Une mère découverte

« … aussi je veux que nos vies se séparent, définitivement. » C’est un billet de rupture, un brouillon, trouvé par une jeune Américaine, Janet, dans les papiers de Lara, sa mère décédée à l’âge de 44 ans. Un vieux papier qui date apparemment d’avant que Lara ne connaisse son père, d’une vie dont elle ne parlait jamais à sa fille. Janet a vingt ans, et la voilà devant une trace du temps où sa mère avait son âge. De quelle séparation s’agit-il ? Quel était cet amour rompu ?


Renata Ada-Ruata, Les choix de Lara. Maurice Nadeau, 184 p., 18 €


Dans la maison familiale de Long Island que son père veut vendre, Janet entasse les livres de sa mère, fait des cartons, et tombe sur un autre indice : une dédicace troublante d’un écrivain au patronyme américain. Il offrait à Lara son premier roman, Janet l’emporte dans sa chambre : « ça parlait de rencontres qui avaient lieu dans des villes sales aux murs blancs ». Des « rencontres nocturnes ponctuées de jazz et d’alcool ». Un langage cru, parfois ordurier. Elle découvre que l’auteur est un Français d’origine italienne, elle se convainc qu’il a été proche de Lara qui a vécu sa jeunesse en France…Telle est l’entame d’une intrigue aux allures d’enquête policière. Le lecteur comprend cependant qu’il est dans un autre monde. Si les mystères se dissipent au fil de la lecture, ils n’ont plus autant d’importance, ils laissent la place à des interrogations sur les désirs et l’amour, et le roman de Renata Ada-Ruata s’épanouit dans une autre direction.

Renata Ada-Ruata nous propose trois points de vue, mêlés dans une subtile construction – la force du roman –, trois voix qui se croisent, se réfèrent aux mêmes événements, trois monologues qui ne s’entendent pas : le récit de Janet écrit à la première personne cherche « la femme qui a été Lara avant d’être ma mère », celui de l’écrivain qui se lamente dans ses journaux intimes, et le destin de Medhi, un jeune ouvrier tunisien, vu par un narrateur. Renata Ada-Ruata nous raconte une histoire de désirs qui cherchent l’amour, tentent de l’amadouer, mais l’amour, au lieu de les satisfaire, révèle à chacun sa vérité. Lara resplendit au centre du récit, on la devine dans la description de quelques photos : une silhouette qui porte « une robe à ramages qui s’arrête à mi-cuisses. On distingue mal son visage, il semble qu’elle sourit ». Vue par son futur amant, cela donne : « Quand Lara nous rejoignait, tous ouvraient le cercle pour lui faire une place et l’atmosphère s’électrisait, on existait plus intensément. Son regard passait lentement sur les uns les autres, s’y attardant parfois. » Elle vit en artiste peintre, fait la fête, danse et boit, joue avec son charme en fuyant son enfance. Son amant, qui deviendra un écrivain à succès, veut l’aimer sans y parvenir. Elle le taquine, l’inquiète, se donne à lui, semble l’aimer lorsqu’il est taraudé par un autre désir, implacable. Celui d’un jeune Arabe qui pourrait sortir d’un roman de Camus. Il est venu aux chantiers navals de Toulon pour se construire un bel avenir qu’il gâche, irrésistiblement attiré par le corps de l’homme qui lui donne des cours de français. Lara ne semble pas lui en vouloir, ou bien se venge en couchant avec ce jeune Medhi à l’innocence charmeuse. Tout cela sur fond de guerre d’Algérie, de violences racistes, de crises sociales et de migrations.

Renata Ada-Ruata, Les choix de Lara

Les deux femmes du récit – la fille et la mère – tiennent les premiers rôles en évoluant dans un monde qu’elles espèrent et qui les déçoit. En devinant petit à petit la vie et les choix de sa mère, Janet prend conscience d’elle-même, de sa liberté. Elle retrouve le vieil amant jadis éconduit, qui tente de la séduire avant de comprendre qui elle est. Il en sort décontenancé : « Elle m’a regardé d’un air de défi […]. J’aurais voulu anéantir l’aplomb de cette fouineuse aux joues roses, l’étrangler ! Et en même temps un pincement de cœur ». Plus tard, à mesure que le passé se dévoile, Janet fait exploser cet homme plutôt minable, qui cherche à se venger de la mère sur la fille : « Je veux la secouer, la choquer, lui faire mal, qu’elle ne retourne pas indemne dans son cocon. » Puis finit par admettre : « Je n’ai jamais souhaité être heureux. J’ai désiré vivre, c’est autre chose. » Vivre sans doute en s’abandonnant à ses seuls désirs. Ce fut Medhi, « un désir violent, douloureux », son élève qui lui écrivait des poèmes troublants qu’il médite encore vingt ans plus tard : « Il faut savoir jouir, jouer / De jours en jours / Improviser. » Un Medhi en marge. Un soir, alors qu’il rentrait du chantier avec son cousin, « trois hommes avaient débouché d’une ruelle », marché derrière eux et les « avaient traités de sales arabes, de bougnoules, de tapettes ». Après quelques pas, ils les avaient agressés, le cousin « s’en était sorti avec quelques bleus », et Medhi, longuement battu, avec l’arcade sourcilière en sang. « Il aurait sans doute fallu aller à l’hôpital [se] faire soigner, mais surtout après une bagarre, ce n’était pas un endroit pour des Arabes. »

L’écrivain succombe à la tentation, invite Medhi quelque temps chez lui, puis l’abandonne dans le monde hostile des années soixante. Le jeune Arabe finit du côté de Saint-Nazaire, englouti par l’océan. On l’aura compris, les trois personnages sont emportés dans une aventure aux accents pasoliniens. En se concentrant sur la quête de la jeune femme, Renata Ada-Ruata tente de transcender le tragique de cette histoire, le fin mot inattendu, en fait une leçon de vie. On peut certes douter de la bouffée finale d’amour familial, et des effusions un peu convenues, tout en appréciant la manière dont l’auteure réussit un bel exercice de transmission : une fille découvre les choix difficiles de sa mère – choix qui la concernent au plus profond d’elle-même –, les comprend, les admet. Elle le dit : « Je trace ma vie comme je l’entends, je laisse de côté ceux qui ne m’aiment pas et je choisis qui aimer. Je suis une femme, je suis une Américaine, je suis la fille de Lara. Ma mère toujours me répétait que j’étais née pour être heureuse et que, jamais, je ne devrais laisser personne l’empêcher. » Il y a dans ce récit deux femmes libres, sous le regard bienveillant d’une troisième, deux personnages qui  nous touchent et, d’une certaine manière, nous réconfortent.

Jean-Yves Potel