Le dernier conte d’Hilsenrath

Edgar Hilsenrath est mort le 30 décembre dernier, à l’âge de 92 ans. Son ultime roman, Terminus Berlin, retrace le cheminement d’une vie et d’une œuvre qui se referment, entre inquiétude et apaisement. Écrivain truculent, atypique, provocateur, il aura inventé une manière de dire l’horreur absolue de l’Holocauste et de son passé avec une potacherie burlesque et une lucidité glaçante exceptionnelles. Il aura su, en dix livres, ausculter le passé de son pays et s’imposer comme l’un des écrivains allemands les plus originaux de l’après-guerre.  


Edgar Hilsenrath, Terminus Berlin. Trad. de l’allemand par Chantal Philippe. Le Tripode, 242 p., 19 €


En 2006, Edgar Hilsenrath mettait, avec Terminus radieux, un point final à une œuvre qu’il considérait comme achevée. Livre étrange, en effet, que ce récit d’un retour au pays natal d’un écrivain, Lesche, alter ego évident de l’auteur, qui, après des décennies passées aux États-Unis, décide de revenir en Allemagne peu de temps avant la réunification. C’est une sorte de roman testamentaire, distancié, lucide, féroce. Mais qui s’inscrit totalement dans un présent. Livre gorgé d’une énergie puissante, comme si le retour sur soi, sur son passé traumatique, sur l’Holocauste, sur la violence qui définit les rapports humains, ne consistait qu’en une manière de vivre le présent, sorte de carpe diem paradoxal, à la fois bouleversant et terrifiant. Récit picaresque d’une certaine manière, Terminus Berlin pourra se lire comme un méta-roman, un roman sur tous les autres, un roman en partie autobiographique, certes, mais qui se contrecarre toujours d’une dimension de commentaire, en abîme, sur le parcours d’un écrivain et, plus loin, d’une œuvre.

Le livre nous entraîne dans une sorte de boucle qui augure, paradoxalement, d’une récapitulation projective. La dimension mémorielle de l’œuvre, le bilan qu’elle en fait en quelque sorte, ouvre à un étrange apaisement pour un écrivain d’une rare virulence. Ce qui intéresse Hilsenrath, ce ne sont pas seulement les faits, la réalité de son parcours, mais ce qui se joue dans la littérature, ce qu’elle a de vital, ce qu’elle rend possible. Car son livre ordonne un rapport intime, essentiel, à la langue allemande, à ce qu’elle porte d’elle-même, de son histoire et de lui-même. Il met en scène la nécessité de sa langue pour l’écrivain, le rapport amoureux auquel il ne peut échapper et qui conditionne son existence. On y réalise que, pour lui, exister c’est se projeter dans la langue. Et toutes les péripéties picaresques de son personnage n’obéissent qu’à cette impérieuse injonction de la langue. Sa vie n’est qu’écrire, mais écrire dans cette langue.

Edgar Hilsenrath, Terminus Berlin

Edgar Hilsenrath © Jean-Luc Bertini

Hilsenrath s’apparente à une figure du refus. Et les aventures de Lesche, son alter ego, s’il correspond au parcours d’Hilsenrath lui-même, incarne surtout sa capacité de résistance, d’endurance. Terminus Berlin consiste en un contrepoint au célèbre Fuck America, débutant là où le premier, publié en 1980, s’achève. L’écrivain cette fois-ci, après avoir passé des décennies à New York, décide de quitter cette ville qu’il abhorre, cette Amérique dont il n’a vu « que les côtés à l’ombre ». Las de la débrouille, à la limite de la clochardisation, dégoûté par une société consumériste et matérialiste qui n’obéit qu’aux apparences de la réussite, il quitte le pays de ses premiers succès pour revenir dans le Berlin de la fin des années 1980, s’installant dans une chambre chez l’habitant, puis dans un appartement fourni par une association de soutien juive. Là, il fera une multitude de rencontres, certaines très érotiques, fera enfin publier ses textes en allemand et se heurtera à une société dévorée par le déni et écrasée sous une chape de silence terrible.

On peut lire dans ces aventures berlinoises l’ensemble des questions qui hantent l’œuvre d’Hilsenrath tout en reconstituant un parcours éditorial qui en dessine les contours inacceptables pour l’Allemagne des années 1970. Car si le livre met en scène la reconnaissance tardive de l’écrivain, il ne résout en rien sa réception et ne fait qu’en accentuer la dimension atypique, provocatrice, violente. Dans les tribulations de Lesche, on lit l’évolution d’une œuvre, une persistance à contrefaire l’histoire. Les trois grands livres d’Hilsenrath, centrés sur son expérience de l’Holocauste, de la disparition de millions de Juifs et l’engloutissement d’une culture par la machine exterminatrice nazie, affirment l’impossibilité qu’il reconnaît de l’approcher de façon univoque, à travers le seul prisme du récit testimonial. Ainsi, le roman qu’il a commencé à écrire à Lyon – après que sa famille eut échappé à la mort et fut passée brièvement par la Palestine – et qu’il poursuivra plus de quinze ans aux États-Unis, Nuit, constitue l’un des plus remarquables livres retraçant l’organisation et la survie dans un ghetto (baptisé Prokov, en réalité Mogilev-Podolsk).

Roman qui dépasse l’expérience en l’épuisant, Nuit décrit la vie dans le ghetto avec une précision chirurgicale, sans aucun commentaire, sans aucune analyse, de manière brute, absolument phénoménologique. Exclusivement assertif, cet énorme récit exprime la violence absolue qui détruit les êtres, une violence qui provient autant du dedans des individus que de leur environnement inhumain. Implacable, le roman obéit à une esthétique de la répétition qui provoque un effet inédit, comme si le lecteur expérimentait une réalité, comme si le témoignage se transmuait en pur présent. On y étouffe, on s’y débat, sans fin. Prenant le contrepied de récits qui introduisent une part d’analyse dans l’expérience concentrationnaire – Levi, Antelme, Rousset, Semprún, Kertész ou Améry –, Hilsenrath, dès les années 1960, en accepte l’inintelligibilité et confronte le lecteur à une expérience totalement dépouillée, implacable, jusqu’à en ordonner une vision grotesque qui bouscule la vision que nous avons de l’humanité et le rapport empathique que nous entretenons avec la littérature. Ce refus d’expliquer, cette littérature de pur effet, de nomination stricte, marque une rupture évidente et ordonne un rapport singulier à la mémoire qui dérange et bouleverse profondément.

Edgar Hilsenrath, Terminus Berlin

C’est la même disruption qui anime le récit d’Hilsenrath le plus célèbre et le plus polémique : Le nazi et le barbier (dans Terminus Berlin, Lesche a écrit Le Juif et le SS). Il paraît en Allemagne plus de dix ans après sa rédaction et sa traduction en anglais et en français, provoquant un scandale retentissant. Une fois encore, Hilsenrath frappe là où ça fait mal, en bousculant le rapport mémoriel que les Allemands entretiennent avec leur passé et la culpabilité des crimes de masse du régime hitlérien. En écrivant un roman comique et satirique sur l’extermination, puis en dressant un portrait féroce de l’État d’Israël, Hilsenrath déborde tous les cadres. Son livre, qui met en scène deux enfants – un Juif qui a le type aryen et un nazi aux traits sémites, lequel va usurper l’identité du premier après avoir massacré à tour de bras des Juifs pendant la guerre pour devenir un héros israélien pendant la guerre des Six Jours –, est un coup de tonnerre dans la société allemande. Dénonciation satirique implacable des hypocrisies de toute espèce, le roman parvient à faire de la farce comique, burlesque, délirante, une manière de penser l’horreur nazie et ses prolongements dans les sociétés allemande et israélienne qui ne connaît aucun autre exemple. C’est un livre terrible, jouissif, bouffon, irrésistiblement drôle qui, comme Nuit, est inclassable dans le paysage littéraire.

Et d’une certaine manière, même s’il se tient plutôt du côté des romans secondaires, qui accompagnent les trois livres centraux de l’œuvre d’Hilsenrath – Le retour au pays de Jossel Wassermann, Les aventures de Ruben Jablonski par exemple –, Terminus Berlin reconduit la question de la mémoire en Allemagne. Inquiet de la résurgence de mouvements d’extrême droite très virulents qui prennent à parti et agressent Lesche, il fait du « pays tout entier, un mémorial » qui ne sait comment s’extraire de sa culpabilité à la veille de la chute du Mur. Il met aussi en scène l’écrivain qui entreprend son grand roman sur le génocide arménien – Le conte de la dernière pensée –, qui entreprend un parallèle entre le génocide de 1915 et l’extermination des Juifs d’Europe. Une fois encore, Hilsenrath y déplace les enjeux et les reconfigure pour situer, cette fois-ci sur le mode du conte oriental, sa réflexion sur le crime de masse à partir de sa singularité biographique. Il y induit une sorte de continuité dans la décimation systématique des faibles par les forts, y démonte les mécanismes du totalitarisme et de l’effacement de la mémoire des victimes. Son œuvre entière, exceptionnelle et virulente, violente et poétique, comme au croisement de Bukowski ou Fante et de Levi ou Kertész, n’a cessé de rompre avec des formes en voie de canonisation, ouvrant l’enjeu mémoriel à des questionnements nouveaux, de provoquer des réactions vives, objectant à l’histoire un rapport hyper-singularisé qui se refuse à la concession, mêlant des formes romanesques à première vue hétérogènes et inconciliables. C’est à cela qu’il est parvenu, au gré d’une vie errante, malaisée, âpre, en affrontant l’échec avec ironie, en se refusant à l’abandon ou à la facilité, trouvant, et peut-être est-ce là l’ultime leçon de Terminus Berlin, une forme d’apaisement.

Hugo Pradelle

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