Strindberg, notre contemporain

Julie Brochen met en scène Mademoiselle Julie d’August Strindberg au Théâtre de l’Atelier, avec Anna Mouglalis et Xavier Legrand. C’est l’occasion de rappeler l’apport décisif à la connaissance du grand auteur suédois de Jean-Pierre Sarrazac, dramaturge et essayiste, qui publie un nouveau livre, Strindberg, l’impersonnel.


August Strindberg, Mademoiselle Julie. Mise en scène de Julie Brochen, Théâtre de l’Atelier, jusqu’au 30 juin.


Dans son récent livre, Strindberg, l’impersonnel (L’Arche, 2018), Jean-Pierre Sarrazac revient sur la relation ambivalente de son auteur de prédilection avec « son grand aîné », Ibsen. Surtout il met en lumière une nouvelle fois, autrement, l’invention d’une dramaturgie : « Pour bien mesurer la singularité et la modernité du geste strindbergien –rapidité, brièveté, fragmentation- il faut en revenir, une fois de plus, au combat contre Ibsen (…) l’opposition de celui qui, n’hésitant pas à mettre en pièces les formes canoniques héritées du passé, ouvre rageusement le XXe siècle face au géant qui clôture génialement l’art théâtral du XIXe siècle » Il permet de comprendre comment Julie Brochen a réussi un très beau spectacle dans une totale fidélité au texte de Mademoiselle Julie, traduit par Terje Sinding (Circé/Théâtre, 2006).

Directrice du Théâtre de l’Aquarium, puis du TNS (Théâtre national de Strasbourg) et de son École supérieure d’art dramatique jusqu’en 2014, Julie Brochen poursuit son activité avec sa compagnie fondée en 1993, Les Compagnons de jeu. À sa sortie du CNSAD (Conservatoire supérieur d’art dramatique), elle avait joué Mademoiselle Julie. Elle a redécouvert « la modernité incroyable » de la pièce, en répondant au souhait d’Anna Mouglalis et de Xavier Legrand d’interpréter Julie, la fille du comte, et Jean, son valet. Elle a choisi de les accompagner dans le rôle de Kristin, la cuisinière et fiancée de Jean, d’être pleinement le « personnage-témoin », selon l’expression de Jean-Pierre Sarrazac, celle qui règne, le plus souvent silencieuse, sur la cuisine du château, seul cadre de la « tragédie naturaliste ». Cette unité de lieu va de pair avec l’unité de temps, la nuit de la Saint-Jean, et l’unité d’action, le jeu de séduction entre l’aristocrate et le domestique.

August Strindberg, Mademoiselle Julie

© Franck Beloncle

La cuisine occupe le vaste espace du plateau, jusqu’à une ouverture lumineuse, au lointain, garnie d’un grand voile, d’où émanent les échos d’une fête, la musique du bal. Jean arrive de l’extérieur, vient de voir la maîtresse au milieu des serviteurs, d’être entraîné par elle dans une danse endiablée : « Ce soir, Mademoiselle Julie est de nouveau folle ; complètement folle ! » Ainsi présentée Anna Mouglalis peut faire une entrée spectaculaire. Sa haute et fine silhouette dans une longue robe, sa voix grave et ses ruptures de ton, ses gestes amples et brusques en font une incarnation superbe de la femme séductrice dans la domination, jusqu’à ce qu’elle suive Jean dans sa chambre et que la situation se renverse. Xavier Legrand, lui, est apparu d’entrée de jeu comme un de ceux « qui ont assez d’étoffe pour s’élever en ce monde », comme celui qui aspire à sortir de son milieu, avant même qu’il revête une redingote.

Sous l’œil de leur partenaire et metteuse en scène, tous deux font entendre magnifiquement le texte, dans sa force et sa violence, coexister le combat des sexes et la lutte de classes. Julie Brochen a situé la pièce à la fin du XIXe siècle, dans le contexte de son écriture (scénographie et costumes de Lorenzo Albani). Elle respecte le détail des didascalies, les silences, manifeste une confiance rare en un art qui se situe ailleurs que dans des innovations intempestives. Interprète, elle prend le temps de se livrer à ce qui est présenté comme une « Pantomime » par Strindberg : « Cette scène se jouera comme si la comédienne était réellement seule ; au besoin, elle tournera le dos au public ; elle ne regardera pas la salle et bougera sans hâte, ne craignant pas l’impatience des spectateurs ». Elle remplace le « Ballet » et l’entrée des paysans, pendant l’absence de Julie et de Jean, par une chanson, comme celle qui clôt le spectacle : « Dieu Julie » par Gribouille, morte tragiquement à vingt-six ans. Julie, elle, se suicide à vingt-cinq ans ; mais, au lieu de « sortir d’un pas décidé », le rasoir ouvert à la main, elle le fait en scène, comme Strindberg l’avait un temps envisagé. Jean, lui, ramené à sa condition par le premier coup de sonnette du comte, prépare longuement en silence le café qu’il doit apporter à son maître en même temps que les bottes restées sur le plateau comme le rappel de la réalité de la domination.

Monique Le Roux

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