La première pièce du jeune Sheridan

Depuis la seconde moitié du XVIIIe siècle, l’écrivain britannique Sheridan reste surtout connu pour L’école de la médisance. À l’Artistic Théâtre, sa première pièce, Les rivaux, est mis en scène par Anne-Marie Lazarini, avec un véritable esprit de troupe.


Richard Brinsley Sheridan, Les rivaux. Mise en scène d’Anne-Marie Lazarini. Artistic Théâtre jusqu’au 30 avril.


Dans de nombreux théâtres, les saisons se partagent entre écritures contemporaines et pièces célèbres du répertoire, celles qui permettent aux metteurs en scène de rivaliser d’inventivité. Elles font moins souvent découvrir des œuvres méconnues du passé. À l’Artistic Théâtre, naguère Artistic Athévains, qu’elle dirige avec la costumière Dominique Bourde et le scénographe François Cabanat, Anne-Marie Lazarini témoigne, dans sa programmation, d’une culture et d’une curiosité intellectuelle rares. Ainsi de Sheridan, elle monte, non L’école de la médisance, mais la première pièce, Les rivaux. Elle a choisi de réunir à cette occasion des comédiens déjà présents dans certains de ses précédents spectacles.

Sheridan s’inspire de sa propre vie amoureuse et de son séjour à Bath pour écrire Les rivaux, comédie située dans la station thermale à la mode. A vingt-quatre ans, en 1775, il crée à Londres, à Covent Garden, la pièce, qui, d’abord mal reçue, puis remaniée, connut un très grand succès. Il la reprit à Drury Lane, le théâtre qu’il dirigea après le fameux David Garrick, où il connut en 1777 le triomphe de L’école de la médisance. Il prêta son expérience de l’enlèvement et du duel, restés à l’état de projet dans l’intrigue, au protagoniste, le capitaine Jack Absolute. Il le dota d’une double identité, l’une, authentique, celle du fils du riche Sir Anthony Absolute, l’autre, fictive, celle d’un soldat désargenté, Beverley, qui puisse satisfaire les aspirations romanesques de la jeune Lydia, nièce de Mrs Malaprop.

Les rivaux de Richard Brinsley Sheridan, mise en scène d’Anne-Marie Lazarini

© Marion Duhamel

Cette double identité, les quiproquos et méprises qu’elle provoque, déclenchent les rires. Mais le comique prend des formes diverses. Il tient à la verve des serviteurs, au ridicule des deux rivaux, peu crédibles, de Jack, auprès de Lydia, l’Irlandais Sir Lucius O’Trigger et Bob Acres, gentilhomme campagnard. Il est assuré plus encore par le langage extravagant de Mrs Malaprop, personnage resté fameux en Grande-Bretagne, indépendamment même de la connaissance de la pièce. Des comportements de prime abord risibles trahissent une peur de l’amour, une conduite d’échec, un refus du bonheur possible, qui les rendent paradoxalement émouvants. Lydia passe d’un rêve d’enlèvement chimérique au rejet de l’union désirée, sous le prétexte de la duperie dont elle aurait été victime. Le fiancé de sa cousine Julia, Faulkland, masque l’impossibilité de se croire aimé sous des obstacles contradictoires et sans cesse renouvelés.

L’adaptation théâtrale a été une pratique parfois contestable, à laquelle est le plus souvent préférée une vraie traduction. Pour Les rivaux, elle s’avère un bon choix : elle évite une de ces représentations inutilement longues, parfois dissuasives pour le spectateur, elle raccourcit certains développements (par exemple les préparatifs des duels) et conduit aux dévoilements du cinquième acte en moins de deux heures. Sylviane Bernard-Gresh et Frédérique Lazarini ont rendu le texte accessible à un public contemporain, sans jamais l’actualiser. Elles procèdent par un premier récit du serviteur à la mise en place d’une situation des plus compliquées. Elles permettent ainsi de jouir, d’entrée de jeu, de la qualité du dialogue, de l’humour brillamment restitué. Surtout elles ont trouvé des équivalents convaincants au parler de Mrs Malaprop, parfois rendu proche du Théâtre de chambre de Jean Tardieu et d’Un mot pour un autre.

Cette partition très difficile a été confiée à Catherine Salviat, sociétaire honoraire de la Comédie-Française, devenue « sociétaire » de l’Artistic Théâtre, dont chaque entrée en scène fait naître les rires. Elle porte à un point rare d’accomplissement une manière de jouer franc jeu, partagée par l’ensemble de la distribution : Alix Bénézech, Cédric Colas, Charlotte Durand-Raucher, Philippe Lebas, Thomas Le Douarec, Bernard Malaterre, Willy Maupetit, Sylvie Pascaud, Marc Schapira. Cette interprétation directe, souvent frontale, assume pleinement sa théâtralité, tout comme la scénographie originale de François Cabanat. Une succession de légers rideaux peints dévoile un paysage champêtre, la façade d’une demeure, divers intérieurs, grâce à une manipulation fluide par les personnages, le plus souvent les serviteurs. Autre contribution à la beauté visuelle de la mise en scène : les costumes historiques, légèrement décalés dans le temps, inspirés par la mode du premier empire, ont été prêtés par la Comédie-Française. L’ensemble du spectacle évoque un théâtre de tréteaux, dans la meilleure acception de l’expression.

Monique Le Roux

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