Lent retour

En septembre 2017, Le pays lointain, la dernière pièce de Jean-Luc Lagarce, a été créée au TNS (Théâtre national de Strasbourg), pour la première fois dans sa version intégrale, vingt-deux ans après la mort de son auteur, par Clément Hervieu-Léger. Au terme d’une longue tournée, elle est actuellement présentée à l’Odéon-Théâtre de l’Europe.


Jean-Luc Lagarce, Le pays lointain. Mise en scène de Clément Hervieu-Léger, Odéon-Théâtre de l’Europe, jusqu’au 7 avril.


« Histoire d’un jeune homme qui décide de revenir sur ses traces, revoir sa famille, son monde, à l’heure de mourir » : ainsi commence Le Pays lointain (Les Solitaires intempestifs, 1995). Ainsi commençait quasiment Juste la fin du monde, pièce écrite l’été 1990, peu appréciée, même des plus fidèles (Micheline et Lucien Attoun de Théâtre ouvert), à l’exception de François Berreur, indéfectible soutien. Elle est entrée au répertoire de la Comédie-Française, mise en scène par Michel Raskine, en 2009. Elle a été adaptée au cinéma par Xavier Dolan en 2016, inscrite aux programmes du baccalauréat, option théâtre, de 2008 à 2010, et de l’agrégation de lettres en 2012. Mais Jean-Luc Lagarce était mort du sida, en septembre 1995, à trente-huit ans, quelques jours après avoir achevé Le Pays lointain, réécriture de Juste la fin du monde, à la suite d’une commande de François Le Pillouër, alors directeur du Théâtre de Bretagne.

« Revoir sa famille », pour le protagoniste, Louis, c’est retrouver « la famille imposée », composée de la mère, la sœur Suzanne, le frère Antoine et sa femme Catherine, personnages de Juste la fin du monde, mais aussi, dans Le pays lointain, « la famille qu’on voulut se choisir, la famille secrète, l’autre famille » : Longue Date et Hélène, l’amant, mort déjà, ainsi qu’un garçon, tous les garçons, le guerrier, tous les guerriers. Le père, mort déjà, membre de « la famille naturelle », seulement évoqué dans Juste la fin du monde, est présent. Le retour de celui qui est devenu étranger à son milieu d’origine, transfuge de classe et homosexuel, semble un échec, puisque le projet explicite d’annoncer sa mort prochaine n’aboutit pas. Mais il permet, non seulement de faire coexister vivants et « revenants », mais aussi de faire se rejoindre ceux qui s’ignoraient. Est représentatif de ce passage des frontières le beau rapprochement entre l’amant, mort déjà, et le père, mort déjà, dont ce dernier prend l’initiative : « Je reste près de vous et je regarde aussi ».

Pourtant ce « chef-d’œuvre », selon l’expression de Jean-Pierre Thibaudat, auteur de la biographie, Le roman de Jean-Luc Lagarce (Les Solitaires intempestifs, 2007), n’a été mis en scène, pour la première fois, qu’en 2001 au Fanal de Saint-Nazaire, puis au Festival d’Avignon, par François Rancillac, mis en espace la même année par Joël Jouanneau à Théâtre ouvert. C’est que la pièce est exigeante pour les spectateurs et les acteurs. La version intégrale à l’Odéon dure quatre heures (avec entracte). Elle requiert l’écoute attentive de longues prises de paroles successives, d’une série de monologues croisés, dans une forme fragmentaire, à la différence de Juste la fin du monde, texte très structuré. Surtout elle porte à un point ultime d’accomplissement une écriture singulière, caractérisée par des jeux d’insistance, des répétitions et des variations, par le procédé rhétorique de l’épanorthose. Un des quatre colloques organisés en 2007, en hommage à Jean-Luc Lagarce pour le cinquantième anniversaire de sa naissance, a été entièrement consacré, par Denis Guénoun, à la Sorbonne, à cette œuvre testamentaire.

Jean-Luc Lagarce, Le pays lointain. Mise en scène de Clément Hervieu-Léger

© Jean-Louis Fernandez

Clément Hervieu-Léger a choisi comme protagoniste Loïc Corbery, sociétaire, comme lui, de la Comédie-Française. Il a distribué dans les dix autres rôles des comédiens de formation diverse, mais presque tous familiers de la Compagnie des Petits Champs, qu’il dirige avec Daniel San Pedro. Tous incarnent les personnages, mais aussi des interprètes en répétition, avec leurs interrogations : « Je suis sa mère (On se met comment ?) », et leurs moments de distraction :  « C’est à toi — pardon, excusez-moi. Je l’écoutais celui-là, toujours j’aime à l’écouter. » Jean-Luc Lagarce, plus reconnu de son vivant comme metteur en scène que comme auteur, a imaginé le travail au plateau qu’il n’aurait pas le temps de mener à bien sur sa pièce. Le spectacle semble en cours de fabrication : « on note mal, tu notes mal, tu as écrit ça : “un gigolo efficace” ». Il peut encore être modifié : « Je ne suis pas certain qu’on fera la scène / on dit que la scène est faite. » Il pose des problèmes de mémorisation : « J’essaie de me souvenir et, j’énumère la liste de tous les personnages que je joue. J’ai appris tout cela par cœur, c’est du travail » ; de distribution : « Si quelqu’un d’autre veut faire le boxeur à ma place, je n’en prendrai pas ombrage, je ne me sens pas de taille. »

L’espace scénique, fermé par un mur de béton, situé dans le passé par une cabine téléphonique et une vieille voiture posée sur une cale (scénographie d’Aurélie Maestre), se prête bien aux déplacements d’une séquence à l’autre, aux ruptures et reprises de jeu, scandés par le son d’un gong, qui de prime abord déconcerte, mais se comprend ensuite dans un contexte de « théâtre dans le théâtre ». Cette mise à distance semble se compenser par un fort investissement physique de certains interprètes masculins : affrontements et étreintes entre hommes. Ce parti pris relève de la liberté de la mise en scène, mais il banalise ce qui est si subtilement indiqué dans les rares didascalies : « L’amant, mort déjà, pose la main sur l’épaule de Louis. », ce qui veut faire circuler de l’un à l’autre un seul et même geste plein de douceur. Il perturbe plus encore la magnifique déclaration finale de Louis, reprise de Juste la fin du monde, quand Loïc Corbery se met nu et la profère au lointain, dos à la salle, par une brèche ouverte dans le mur.

Ce dernier choix surprend d’autant plus que le reste du texte est très bien servi par Aymeline Alix (Catherine), Louis Berthélemy (l’amant, mort déjà), Audrey Bonnet (Suzanne), Clémence Boué (Hélène), Vincent Dissez (Longue Date), François Nambot ( un garçon, tous les garçons), Daniel San Pedro (le guerrier, tous les guerriers). Il est porté dans un registre quasi musical par la grande Nada Strancar (la mère). Deux autres interprètes suscitent, autrement, une émotion rare. Le père, mort déjà, à la différence de l’amant, mort déjà, un an plus tôt, est disparu il y a longtemps. Il est de ce fait joué par un homme jeune, Stanley Weber, dont le rôle témoigne de l’empathie de Jean-Luc Lagarce pour les ouvriers métallurgistes de sa région d’origine : « Cet endroit, ville, sorte de ville, j’y suis né, et j’y ai travaillé et lorsque j’en ai eu fini, je suis mort, comme une fin logique, on n’avait plus besoin de moi, j’ai compris ça et je suis mort (…) Je suis mort juste avant de profiter, ce qu’on dit, juste avant de profiter ». Mais celui qui parvient à prendre la première place, à avoir le denier mot dans les échanges, est le cadet (Guillaume Ravoire) . Il s’est longtemps tu : « rien jamais ici ne se dit facilement », et soudain déverse, à n’en plus finir, sa révolte d’être invisible, méprisé dans sa « petite vie », ignoré de son frère aîné, si différent : « Tu dois être devenu ce genre d’hommes qui lisent les journaux, des journaux que je ne lis jamais. » La pièce a été écrite en 1995, la mise en scène date de 2017, mais, de manière imprévisible, le spectacle entre en résonance avec l’actualité immédiate, fait entendre ce qui se manifeste dans les rues.

Monique Le Roux

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