La poésie est une arme

La voix de Volker Braun, un des nombreux intellectuels est-allemands qui entretinrent des relations tumultueuses avec le pouvoir communiste, ne s’est pas éteinte avec la RDA. Le panorama proposé dans ce livre montre que sa poésie peut épouser son engagement de citoyen, après comme avant la réunification.


Volker Braun, Poèmes choisis. Trad. de l’allemand par Jean-Paul Barbe et Alain Lance. Préface d’Alain Lance. Poésie/Gallimard, 190 p., 8,30 €


Alain Lance et Jean-Paul Barbe nous proposent une sélection de poèmes de Volker Braun, dont de nombreuses œuvres ont déjà été traduites en français depuis les années 1970, comme les romans Libres propos de Hinze et Kunze ou L’histoire inachevée et sa fin. Volker Braun s’est aussi fait un nom au théâtre, auquel il consacra une part importante de son activité dans l’ancienne République démocratique allemande. Sa célébrité rejoignit alors celle de Heiner Müller par exemple, au temps des grandes mises en scène de Benno Besson ou de Matthias Langhoff au Berliner Ensemble ou ailleurs. Les héritiers (souvent très critiques) de Bertolt Brecht, pourtant favorables à l’édification d’un État socialiste, eurent à compter avec l’intransigeance de l’idéologie officielle : ambassadeurs de la culture du nouveau pays, mais suspects pour leur liberté de ton, écrivains et artistes, durent assumer tant bien que mal un statut ambigu.

Un des poèmes figurant dans le choix proposé ici, « Délibération », éclaire la position du poète au temps où la République démocratique allemande existait encore : « J’ai mis au mur deux images / De chaque côté de la table. J’assois / Le visiteur de telle sorte qu’il contemple / Guernica et pendant qu’il parle / J’ai devant mes yeux Le Jardin des délices. / La conversation oscille / D’un bord à l’autre de la table ». D’un côté, visible par le seul « visiteur », l’engagement politique « antifasciste » qu’incarne la toile de Picasso, et de l’autre, face au poète, promesse d’un nouveau paradis (socialiste ?), un des tableaux les plus célèbres de Jérôme Bosch. Aux yeux d’autrui, l’écrivain sur fond de Guernica est conforme à la doxa politique ordinaire ; mais son regard à lui reste fixé sur l’idéal de bonheur offert dans le Jardin des délices. Quand on sait le caractère énigmatique du tableau et ses multiples interprétations, cette dichotomie campe avec beaucoup d’humour la situation inconfortable de celui qui, à l’intérieur de l’État, garde les yeux braqués sur un objectif que tant d’autres ne voient plus. Tout en affirmant la liberté de son regard – et de sa parole.

Volker Braun, Poèmes choisis

Les poèmes de ce florilège sont regroupés selon les époques auxquelles Volker Braun les a composés, qui vont de la période de la RDA à la période actuelle en passant par celle où tout a basculé, la dernière décennie du XXe siècle, qui prend le titre on ne peut plus explicite de « Massacre des illusions ». Car, malgré son point de vue critique et les tracasseries dont il avait pu faire l’objet, le poète, d’ailleurs membre du SED (parti communiste), ne renonça jamais à sa conviction peut-être illusoire que le pays aurait pu suivre un tout autre chemin et s’engager sur une « troisième voie », celle d’un socialisme plus humain et plus juste, aussi éloigné du capitalisme que du « socialisme réellement existant »  placé sous la férule de Moscou. « Le socialisme s’en va, Johnnie Walker arrive » : comme Christa Wolf, Stefan Heym, Christoph Hein et bien d’autres, Volker Braun aurait souhaité à l’époque un « tournant » différent, avant que les manifestants ne changent le slogan « Nous sommes le peuple » en « Nous sommes un peuple », et que l’unification monétaire ne prélude à la disparition pure et simple de la République démocratique allemande, intégrée à sa sœur rivale sous forme de nouveaux Länder.

Le poème « La propriété », dont le titre et le propos font écho à un poème de Hölderlin, est particulièrement significatif de l’état d’esprit de Volker Braun à ce moment de l’Histoire. Après le premier vers : « Je suis là encore et mon pays passe à l’Ouest », l’auteur renverse le fameux cri révolutionnaire repris par Büchner en 1834 : « Paix aux chaumières, guerre aux palais ! », en « GUERRE AUX CHAUMIÈRES PAIX AUX PALAIS ! », exprimant ainsi son inquiétude quant à l’évolution future – sentiment qui le conduit à une ultime question : « Ma propriété, la voici dans vos griffes. / Quand redirai-je à moi en voulant dire à tous ? » Volker Braun, jusque dans ses poèmes les plus récents, prend ses distances envers le système qui a triomphé du socialisme (dont il connaissait pourtant les coupables égarements). Dans la troisième partie par exemple, consacrée aux années 2001-2014 et intitulée « L’opulence », on trouve les vers suivants : « Vous étiez le peuple. Moi, Volker, je vais tâcher / De nourrir mon ironie de notre faiblesse / Et entrer en résistance au supermarché. » (« Tout compte fait »). L’écriture dans toutes ses variations, sarcasme compris, restera donc son arme favorite, quel que soit l’adversaire identifié.

Même s’il descend en tant qu’écrivain dans l’arène politique, Volker Braun n’utilise pas le langage militant, ou alors il le détourne et le hisse vers la poésie, plus apte à capter la réalité et à l’arracher au flux du temps qui efface la mémoire. Une transfiguration littéraire grâce à laquelle, peut-être, quelque chose subsistera de la RDA et des idéaux trahis qui irriguent les œuvres qu’on y créa ? L’ancrage poétique se fait tous azimuts, dans un dialogue constant avec d’autres temps et d’autres poètes de l’histoire allemande – et pas seulement, puisqu’on y trouve aussi bien un salut ironique à Bertolt Brecht (« Question d’un ouvrier qui se tait ») qu’un hommage à Arthur Rimbaud (« En plein pays navire »). Il est vrai que le bateau, pas si ivre que cela, se dit prêt à tirer « sur les Palais d’Hiver », et à « cravacher la gadoue et la coriacité des temps » !

Volker Braun, Poèmes choisis

Volker Braun et Peter Gosse © Christine Zander

Les poèmes de Volker Braun font ressurgir en arrière-plan un débat qui n’est peut-être pas définitivement tranché aujourd’hui : la littérature écrite en RDA durant ses quarante années d’existence est-elle soluble dans l’ensemble de la littérature allemande contemporaine, tout comme le pays s’est fondu (non sans difficultés) dans la République fédérale ? Sa spécificité historique en fait-elle un pur objet du passé ? La présence d’une littérature autrichienne ou suisse dans l’espace allemand va aujourd’hui de soi, puisqu’il est admis depuis fort longtemps que la culture allemande, au prix de quelques différences, tient davantage dans la langue que dans les États. À Berlin-Est aussi on pouvait écrire sur la république socialiste, tout en se référant à Goethe ou à Schiller avec la même légitimité qu’à Francfort, Vienne ou Zurich. Mais Berlin-Est, qui se parait du nom de « Berlin, capitale de la RDA », n’existe plus. Les écrivains morts avant 1990 appartiennent pourtant eux aussi au panthéon allemand, même affublés de l’étiquette made in GDR. Et ceux qui, comme Volker Braun, n’ont pas cessé de produire après la réunification s’y font maintenant une place, mais en apportant tout leur passé.

Volker Braun appartient à une génération d’Allemands « de l’Est » qui a vécu sous trois régimes différents. Né en 1939, juste avant le début de la Seconde Guerre mondiale dans laquelle son père trouva la mort, il vit l’effondrement de l’Allemagne nazie et assista à l’embrasement de Dresde ; il se souvient probablement des destructions lorsqu’il écrit : « Buissons sauvages au-dessus des ruines. / Le vert flamboie sur les pierres sombres. / Villes éteintes. Les lupins s’illuminent / Et des veuves partent vers les décombres » (« La flore des ruines »). Trop jeune pour avoir connu les combats ou la résistance à Hitler comme nombre d’écrivains phares de la RDA (1), il participa à la « construction du socialisme », qui suscitait à l’époque beaucoup d’espoir et offrait à la jeunesse allemande une alternative crédible à l’idéologie nazie. D’abord ouvrier, puis étudiant à Leipzig, il se fit très vite un nom parmi les intellectuels du nouveau pays. L’intervention des blindés à Prague, les remous sociaux de 1968, la déchéance de nationalité de Wolf Biermann en 1976, jalonnèrent son évolution critique à l’égard du régime, sans toutefois qu’il renonçât jamais à son engagement. Il avait cinquante ans lorsque la République démocratique allemande fut rayée de la carte, peu avant la dislocation de l’URSS.

En guise de conclusion, ces quelques vers de Volker Braun : « Nous autres iguanes, d’une espèce récente / Parquée face aux courbes des monnaies cassantes, / Voyons les banques s’effondrer en silence. / Pas même la colère, pas même un rire. / Le temps ? Le pouvoir ? Cela va pourrir / Et dans le jour neuf le soleil s’élance. »


  1. Volker Braun est de la génération de Monika Maron (1941), Helga Königsdorf (1938-2014), Sarah Kirsch (1935-2013) qui partit à l’Ouest en 1977, Wolf Biermann (1936) qui s’installa en RDA en 1953 pour en être banni en 1976, Rudolf Bahro (1935-1997), qui fut expulsé en 1979. Il est plus jeune que les anciennes gloires, Stefan Heym (1913-2001), Stefan Hermlin(1915-1997), Anna Seghers (1900-1983), Bertolt Brecht (1898-1956), ou même Erich Loest (1926-2013) ou Heiner Müller (1929-1995), mais un peu plus âgé que Christoph Hein (1944).

Jean-Luc Tiesset

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