Comment faire un théâtre engagé ?

Dix ans après la parution de Retour à Reims de Didier Eribon, Thomas Ostermeier, le directeur de la prestigieuse Schaubühne de Berlin, crée une adaptation française, programmée par le Théâtre de la Ville, à l’Espace Cardin. Il prend le risque de décevoir, renonçant à son grand art de la mise en scène au profit d’un spectacle hybride centré sur un documentaire et d’une interrogation sur l’engagement.


Didier Eribon, Retour à Reims. Mise en scène de Thomas Ostermeier, Théâtre de la Ville-Espace Cardin. Jusqu’au 16 février ; tournée jusqu’au 15 juin


En 2009, le sociologue et philosophe Didier Eribon publiait Retour à Reims (Fayard), à la fois « essai d’auto-analyse » et « introspection sociologique », qui connaît toujours une grande audience. Pour la première fois, il associait « honte sexuelle et honte sociale », se reconnaissait comme « transfuge de classe », en tant que « fils d’ouvrier » et non plus seulement « enfant gay, adolescent gay ».  Il évoquait sa fuite loin de sa région et de son milieu d’origine, de la domination et de l’homophobie paternelles. Il tentait de renouer avec son passé : « une réconciliation avec moi-même, avec toute une part de moi-même que j’avais refusée, rejetée, reniée ». Au-delà de son cas personnel, de rescapé du « verdict scolaire », il s’interrogeait sur l’abandon des classes populaires par la gauche et ses effets.

Thomas Ostermeier, né en 1968, regrette de ne plus disposer du temps nécessaire pour mettre en scène toutes les pièces auxquelles il pense. Pourtant, découvrant Retour à Reims, lors de la traduction allemande en 2016, il lui a donné la priorité. Dans le programme, il écrit : « Depuis quelque temps, je cherche à aborder dans mes spectacles cette question de la montée de l’extrême droite et de l’échec de la gauche. » Avec Nina Hoss, sa condisciple à l’Académie des arts dramatiques Ernst Busch de Berlin-Est, une de ses interprètes de prédilection, il a créé une première version de l’adaptation en anglais au Festival de Manchester en juillet 2017, puis en allemand à la Schaubühne en septembre. La première avait lieu le 24 septembre, jour des élections législatives, où le parti d’extrême droite AfD était arrivé en troisième position. Une version italienne est déjà prévue, après une longue tournée et un retour au Théâtre Vidy-Lausanne, lieu de la production et des répétitions. À Paris, le mouvement des « gilets jaunes » a confirmé l’actualité du projet.  Sur ordre de la préfecture, lors du neuvième samedi de mobilisation, l’Espace Cardin, situé près des Champs-Élysées, a été fermé et la deuxième représentation reportée.

Didier Eribon, Retour à Reims. Mise en scène de Thomas Ostermeier

© Mathilda Olmi

Après Nina Hoss, Irène Jacob joue le rôle d’une comédienne engagée pour enregistrer, en voix off, une adaptation du texte, censée être le commentaire d’un documentaire, projeté sur grand écran au-dessus d’elle. Elle travaille avec le réalisateur (Cédric Eeckhout) dans un studio de banlieue, propriété de l’ingénieur du son (Blade Mc Alimbaye), pendant deux séances espacées d’une semaine. La première est consacrée à un film de Sébastien Dupouey et Thomas Ostermeier, la seconde à un montage d’archives de différentes périodes, jusqu’à la plus récente, celle des « gilets jaunes ». Après un voyage sans caméra, Didier Eribon s’est laissé persuader d’être filmé pendant son retour à Reims, chez sa mère, dans le village où ses parents s’étaient installés après leur départ de la cité HLM de son adolescence, en quelques aperçus de sa vie parisienne. Il réapparaît à l’image lors de son passage chez Bernard Pivot, pour la sortie de Réflexions sur la question gay (Fayard, 1999), ainsi évoqué : « Mon père s’était mis à pleurer, submergé par l’émotion et […] avait déclaré à ma mère : ‟Si quelqu’un me fait une remarque, je lui fous mon poing sur la gueule”. »

En 2016, Laurent Hatat avait déjà mis en scène Retour à Reims ; les deux protagonistes étaient incarnés par Sylvie Debrun et Antoine Mathieu. Thomas Ostermeier a exclu cette solution et donne une place centrale au documentaire. La séquence des retrouvailles entre la mère et le fils, après les obsèques du père, avec le café et les biscuits partagés, les vieilles photos sorties d’une boite et commentées, en constitue le moment le plus fort. Mais peut-être la caméra s’attarde-t-elle de manière indiscrète sur les jambes déformées de la mère pour montrer ce que le fils a si bien écrit : « je suis frappé par ce que signifie concrètement, physiquement, l’inégalité sociale. Et même ce mot d’‟inégalité” m’apparaît comme un euphémisme qui déréalise ce dont il s’agit : la violence nue de l’exploitation. Un corps d’ouvrière, quand il vieillit, montre à tous les regards ce qu’est la vérité de l’existence des classes ». Dans la seconde partie, des photos d’archives, de Blair, Mitterrand, Schröder, précisent le réquisitoire politique : « Quelle responsabilité écrasante la gauche officielle porte-t-elle de ce processus ? », c’est-à-dire du passage de l’adhésion au Parti communiste vers le vote pour l’extrême droite, vécu dans la famille même de l’auteur. Elles donnent une force supplémentaire à la généralité du propos.

Le film possède cependant un pouvoir d’attraction qui s’exerce parfois au détriment du texte. Il requiert trop souvent le regard vers le grand écran qui domine la magnifique présence d’Irène Jacob. Les bâtiments, les visages, toutes les traces du monde ouvrier trouvent pleinement leur place, jusqu’à cette usine désaffectée, où la mère travaillait à la chaîne, dont les murs apparaissent couverts d’affiches de Marine Le Pen. L’homosexualité est évoquée par les lieux de drague à Reims, un bar gay, parfois de manière anecdotique : une plaque ancienne de « toilettes publiques », un extrait de La Belle et la Bête, associé aux injures homophobes du père à l’adresse de Jean Marais. Certaines images semblent  superflues : celle de la viande sanguinolente, pour illustrer l’entrée en apprentissage du frère, comme garçon boucher, celle des pieds élégamment chaussés des « gens qui s’adonnent aux pratiques culturelles les plus ‟hautes” et semblent tirer de ces activités une sorte de contentement de soi et un sentiment de supériorité ». Du moins cette entrée à l’opéra ou dans une soirée habillée prend-elle un sens, projetée à l’Espace Cardin, devant un public homogène.

« – Détends-toi, on n’est pas au théâtre ! – Encore heureux ! » : cet échange entre l’actrice et le réalisateur témoigne de l’ambivalence de Thomas Ostermeier à l’égard de sa propre pratique. Il donne aussi le ton de certains dialogues imaginés pour les trois personnages, ancrés dans leur quotidien, leurs problèmes d’organisation, leurs difficultés relationnelles. D’autres échanges, parfois des désaccords, portent sur l’interprétation de Pierre Bourdieu, le risque d’associer des propos sur l’extrême droite aux photos des gilets jaunes, l’interrogation fondamentale : « Comment faire un théâtre engagé ? » D’abord, l’ingénieur du son ne semble s’exprimer que sur un conflit avec le réalisateur : prêt ou location du studio d’enregistrement ? Ensuite, il finit par occuper la première place. Blade Mc Alimbaye prend le micro et devient le rappeur reconnu qu’il est. Puis, à ses partenaires attentifs, il raconte l’histoire de son grand-père, celle des tirailleurs sénégalais, évoque aussi le massacre de Thiaroye en 1944, auquel Alexandra Badea vient de consacrer un spectacle. Certes, Didier Eribon rapproche dans son essai « l’infériorisation sexuelle, sociale, de l’infériorisation raciale et coloniale » ; mais cette dernière, telle qu’elle est évoquée en direct par le récit, à propos de sa propre famille, de l’artiste présent sur le plateau, sorti de son rôle de personnage fictif, risque d’éclipser, à la fin de la représentation, la problématique centrale du spectacle.

Thomas Ostermeier est un des plus grands metteurs en scène européens, parfois plus célébré à l’étranger que dans son pays. Il vient de travailler pour la première fois avec la troupe de la Comédie-Française et de monter La Nuit des rois ou tout ce que vous voulez, d’après Shakespeare, spectacle programmé jusqu’à la fin février et repris salle Richelieu la saison prochaine. L’évolution politique du monde l’incite à ne plus seulement se consacrer aux pièces du répertoire, ni même aux écritures contemporaines. Mais son adaptation de Retour à Reims ne convainc pas pleinement. Faire dire simplement le texte de Didier Eribon, même par une très grande actrice comme Irène Jacob, aurait produit un spectacle trop austère eu égard à l’audience recherchée. Inversement, le dispositif mis en place, l’utilisation d’un grand écran, la fiction des trois personnages dans le studio d’enregistrement, perturbent trop souvent l’écoute.

Monique Le Roux

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