Jérusalem : mythe, parole, histoire

L’urgence se laisse entendre dans la préface d’Olivier Poivre d’Arvor : « il faut sauver Jérusalem, y compris d’elle-même. Vite, très vite ». Quatre voies sont ainsi proposées : histoire, promenades, anthologie et dictionnaire, quatre opérations discursives motivées par l’espoir porté par une autre ville emblématique, qui rivalise avec Jérusalem sur le plan symbolique depuis très longtemps, au moins depuis que la rhétorique de Tertullien lui a fait se demander ce que Jérusalem a à voir avec Athènes.


Jérusalem. Histoire, promenades, anthologie & dictionnaire. Sous la direction de Tilla Rudel. Préface d’Olivier Poivre d’Arvor. Robert Laffont, coll. « Bouquins », 1 282 p., 32 €


C’est la parole athénienne qui domine ce livre, non celle des philosophes, mais plutôt celle des historiens, ou en tout cas de ceux qui croient que la réalité peut être dite dans sa totalité. Athènes donc, mais aussi Rome, dans la mesure où cette dernière porte dans la mémoire occidentale le souvenir d’un ordre impérial rassemblant des ethnies et surtout des religions différentes. Jérusalem – c’est là le problème – parvient toujours à échapper à ces deux universels, épistémologique et politique, qui sont ici mobilisés. C’est une étape nécessaire de son sauvetage : l’inclure dans un cadre universel qui lui refuse sa position singulière afin de concevoir sa singularité autrement. Briser sa résistance pour qu’elle devienne enfin une ville comme toutes les autres.

La première partie, « Histoire », est une réédition d’un livre publié en 2016, Jérusalem. Histoire d’une ville-monde des origines à nos jours, sous la direction de Vincent Lemire et avec la participation de Katell Berthelot, Julien Loiseau et Yann Potin. C’est le premier livre en français qui veut offrir une histoire complète du lieu, depuis 4000 avant notre ère jusqu’à nos jours : une œuvre d’érudition impressionnante et accessible. On laisse parler les données géographiques, les découvertes archéologiques et épigraphiques, les témoignages littéraires et autres afin de mettre Jérusalem à sa place dans l’histoire car, jusqu’ici, « l’histoire est absente à Jérusalem, ou plutôt elle s’est absentée et laissé ensevelir sous l’amoncellement des mémoires ». L’objectif est donc de fournir le savoir nécessaire pour qu’on puisse déconstruire cette « boîte noire universelle ».

La discipline est scientifique, comprise ici comme « tentative de confrontation des sources et de conjugaison des points de vue ». La confrontation appelle parfois les auteurs à trancher. Ainsi en ce qui concerne l’usage de la Bible comme source historique, et tout particulièrement les livres de Samuel et des Rois, qui racontent la naissance et le déclin d’un royaume unifiant la Judée et la Samarie dont la capitale est Jérusalem. On nous présente les thèses concurrentes : celle d’Israël Finkelstein, pour qui le royaume uni est une fiction littéraire, et celle d’Amnon Ben-Tor, de l’université hébraïque de Jérusalem, qui dénonce un a priori idéologique de la part de son collègue de Tel Aviv. Les auteurs du présent ouvrage nous invitent à nous placer entre Jérusalem et Tel Aviv, dans un juste milieu qui paraît en effet très probable : les livres de Samuel et des Rois véhiculent un savoir historique qui est confirmé par quelques témoignages extérieurs.

Les trois religions monothéistes donnent à la ville, et cela depuis très longtemps, une position privilégiée. Les auteurs décrivent bien les évolutions multiples que connaît Jérusalem sous les deux monothéismes de prétention universelle, le christianisme et l’islam. C’est là qu’on peut voir la puissance symbolique de la ville en œuvre, une puissance qui s’affirme pendant le long Moyen Âge et cela malgré des débuts assez timides dans le siècle suivant la conversion de Constantin.

La perspective totalisante coïncide parfois avec le point de vue impérial. Ainsi quand il s’agit de la conquête musulmane, « la conquête arabe de Jérusalem ne fut qu’un événement secondaire à l’heure où d’autres cités plus considérables, comme Damas, étaient à leur tour menacées et où l’Empire était en train de perdre l’une de ses plus riches provinces ». C’était depuis toujours le grand mystère de la ville, marginale, secondaire, et pourtant évocatrice des désirs puissants qui parviennent parfois à orienter une géopolitique dépassant ses dimensions propres.

Jérusalem. Histoire, promenades, anthologie & dictionnaire.

Jérusalem, c’est aussi le mythe de Jérusalem qui s’infiltre dans l’histoire de la ville pour détruire la pertinence de chaque tentative, impériale ou scientifique, de la mettre en ordre. L’éditrice du volume, Tilla Rudel, le comprend, et laisse la place aux dix promenades dans la ville, écrites par des auteurs qui, pour des raisons personnelles ou professionnelles, fréquentent Jérusalem depuis des années, et dont les chemins ont croisé les siens. On se promène dans le passé de Jérusalem, dans ses représentations cinématographiques et littéraires. Le joug de la discipline scientifique est un peu allégé, les va-et-vient permettent de retracer l’histoire sous un aspect plus narratif et parfois personnel.

Avec l’anthologie revient l’ordre chronologique. La Bible d’abord. De tout ce qu’elle a à dire de Jérusalem, on ne trouve qu’un verset des Psaumes, la promesse faite à la ville par un exilé – qui ne l’oubliera jamais. Sont laissées à l’écart les lamentations du livre biblique éponyme, composées après la première destruction de la ville au VIe siècle avant notre ère. Une absence qui me trouble car ces lamentations, d’une qualité littéraire incontestable, sont uniques dans le contexte de l’Orient ancien, où les pleurs sur les cités détruites et les temples profanés sont toujours orchestrés par des instances de pouvoir politique ou clérical. Dans les lamentations, en revanche, c’est le peuple qui dit ses souffrances, ses regrets, ses désirs et ses ennuis. La perspective impériale, d’en haut, est pour une fois évacuée.

Suit le premier long texte de l’anthologie – la description que donne Flavius Josèphe de la destruction de la ville par Titus, dans son livre La Guerre des Juifs écrit à Rome vers l’an 80. Un récit de la destruction très différent de ce qu’on trouve dans les sources talmudiques. Mais la parole des rabbins anciens est absente de l’anthologie, et les lecteurs sont ainsi privés de la possibilité de confronter deux conceptions de cet événement charnière dans l’histoire de Jérusalem.

De Josèphe on saute au témoignage du pèlerin de Bordeaux (IVe siècle), et plus d’un millénaire pour arriver à la Relation de Terre Sainte de Greffin Affagart avant de passer aux voyageurs du XIXe siècle comme Chateaubriand et Mark Twain. On passe ensuite à la littérature – des extraits d’auteurs du XXe siècle, notamment des Israéliens et des Palestiniens mais aussi des Allemands, des Français, des Américains…

La parole rabbinique, porteuse d’humiliation et d’espoir, s’introduit finalement dans les pages consacrées à S. Y. Agnon – outre une version abrégée de sa nouvelle Tehila (dans la belle traduction d’Emmanuel Moses, Gallimard, 2014), les lecteurs ont droit à deux passages de son discours de réception du prix Nobel de littérature en 1966. Des propos forts, des mots choisis avec beaucoup de soin avant que l’écrivain ne les prononce, en hébreu, devant le public soi-disant distingué de Stockholm. Agnon commence par un enseignement du Talmud : à Jérusalem, les gens distingués ne se mettaient pas à table avant de savoir quels allaient être leurs compagnons du festin. Et lui, « puisque vous m’aviez convié à votre table », va dire d’où il vient.

Pour raconter la genèse de sa vocation poétique, Agnon remonte très loin, à la catastrophe historique de la destruction de Jérusalem, qui l’a fait naître exilé, dans une ville qu’il ne nomme même pas. Depuis toujours, il s’est forgé une image de lui-même comme s’il était né à Jérusalem. Les nuits, dans ses rêves, il s’imaginait dans le Temple, chantant les poèmes de David. Son cœur s’est empli d’une telle joie que les anges lui ont fait oublier tout ce qu’il avait chanté pendant la nuit, « de crainte que je ne le chante à l’état de veille, car si mes frères, les fils de mon peuple, l’avaient entendu, ils n’auraient pu supporter la douleur de se voir ainsi privés d’une telle joie. M’ayant empêché de chanter avec ma bouche, ils m’ont accordé, pour me consoler, le don de composer par écrit des chants ». Une jouissance perdue, rêvée, qu’il fallait cacher au peuple pour ne pas le détruire par la douleur. À partir de là, le poète se met à écrire.

Ron Naiweld

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