Les ciseaux de Voltaire

C’était un matin de l’an 1770 (ou fin 1769 ?), clair mais frais de par une bise jurassienne. Voltaire dégustait le chocolat chaud conseillé pour les divers maux dont il faisait part à l’Europe éclairée et à ses débiteurs en rentes viagères. Le Malin lui insuffla alors une idée.


Voltaire, Questions sur l’Encyclopédie. Robert Laffont, coll. « Bouquins », 1 728 p., 34 €


En effet, puisque l’Encyclopédie venait enfin de s’achever, n’était-il pas temps de corriger et de réécrire à soi tout seul ce monstre éclectique ? L’immortel édenté avala son chocolat et se mit au travail. Si des centaines de collaborateurs avaient mis vingt ans autour de Diderot et d’Alembert, il était raisonnable de penser que l’affaire encyclopédique de Ferney pourrait se boucler très vite. De fait, 9 volumes parurent entre 1770 et 1772, complétés jusqu’à la dernière édition distincte de 1775. Le texte le plus long de Voltaire a ensuite disparu durant 250 ans sous son titre et sa forme propres, par la faute des éditions posthumes, et donc d’abord de… Condorcet.

De là l’exceptionnel intérêt des Questions sur l’Encyclopédie (QE), soit l’édition de 1 650 pages époustouflantes dans la collection « Bouquins », apte à faire advenir un second Dictionnaire philosophique, cette fois portatif grâce aux progrès de la colle éditoriale.

Petits comptes entre « frères »

L’académicien Émile Faguet, pour faire souffrir des générations de lycéens à la plume baveuse, a imaginé Monsieur de Voltaire comme un « chaos d’idées claires ». C’est oublier son goût des synthèses : Lettres philosophiques, 1734 ; Le siècle de Louis XIV, 1751 ; Essai sur les mœurs, 1756 ; Dictionnaire philosophique portatif, 1764… QE est son dernier panorama, en 440 articles. On peut s’étonner qu’une seule tête de 76 ans entasse tant de connaissances, et puisse les distribuer à la demande en tranches aussi fines, et denses, et goûteuses. Elles portent pour l’essentiel sur ce qu’on appelait les Belles-Lettres (philosophie et morale, histoire, théologie et religion, droit, mœurs, politique, économie, grammaire et rhétorique, fictions littéraires, poétique), mais s’aventurent aussi dans les sciences naturelles.

Voltaire, Questions sur l’Encyclopédie

Les trois artisans de ce magnifique collier à 440 perles sont des orfèvres. Leur « Introduction » (p. VII-XXXVII) est aussi savante que fine. Il faut cependant que j’exhale une plainte, c’est de droit ou de tradition. Certes, ils nous proposent un précieux, un indispensable « Classement thématique des articles » (Arts et Lettres ; Critique biblique ; Droit et Justice ; Économie ; Histoire ; Histoire de l’Église ; Langue ; Mœurs ; Philosophie ; Politique ; Religion et Superstition ; Sciences naturelles – p. XXXIII-XXXVII). Mais n’y aurait-il pas eu moyen d’y ajouter un ou plusieurs tableaux chiffrés (nombre d’entrées, de pages, de thèmes, etc.) ?

On me rétorquera que je cède à la pulsion peu écologique du toujours plus, ou que c’est la part du travail qui revient au lecteur, réclamée par Voltaire à hauteur de la moitié. Je réfute ce dernier point, car M. de V. voulait former des « philosophes », pas des glossateurs, même informatisés.

Éloge et critiques de l’Encyclopédie

Les éditeurs le soulignent, Voltaire veut à la fois louer et corriger l’entreprise encyclopédique, se présenter comme douteur et non docteur (p. 3). Mais la nécessaire solidarité philosophique ne saurait impliquer la démission de l’esprit critique. Poser des questions n’exclut pas de fournir des réponses, ni de pallier les failles de l’énorme monument. Au total, nous dit-on, 70 articles répondent explicitement au Dictionnaire des arts et des sciences, auquel Voltaire avait fourni 45 contributions.

Celui-ci pourrait donc n’être que la cause occasionnelle de cet immense tour d’horizon, qui s’accorde si mal avec l’image traditionnelle du seigneur de Ferney, conçu comme l’homme ricanant des Contes et des Opuscules, l’antichrétien enragé, l’antijuif obsessionnel, quoique chantre et militant de la tolérance. Les questions semblent s’adresser à tous les « philosophes », et donc d’abord à leur roi exilé, M. de V., si souvent accusé d’ignorance et de tromperie par ses adversaires cléricaux.

Qu’est-ce que philosopher ?

Les courageux éditeurs distinguent, on l’a vu, histoire générale et histoire ecclésiastique. Soit. Mais peut-on réellement séparer, par exemple, la philosophie au sens des Lumières de la religion, et en fait des autres thèmes énumérés ? Si cette « philosophie » dite éclairée a reçu un label historique (Enlightenment, Aufklärung, Illuminismo), c’est bien parce qu’elle embrasse tous les thèmes utilement classés, mais voués à devenir trompeurs malgré eux si l’on se risque à les prendre au pied de la lettre.

Voltaire, Questions sur l’Encyclopédie

Portrait de Voltaire par Jacques Pajou © Comédie-Française

L’unité qui fait des QE une œuvre, et même un chef-d’œuvre, ne tient pas seulement à son unique auteur (ses tics, humeurs, passions, sa verve, sa virtuosité, son goût des vers semés en pleine terre encyclopédique), à la rapidité de sa rédaction, à l’insertion de morceaux antérieurs, etc. Elle a partie liée, tout autant, avec la nouvelle définition de la philosophie, comme point de vue critique sur les faits dits historiques, témoignages, croyances, textes, dogmes, pseudo-connaissances, superstitions, idées convenues, mœurs consacrées, délits et peines édictées, haines sanctifiées – bref, sur tous les préjugés.

Ce point de convergence décisif n’efface cependant pas les divisions internes du camp philosophique. Voltaire reste inflexiblement fidèle à ses options déistes, entendons non matérialistes, non athées. Les QE se battent par conséquent sur plusieurs fronts. Contre les ennemis en soutane de la « philosophie », cela va sans dire, et aussi contre des égarements intestins surgis à Paris, depuis vingt ans, dans son dos et surtout aux dépens de l’ordre social, qui exige du calme. Or l’imagination, superstitieuse ou matérialiste-athée, manque de sang-froid.

L’adieu au lecteur

Comment se quitter après 440 rencontres et Zoroastre ? Puisque les dictionnaires ne se posent jamais cette question pourtant polie, il revenait aux QE de la traiter enfin. Avec un peu de retard, en 1775. Voici comment on procède en l’an de grâce 1775 :

« Rétractation nécessaire d’un des auteurs des Questions sur l’Encyclopédie »

« Ma première rétractation est sur les ciseaux avec lesquels j’avais coupé plusieurs têtes de colimaçons. […] La nature est admirable partout ; et ce qu’on appelle la nature, n’est autre chose qu’un art peu connu. Tout est art, tout est industrie, depuis le zodiaque jusqu’à mes colimaçons. C’est une idée hardie de dire que la nature est art, mais cette idée est très vraie. Philosophes, voyez ce qui en résulte.

Ma seconde rétractation est pour l’article ‟Justice”. » (p. 1 652)

Mon unique conclusion ne souffre aucune rétractation : à lire ou plutôt à égrener d’urgence !

Jean Goldzink

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