de la peinture, elle était extrêmement attentive, vétilleuse dans l’emploi de tous les moyens techniques associés à la peinture, mais elle ne se définissait pas comme un peintre. C’est dire qu’elle faisait référence au fait qu’elle avait une activité poétique. Sa singularité spécifique : c’était qu’elle était une poète. » Breton avait trouvé les mots pour saluer « Toyen, de qui je ne puis jamais évoquer sans émotion le visage médaillé de noblesse, le frémissement profond en même temps que la résistance de roc aux assauts les plus furieux et dont les yeux sont des plages de lumière ». La beauté de ce film est qu’il ne se contente pas de montrer – un peu trop classiquement – ses admirables tableaux, ses grands cycles de dessins et ses exquises fantaisies pornographiques, mais qu’il donne aussi la parole à ceux qui l’ont connue, admirée et aimée, et qui partageaient ses exigences, parce qu’ils étaient poètes, comme elle.

« Qu’est-ce que le surréalisme ?
C’est la beauté de Benjamin Péret écoutant les mots de famille, de religion et de patrie. »

Qu’un film intitulé Poète c’est-à-dire révolutionnaire s’ouvre sur ces mots d’André Breton est un signe fort. Pour un des principaux intervenants, Guy Prévan, auteur de Péret Benjamin, révolutionnaire permanent (Syllepse), et lui-même « réfractaire à temps complet », « ces trois mots qui réunissaient Breton et Péret et d’autres bien sûr, c’étaient la poésie, l’amour et la liberté. C’est avec la liberté que l’on peut faire le joint, la poésie suppose la liberté, c’est pour ça qu’elle n’aime pas les honneurs. La politique telle que la concevait Péret avait aussi comme objectif la liberté, arriver à la liberté ». Donc, « changer la vie ».

En publiant à New York, en 1943, sous le titre « La parole est à Péret » sa préface à l’Anthologie des mythes, légendes et contes populaires d’Amérique, Breton saluait « un esprit d’une liberté inaltérable que n’a cessé de cautionner une vie singulièrement pure de concessions ». Rémy Ricordeau, le réalisateur, connaît assez Péret pour ne pas ouvrir le robinet d’eau tiède. Son film est tout sauf « sage » (et « bien-pensant »), il ne fait intervenir que ceux qui ont connu et compris cet homme mort en 1959, il y a plus de cinquante-cinq ans. Les plus jeunes ont – peut-être – quatre-vingts ans, mais ils parlent d’un faire. Grâce à eux, ce film est à la hauteur de son titre : Poète c’est-à-dire révolutionnaire.

Presque tous ont fait partie du groupe surréaliste autour de Breton (et de Toyen). Leur présence est un défi au temps : Georges Goldfayn parle de Péret comme s’il l’avait quitté la veille : « Il n’y a pas un être qui se soit à ce point confondu avec l’activité poétique, avec ce qu’il appelle lui, connaissance intuitive. Il n’y a pas un être qui l’a été autant que lui. » Michel Zimbacca revoit Péret écrivant le commentaire inspiré du film L’Invention du monde. Jean-Claude Silbermann admire que « chez Benjamin l’automatisme ait trouvé sa raison d’être en poésie même ». Alain Joubert définit clairement les positions de Péret aux moments cruciaux de sa vie, la guerre d’Espagne, la prison, l’exil au Mexique, les luttes politiques, et partage avec Guy Prévan qui, lui, parle en militant politique du militant Péret, le rôle de narrateur.

Maurice Nadeau est un jeune homme en 1939 quand la responsabilité de Clé, le journal de la FIARI (Fédération Internationale de l’Art Révolutionnaire Indépendant), fondée par Breton et Trotski, qui eut tout de même deux numéros avant la guerre, lui est confiée sous le contrôle de Péret, dont il garde un meilleur souvenir que de Breton. J’ai assisté en 2012, quelques mois avant la mort de Nadeau, au tournage de ce qui doit être son dernier entretien, soixante-quinze ans après leur rencontre. Il avait plus de cent ans : « Je ne le prenais pas pour un surréaliste comme les autres finalement. Parce que c’était un surréaliste qui travaillait et qui gagnait sa croûte. Enfin il avait un boulot. Les autres pouvaient vivre de peintures, de machin, je ne sais pas quoi, je n’ai jamais voulu le savoir. Mais lui il était dans le concret, dans la vie. C’est ça. »

Breton est présent avec sa voix, ses Entretiens pour la radio, la lecture de Nadja et de quelques extraits de ses lettres (inédites) à Péret, dont celle de New York, le 26 mai 1943, où il félicite son « très cher Benjamin » de la préface à sa future anthologie, qu’il publiera toutes affaires cessantes : « Tu as écrit un texte de toute importance, cette préface. C’est même la première fois que tu te décides à t’exprimer d’une manière autre que strictement poétique, en dépit de mes instances de 20 ans. Et c’est mieux qu’une réussite : tu donnes du premier coup, comme j’ai eu maintes occasions de le dire et comme chacun en a convenu avec enthousiasme autour de moi, le premier grand texte manifeste de cette époque, ce que nous pouvons appeler entre nous un chef-d’œuvre. »

La parole est aussi largement donnée à Péret lui-même avec des enregistrements pour la radio, et sa poésie, jubilatoire quand elle est dite par Breton et Pierre Brasseur, autre complice des années vingt. Ses mots apparaissent à l’écran, beaucoup de textes courts ponctuent le film. La poésie jaillit à jet continu, « comme de source ». Et l’on prend le temps d’écouter des passages essentiels de ses grands « manifestes », dont le splendide Déshonneur des poètes : « Le poète n’a pas à entretenir chez autrui une illusoire espérance humaine ou céleste, ni à désarmer les esprits en leur insufflant une confiance sans limite en un père ou un chef contre qui toute critique devient sacrilège. Tout au contraire, c’est à lui de prononcer les paroles toujours sacrilèges et les blasphèmes permanents […] Il sera donc révolutionnaire, mais non de ceux qui s’opposent au tyran d’aujourd’hui, néfaste à leurs yeux parce qu’il dessert leurs intérêts, pour vanter l’excellence de l’oppresseur de demain dont ils se sont déjà constitués les serviteurs. Non, le poète lutte contre toute oppression : celle de l’homme par l’homme d’abord et l’oppression de sa pensée par les dogmes religieux, philosophiques ou sociaux. Il combat pour que l’homme atteigne une connaissance à jamais perfectible de lui-même et de l’univers. »

On ne s’étonne pas que de tels propos aient pu valoir à leur auteur de solides inimitiés, qui ne s’éteignirent pas avec sa mort. Jacques Prévert eut alors l’occasion de prendre sa défense : « Benjamin Péret, c’était un poète entier, qui n’écrivait jamais les choses à moitié. Il tenait à ses idées, ses amitiés, ses rêves. Benjamin Péret, c’était et c’est toujours Benjamin Péret. »

« À quoi bon baisser la tête si le ciel est haut ? », écrivait-il à Toyen.

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Post-scriptum : l’Association des amis de Benjamin Péret, 50 rue de la Charité, 69002 Lyon, qui a apporté son soutien au film de Rémy Ricordeau, vient de publier le quatrième des Cahiers Benjamin Péret, avec les dossiers « Le Brésil de Benjamin Péret » et « André Breton et ses amis surréalistes à Saint-Cirq-Lapopie », ainsi qu’un important inédit en français, « Noirs sur Blancs au Brésil », écrit en 1934 pour la célèbre Negro Anthology de Nancy Cunard. Et Les Rouilles enragées, publié jadis sous le pseudonyme de Satyremont, retrouve enfin son titre original, Les Couilles enragées (éd. Prairial, 72 p., 8 €).


Crédit pour la photo à la Une : © Collection André Breton
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