Immobilisé par la maladie et une panne géante d’électricité, au 21ème étage d’un gratte-ciel de la Neptune Avenue, un trader retraité se tourne vers son passé. Il se souvient de sa famille, de sa jeunesse suisse, du couple de Bob et Nina, et surtout de Nina. Tandis que le monde, à l’arrêt, prisonnier du soleil et de sa nouvelle lumière, semble s’effondrer, Bijou, qu’il vient de retrouver à New York, l’accompagne dans ce trajet de mémoire qu’accomplit Neptune Avenue de Bernard Comment.
Bernard Comment, Neptune Avenue. Grasset, 268 p., 20 €
À New York, depuis des jours, la lumière n’est plus tout à fait la même qu’avant : « À six heures, le ciel est déjà clair et bleu, aucun nuage, rien à l’horizon, et pourtant, cette espèce de voile, quelque chose de laiteux et de presque jaunâtre, et ce silence, cet étrange silence ambiant. » L’immense panne d’électricité qui a paralysé la ville a modifié la lumière et les bruits du jour et de la nuit. « Rentier immobile », face à l’océan, toutes lumières éteintes, le narrateur de Neptune Avenue de Bernard Comment observe avec angoisse et douceur les signes d’un monde qui s’effondre sous la chaleur et l’arrêt de l’électricité. Il scrute chaque jour le ciel, ses reflets, ses oiseaux disparus, ses nuages comme des « choux-fleurs », sa lumière étrangement laiteuse : « Il est curieux que laiteux assume une valeur plutôt négative, alors que le lait représente la pureté, l’origine absolue, le sein maternel, la voie lactée. »

Bernard Comment © Jean-François Paga
Dans le silence « noir comme la nuit », dans ce New-York devenu cette antre d’où tout peut surgir, le narrateur, prisonnier de cette lumière de lait, se souvient de ses origines et de son passé. Le couple de Nina et Bob, amis de jeunesse, éclaire le roman d’une lumière elle aussi très particulière. Le souvenir avec eux de vacances méditerranéennes et d’une baignade improvisée follement joyeuse, « instant magique », irradie. L’image de Nina, marquée du désir fou d’une nuit d’été, diffractée dans de courts chapitres, est sans nul doute la plus saisissante du roman. Sensuelle, elle est celle qui apparaît pour disparaître aussitôt, tout à la fois libre et fragile. Elle est celle qui instille au roman son rythme, sa libre allure. Celle qui fait basculer la vie du narrateur sans qu’elle la change tout à fait. Bernard Comment décrit avec vivacité le croisement des regards amoureux, entre Nina, Bob et le narrateur, le triangle formé par eux. Le désir pour Nina, sa liberté, sa force fragile, son corps, se concentre sur quelques pages et quelques phrases éclatantes : « Nina nous avait vite rejoints, elle était là, avec son slip et son soutien-gorge blanc devenu transparents sous l’effet de l’eau, je voyais ses tétons qui pointaient, et sa toison bien fournie qui dépassait un peu de l’élastique, elle était belle, offerte aux vagues (…). »
L’image quasi photographique de Nina se mêle dans Neptune Avenue au souvenir des autres femmes aimées et familières, la mère du narrateur récemment disparue, sa grand-mère, ou encore, plus lointaines, iconiques, Jean Seberg ou Jackie Kennedy. Le narrateur scrute leur souffrance et leur violence à travers leurs gestes. Durant ces jours d’immobilité forcée, ces femmes qui se rappellent à lui le ramènent surtout à Bijou dont il guette les bruits et les mouvements à travers la cloison de plâtre de son appartement. Légère, joyeuse, l’image de Bijou se construit par intermittence, entre ses allées et venues hors de l’immeuble. Elle se forme autour de celle de Nina, dans un diptyque finement composé, dont on découvre peu à peu le sens. Bernard Comment interroge à travers elle la transmission de l’amour, la maternité, mais aussi l’épaisseur du temps. Préoccupée par l’effondrement du monde dans lequel elle s’apprête à grandir, Bijou appréhende le futur autrement et ouvre d’autres portes, trouve d’autres issues.
Roman d’amour, roman d’un monde sans électricité, sans téléphone ni ascenseur, Neptune Avenue parvient à délier les temporalités, les rassembler et les condenser, entre de courts chapitres mais aussi au creux d’expressions figées, de mots, qui sous le poids du soleil et de la nuit noire, s’animent. Ainsi, le narrateur se souvient de ses premières impressions de New York, enfant, et de son amour des « gratte-ciels » : « (…) j’aimais cette expression quand j’étais enfant, c’était ma tante qui l’employait parfois, celle qui était allée à New York, l’idée de gratter le ciel était un enchantement, dans ma petite ville natale le plus haut des immeubles devait faire sept étages au maximum, il aurait vraiment fallu avoir le bras très long pour aller toucher la peau du ciel ». Du ciel laiteux qui le ramène aux fondements d’une vie marquée par l’effacement et la disparition, à cette « peau du ciel », le narrateur interroge avec tendresse sa langue, celle du passé mêlée à celle du présent, celle des autres mêlée à la sienne. Sur Neptune Avenue, face à l’océan, les mots du narrateur trouvent peu à peu toute leur force pour dire la douleur du monde et redécouvrent par éclats successifs les strates de temps passés, d’espaces quittés, de femmes aimées.