Tir groupé

Ils ne veulent pas seulement catapulter l’art, (par)achever la poésie, décrotter les habits séculaires du théâtre, ils veulent aussi changer la vie, rien que la vie, toute la vie. Ils ont pour nom Dada, l’Abbaye de Créteil, Hylea, Les Kinoki, Le Cartel des quatre, SUR, Origenes, Les Lettristes, AfriCOBRA et tant d’autres encore. Ce sont Les Grands Turbulents, cinquante et quelques groupes qui ont marqué le siècle dernier et se trouvent réunis le temps d’un petit livre illustré. Illusion d’optique garantie…


Les Grands Turbulents. Portraits de groupes 1880-1980. Présenté par Nicole Marchand-Zañartu. Mediapop, 288 p., 18 €


Ils ne sont pas toujours tous présents sur la photo, mais après tout qu’importe le nombre, pourvu qu’on ait l’ivresse du groupe, l’esprit qui va avec, sa substantifique moelle, dira-t-on. Comme si le portrait contenait et le breuvage et ceux qui le boivent, la grande Idée qui se dilue dans les regards, les gestes, les mimiques… Ainsi des situationnistes, les Simondo, Bernstein, Debord, Jorn et compagnie, pris ensemble la main dans le flacon. Ou bien encore les Phrères simplistes, Roger Gilbert-Lecomte, Roger Meyrat, Roger Vailland, René Daumal, tous l’air tellement ailleurs qu’ils pourraient donner raison à leur biographe, Michel Random : « Des anges visionnaires qui n’ont plus de nature charnelle et peuvent voyager librement dans l’au-delà. »

Les Grands Turbulents, ce sont donc cinquante et quelques groupes qui se suivent et se rassemblent . « Sur leur passage ils ont laissé une production surprenante : des manifestes, des revues, des œuvres collectives, des reliefs d’expositions qui montrent leur union sous les formes les plus inventives, voire les plus extrêmes, contre l’adversité », écrit Nicole Marchand-Zañartu dans sa preste préface.

Les Grands Turbulents. Portraits de groupes 1880-1980.

André Breton portant un costume dessiné par Francis Picabia lors du festival Dada (27 mars 1920)

Mais où commence l’idée, ou l’image, ou l’image de l’idée d’un groupe ? Et surtout, comment l’apercevoir, cette idée, à la surface d’une photographie qui n’est bien souvent rien d’autre que le reflet éphémère d’un instant, fût-il devenu éternel ? C’est là tout l’enjeu de ce livre, de ces petits textes qui accompagnent chaque photo de groupe, légendes parfois doctes, parfois drôles, parfois les deux, et qui tentent de cerner l’incernable, de distinguer l’indistinguable. Ainsi, Hylaea nous apparaît tel un « monstre à cinq têtes, huit mains, quatre pieds ». Ne se voulaient-ils pas « le visage du temps, déclarant la guerre à tout ce qui confine à l’académisme : classiques, symbolistes, réalistes » ?

Attention, cependant, à ne pas tomber dans le panneau groupal… Comme cette fameuse photographie prise un jour d’octobre 1959 à Paris, rue Bernard-Palissy, devant les éditions de Minuit. On y reconnaît Alain Robbe-Grillet, Claude Simon, Claude Mauriac, Jérôme Lindon, Maurice Pinget, Samuel Beckett, Nathalie Sarraute, Claude Ollier. Ils y sont tous ou presque, sauf le Nouveau Roman ! André Clavel la regardera, plus tard et anachroniquement, comme une vulgaire photo de mode, la dernière collection de Jean-Paul Gaultier. Jean-Jacques Régnier n’y voit, lui, que des personnes qui attendent l’autobus, et même pas celui de la ligne S… Mais où est donc passée l’idée de groupe dans ce portrait de groupe ?

Les Grands Turbulents. Portraits de groupes 1880-1980.

Johannes Theodor Baargeld (pseudonyme d’Alfred Emanuel Ferdinand Greunwald), Typische Vertikalklitterung als Darstellung des Dada Baargeld (1920) © Kunsthaus Zurich

Il est, a contrario, des groupes qui tiennent absolument ensemble. CoBrA, par exemple : ça se voit et sur la photo et dans leurs expositions. Ça se voit même trop bien, le groupe finissant par être victime de son succès ; trop de groupe tue le groupe… On pourrait encore citer celui de Barranquilla, formé autour de Ramon Vinyes, et qui rayonna et regarda bien au-delà de la Colombie, sa terre d’élection.

Quant aux femmes ? On ne les aperçoit guère, cachées qu’elles sont dans cette forêt de groupes… Heureusement, il y a le dernier de la liste, but not least, pour mieux réparer les oubliées de l’art. The Guerrilla Girls, comme leur nom l’indique. Une nouvelle manière de faire rimer les « ismes », lutter contre : le sexisme, le conservatisme, le racisme… La femme serait-elle l’avenir du groupe ?

De ces groupes nés pour la plupart juste avant 14-18, puis dans l’entre-deux-guerres, que reste-t-il aujourd’hui ? Une idée, un geste, une image… Mais il reste aussi et encore et toujours Dada. Dada semble de fait avoir traversé le siècle des groupes. Il y aurait même, dit-on, une descendance, voire une survivance Dada. Regardez simplement Los Nadaístas. Ils sont cinq, ils ont un drôle d’air, on dirait qu’ils ont bu du breuvage. Ou alors ? Mystère et boule de groupe…

Roger-Yves Roche

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