Imre Kertész (1929 – 31 mars 2016)

L’insaisissable humour d’Imre Kertész, son esprit (“si on peut considérer que la vérité pitoyable et nue est un trait d’esprit”, Kaddish pour l’enfant qui ne naîtra pas, chez Actes Sud, où ont paru les traductions françaises de ses livres) ; sa culture, qui le fait dialoguer avec d’autres écrivains qui ont survécu à Auschwitz, comme Tadeusz Borowski, Jean Améry, Primo Levi, mais aussi bien avec Robert Musil (et son incompréhensible personnage d’assassin, Moosbrugger), avec Schopenhauer et bien sûr Thomas Bernhard ; ou avec Stardust Melody ou la neuvième symphonie de Mahler.

Sa drôlerie, risquons le mot, son sens du comique. Un comique qu’on n’attend pas dans ce contexte, dans cette misère, et qui, inscrit dans ses livres, porte jusqu’à nous la vérité de l’insupportable, en nous rendant la vie non seulement tolérable, mais relevée par une gaité qui n’oublie pas l’atroce. Dans Kaddish encore : des survivants égrènent les noms des lieux où chacun avait été, Mauthausen, la Sibérie, Ravensbrück, les prisons d’après 56, Buchenwald. “Je craignais déjà que ce fût mon tour, mais heureusement, je fus devancé : “Auschwitz”, dit quelqu’un avec la voix modeste mais assurée du vainqueur, et l’assemblée hocha gravement la tête: “Imbattable”, admit le maître de maison…” Avec lui, écrire retrouve sa grandeur énigmatique, ou sa petitesse : “Je veux seulement écrire tant que je pourrai le faire, parce que j’aime cela, j’aime la langue, j’aime quand une comparaison surgit dans mon esprit, etc. Tout le monde me pose des questions sur Auschwitz : alors que je devrais leur parler des plaisirs infâmes de l’écriture – comparé à cela, Auschwitz est une transcendance étrangère et inabordable.


Crédit pour la photo à la une : © Jean-Luc Bertini

Pierre Pachet

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