Connaissance du Proche-Orient

L’objectif que se donne l’historienne Nadine Picaudou, et qu’elle atteint pleinement, est de dissiper le sentiment d’étrangeté, voire d’altérité radicale qui domine trop souvent dans les opinions occidentales dès lors qu’il est question du Proche ou du Moyen-Orient. Parce que, comme elle le pose d’emblée, « c’est bien la question du politique et non celle de l’islam qui se trouve au cœur des convulsions actuelles de la région », son livre interroge les formes et les figures qu’y revêt le politique, et non « l’écume idéologique des choses ». C’est ce qui en fait le très grand intérêt.


Nadine Picaudou, Visages du politique au Proche-Orient. Gallimard, coll. « Folio Histoire », 404 p., 7,90 €


Spécialiste reconnue du Proche-Orient contemporain, Nadine Picaudou travaille à l’écart du bruit et de la fureur médiatiques. Au spectaculaire, aux « images de chaos qui semblent défier l’analyse », elle préfère l’étude rationnelle et méthodique. L’Orient, pour lequel elle nous fournit de précieuses clés d’intelligibilité, n’est donc pas compliqué, mais il est complexe, comme toute autre  région du monde, parce qu’il a ses logiques propres et, de plus, une histoire de confrontation avec l’Occident.

Mais d’abord, à quelle région précise renvoie le terme de « Proche-Orient », dont on sait qu’il relève de l’imaginaire géopolitique européen ? En fait, à ce que la vieille diplomatie française appelait le Levant, et que le vocabulaire local nomme le pays de Cham. C’est de cet ensemble politico-géographique (Liban, Palestine, Israël et Jordanie) que parle Nadine Picaudou, en lui adjoignant l’Irak, et en faisant à l’occasion des incursions en Égypte, en Arabie Saoudite, voire en Iran ou en Turquie, parce que l’analyse est souvent rétive aux frontières géographiques héritées de la colonisation.

La question de la difficile construction de l’État sert de fil rouge à cette longue démarche au cours de laquelle l’auteure réussit à articuler le poids des structures et le mouvement de l’historicité. Le cas libanais, sorte de miroir grossissant des contradictions et des dynamiques de la région tout entière, lui sert de point de départ. On y trouve les éléments qui vont être mis en lumière chapitre après chapitre. Et d’abord celui des violences fondatrices qui depuis n’ont cessé de nourrir le ressentiment.

La zone irako-syrienne, avec ses imbrications complexes, ethniques et confessionnelles, a été l’enjeu et le terrain d’affrontement des rivalités les plus vives entre les grandes puissances impériales de la fin du XIXe siècle et du XXe siècle. La conférence de San Remo de 1920, sous l’égide de la Société des Nations, répartit les mandats entre la France et la Grande-Bretagne. Ce compromis entre les ambitions coloniales des vieilles puissances européennes et le principe du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes appliqué de façon très inégale va introduire dans la vie des habitants du Levant une rupture radicale. Aux échanges, aux flux, à la circulation, se substituent des assignations. On établit des frontières, « comme autant de cicatrices », là où s’étendait un « tissu compliqué de flux interurbains ». Cette balkanisation heurte le passé et obère l’avenir.

Nadine Picaudou, Visages du politique au Proche-Orient

Arrivée de Sir Herbert Samuel à Jérusalem en 1920 © Bibliothèque du Congrès des Etats-Unis

La construction des nations et des États devient inévitable, mais elle va être chaotique. Les canaux privilégiés des dynamiques sociopolitiques et des modes d’action collective sont ces liens primordiaux de la parenté et de la communauté (la tribu, par exemple) que les anthropologues ont observés dans les sociétés arabes. Il faut en prendre acte, tout en veillant à les historiciser, et en montrant comment ils se déclinent, se combinent, se transforment ou entrent en conflit. Nous devons donc nous garder de concevoir les communautés et les identités comme des invariants culturels, et de traiter comme un concept scientifique (l’identité) ce qui n’est, au mieux, qu’une catégorie psychologique ou idéologique. La modernisation ottomane, puis les politiques européennes dans la région, n’ont cessé de reconfigurer le sens donné au fait communautaire.

C’est ainsi que les anciens « protégés » du pouvoir musulman ont été transformés en « chrétiens d’Orient ». Or, « l’idée même de minorité non musulmane opposée à une majorité musulmane, loin d’être l’atavisme que l’on se plaît trop souvent à décrire, est une idée neuve en Orient ». C’est leur clientélisation politique par des patronages extérieurs (russes, par exemple, pour les communautés orthodoxes, ou françaises pour les catholiques, etc.) qui va transformer leur statut. Il n’y a pas non plus de chrétiens d’Orient, « parce qu’il existe une grande variété de communautés » ultra-minoritaires ici, ou bien compactes ailleurs, et que « l’identification communautaire n’est jamais exclusive et s’articule toujours avec d’autres espaces de solidarité ».

Les communautés politiques qui vont se cristalliser au tournant des XIXe et XXe siècles vont le faire autour de deux référents majeurs, le nationalisme arabe et l’islam politique, qui trouvent l’un et l’autre leur source dans la nahda, ce processus de renaissance culturelle, impulsé dans la seconde moitié du XIXe siècle par une poignée d’intellectuels. On a tendance aujourd’hui à opposer ces deux référents. Nadine Picaudou, quant à elle, met en évidence « la fluidité des appartenances entre arabisme et islam ». L’exemple le plus flagrant en est la Palestine, avec, au milieu des années 1930, la révolte populaire menée par Ie cheikh Izz al-Din al-Qassam. Avec ses partisans, des employés du port de Haïfa, des ouvriers du chemin de fer ou des paysans dépossédés de Haute-Galilée, ce religieux d’origine syrienne combat autant l’implantation d’un Foyer national juif que le mandat britannique et les élites traditionnelles locales d’abord soucieuses de leur intérêt propre. Ce mouvement « articule revivalisme islamique, nationalisme et conflit de classe ». Nadine Picaudou rappelle aussi que Michel Aflaq, le théoricien du nationalisme arabe, a, dans un discours prononcé en 1943, analysé « l’islam comme l’expression historique la plus achevée de la culture et du génie arabe ».

La naissance et le développement historique des États sont stimulés par ces passions identitaires, mais pris aussi dans les réseaux des groupes d’appartenance première et dans les luttes entre grandes puissances dont le Proche-Orient est le théâtre, avec la naissance d’un État juif, les conflits et les alliances liés à la guerre froide puis à la période post-soviétique. Ce que les différents pays ont peut-être en commun, c’est une modernisation autoritaire sous l’égide d’un État qui est « à la fois le premier investisseur et le premier entrepreneur, le premier employeur aussi et le régulateur suprême de l’économie ». On peut alors parler d’une économie mais aussi d’une politique de la rente. Il y a les rentes extractives (pétrole irakien ou phosphates jordaniens, par exemple) mais aussi les « rentes géostratégiques » qui prennent la forme d’aides civiles et militaires extérieures, occidentales, soviétiques ou arabes. La rente a permis de développer un appareil bureaucratique pléthorique, et de coopter une intelligentsia liée aux pouvoirs en place.

Tant qu’elle se maintient, cette capacité de redistribution « permet aux régimes concernés de s’assurer le consensus social » et garantit une stabilité politique. Cette économie politique de la rente constitue donc un des éléments de la persistance des systèmes politiques autoritaires. Car, dans le même temps, le pouvoir est monopolisé par des clans étroits, des dynasties familiales ou des groupes prétoriens qui s’appuient sur des réseaux de clientèle. Le consensus ainsi acheté reste tributaire de la capacité redistributive de l’État, et représente une source de vulnérabilité majeure, comme on n’a cessé de le constater à la lumière de la succession de révoltes et de guerres dont la région a été et est toujours le théâtre.

Nadine Picaudou, Visages du politique au Proche-Orient

Les scénarios de ces dynamiques tragiques ont été différents selon les pays, dont Nadine Picaudou montre à chaque fois les singularités. En Syrie, où s’est imposé un capitalisme de clients, et où les confessions se sont cristallisées comme forces sociopolitiques, le régime Assad, qui a finalement échoué à construire un État, n’est rien d’autre qu’un régime de barbarie. Pour d’autres raisons, en particulier la guerre du Golfe et ses suites, la construction étatique a également échoué en Irak  où, pour le moment, les groupes d’appartenance hérités font figure d’ultime recours. En Jordanie, la greffe d’un pouvoir dynastique d’origine étrangère semble avoir mieux réussi. On y a assisté à l’invention d’une tradition tribale, une « bédouinité folklorisée », qui recouvre en fait une forme de tribalisme politique, « mis au service d’une clientélisation des groupes sociaux qui empêche l’émergence d’une véritable citoyenneté fondée sur des bases égalitaires ».

Les États sont donc loin d’être achevés et la question nationale continue à se poser. Kurdes et Palestiniens, ces deux peuples sans État, avec leurs diasporas importantes et actives, continuent d’alimenter l’instabilité dans la région. À la différence de la question de la Palestine, la question kurde a été longtemps reléguée dans les marges de l’espace régional, sans doute parce que le monde kurde est placé au carrefour des trois grands ensembles, arabe, turc et persan. Aujourd’hui, les forces kurdes présentes en Irak et en Syrie « tentent de mettre à profit la déstabilisation de la région pour imposer leurs objectifs sur le terrain ». Quant au drame palestinien, auquel Nadine Picaudou a consacré des travaux importants et dont elle rappelle les grandes étapes, il n’a pas été résolu par les accords d’Oslo, puisque la Palestine n’est aujourd’hui qu’un espace « en miettes ». Il reste une « métaphore de l’injustice dans un monde arabe qui peine à sortir des problématiques identitaires ».

Si l’on élargit le champ de l’observation au Moyen-Orient, on ne peut que constater, comme le fait Nadine Picaudou, la force des mobilisations sociales et politiques au nom de l’islam. À contre-courant des thèses qui alimentent une « littérature pléthorique », elle démontre que l’adoption d’un lexique islamique par nombre d’oppositions politiques ou de mouvements sociaux et politiques n’implique pas « un rapport de causalité entre la référence religieuse invoquée et l’action qu’elle inspire ». Les étiquettes communautaires plaquées sur des groupes au Liban ou en Irak désignent avant tout des factions politiques. Nadine Picaudou ne nie pas les phénomènes de confessionnalisation. Mais c’est la militarisation qui est première. « Militarisation et confessionnalisation se nourrissent l’une l’autre, en Syrie aujourd’hui comme hier au Liban » et « Daech est avant tout le fruit de la décomposition de l’Irak ».

On le voit, Nadine Picaudou ne fait grâce à aucun lieu commun, à aucune idée reçue. Sa connaissance remarquable des sociétés et de l’histoire du Proche-Orient donne une très grande force à son argumentation. En guise d’épilogue, elle propose de comparer l’actualité proche-orientale aux troubles qui ont ensanglanté la France à l’orée des Temps modernes. « Des clans en lutte pour le pouvoir d’État, une politisation inédite des appartenances traditionnelles, des puissances étrangères qui s’affrontent par groupes locaux interposés, des barbaries commises au nom de la pureté religieuse ». Dans le Proche-Orient d’aujourd’hui comme dans la France du XVIe siècle, les violences et les convulsions accompagnent un lent processus d’individuation et de formation des États. Ce livre, extrêmement clair et bien écrit, constitue une remarquable synthèse historique qui est aussi un témoignage d’intelligence et de courage. Il faudrait  en conseiller la lecture à tous les journalistes et autres experts autoproclamés prompts à manier les stéréotypes et les généralisations abusives.

Sonia Dayan-Herzbrun

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