Pour une poignée de balles

Rénovateur du western comme genre populaire de l’industrie cinématographique américaine, le cinéaste italien Sergio Leone a réinventé le cinéma. Adulée tout autour de la planète, son œuvre montre que l’Ouest appartient à l’imaginaire universel de la lutte entre le bien et le mal que propage la mystique du colt.


Gian Luca Farinelli et Christopher Frayling (dir.), La révolution Sergio Leone. La Table Ronde, 512 p., 26,50 €


Gian Luca Farinelli et Christopher Frayling (dir.), La révolution Sergio Leone

« Il était une fois dans l’Ouest » de Sergio Leone, 1968 © Fondazione Cineteca di Bologna / Fondo Angelo Novi

« Ce ne sono due di troppo ! » (« Il y en a deux [des chevaux] de trop !»), Sergio Leone, Il était une fois dans l’Ouest ; ouverture du film : « Harmonica » aux trois tueurs de Frank qui l’attendent à la gare pour le liquider avant d’être abattus.

« Il était une fois Sergio Leone » : jusqu’au 27 janvier 2019, en partenariat avec la Fondazione Cineteca (Bologne), la Cinémathèque française célèbre avec éclat l’orfèvre humaniste du western italien en tant que mélancolique commedia dell’arte. Entre laboratoire filmique et biographie, la spectaculaire exposition conduit visuellement et musicalement dans l’univers de Sergio Leone (1929-1989), lecteur assidu de fumetti (bande dessinée) comme Ulceda de Guido Moroni et Kit Carson de Rino Albertarelli, admirateur de Chaplin, John Ford, Akira Kurosawa et Luchino Visconti.

Chacun ressort troublé. Nostalgie du cinéma italien à l’âge d’or de Cinecittà fondée en 1937. Nostalgie des décors naturels du western spaghetti dans l’arrière-pays désertique d’Almeria en Espagne. Nostalgie pour la liberté solaire que Leone a enracinée dans l’imaginaire aventureux de l’adolescence.

Gian Luca Farinelli et Christopher Frayling (dir.), La révolution Sergio Leone

Sergio Leone et Claudio Mancini sur le tournage d’ « Il était une fois dans l’Ouest » de Sergio Leone, 1968 © Fondazione Cineteca di Bologna / Fondo Angelo Novi

Acteur, scénariste, coréalisateur pour 58 films italiens ou hollywoodiens tournés à Rome (par exemple : Le voleur de bicyclette de Vittorio de Sica, 1948 ; Ben-Hur de William Wyler, 1959), réalisateur de 11 longs métrages jusqu’à Il était une fois en Amérique (1984), producteur : Sergio Leone est mort chez lui en visionnant le puissant film noir et abolitionniste de Robert Wise I Want to Live (1958). Or la vie entière de Leone est liée au septième art : « Je suis né dans le cinéma ». Il est le fils de l’actrice Bice Baleran et du cinéaste Vicenzo Leone (dit Roberto Roberti), bourgeois terrien et juriste. Venu du théâtre, ce pionnier talentueux du cinéma italien est très actif entre 1910 et 1920. Avec sa femme dans le rôle-titre, il réalise le premier western dans la péninsule (La vampira indiana, 1913). Son antifascisme le mène ensuite au chômage forcé.

Opus I des quatre westerns de Sergio Leone et remake du Yojimbo (1961) de Kurosawa lui-même relecteur de Goldoni, Per un pugno di dollari (Pour une poignée de dollars, 1964), consacre Clint Eastwood en insolite « étranger ». Mais surtout en dangereux virtuose du colt. À sa sortie en salle, la pellicule est signée Bob Robertson en hommage filial au pseudonyme paternel Roberto Roberti. Chez les Leone, le cinéma est une affaire familiale comme il est en Italie une affaire d’État.

La mystique du colt

Entre naissance (1895) et crépuscule vers 1980, le western américain célèbre la conquête de l’Ouest à travers la mystique du colt. High Noon (Le train sifflera trois fois, 1952), de Fred Zinnemann, Rio Bravo de Howard Hawks (1959), Warlock (L’homme aux colts d’or, 1959) d’Edward Dmytryk, voire The Wild Bunch (La horde sauvage, 1969) de Sam Peckinpah : parmi des centaines d’autres après 1945, ces longs métrages classiques ou apocalyptiques forgent l’imaginaire de l’auto-défense. Le pistolet est le recours ultime pour protéger la Cité que menace le pistolero !

Plus d’une fois, elle est mise sous la houlette du shérif isolé qui combat la horde sauvage ou la « justice populaire ». En écho aux usages du lynchage sudiste contre les Noirs, le chef-d’œuvre du western crépusculaire, The Ox-Bow Incident (1943) de William W. Wellmason, dessine le périmètre horrifique et l’anthropologie immorale du lynchage. La vindicte des éleveurs pérennise la domination économique de la prairie.

Gian Luca Farinelli et Christopher Frayling (dir.), La révolution Sergio Leone

Clint Eastwood dans « Le Bon, la Brute et le Truand » de Sergio Leone, 1966 © Fondazione Cineteca di Bologna

Le colt arme aussi les hors-la-loi pillards ou tueurs qui refusent le « processus de civilisation », soit la progression de la frontière vers l’Ouest contre la civilisation des peaux-rouges. Ponctuée de massacres militaires et racistes, leur agonie collective nourrit le « western vietnamien» des années 1970 Soldier Blue (Soldat bleu, 1970) de Ralph Nelson ou Little Big Man (1970) d’Arthur Penn.

Se sei vivo spara ! (Tire encore si tu peux !) : en 1967, paroxysme visuel de la violence armée du western spaghetti qui renvoie à celle des fascistes contre les partisans de la résistance italienne durant la Seconde Guerre mondiale, le long métrage de Giulio Questi est emblématique du genre. Entre 1960 et les années 1970, le western italien réverbère en Europe l’imaginaire du western hollywoodien mais en basculant de l’Histoire au mythe. Il s’incarne notamment dans les figures libertaires de Django, de Sabata, du colonel Douglas Mortimer (Per qualche dollaro in più/Et pour quelques dollars de plus, 1965) ou de Sentenza (la Brute) dans Il buono, il brutto, il cattivo (Le bon, la brute et le truand, 1968). Les virtuoses picaresques de la gâchette sont les militants solitaires et ingouvernables de la mystique du colt. Ritualisée dans le duel urbain, la culture du colt devient omniprésente. En attestent notamment Le pistole non discutono (Mon colt fait la loi, 1964) de Mario Caiano, Django (1966), Il grande silenzio (Le grand silence, 1968) de Sergio Corbucci (précurseur du western italien), Sabata (1969) de Gianfranco Parolini, orfèvre du péplum vers 1960.

Le western italien est une fresque politique, qui enracine l’imaginaire de l’aventure dans le contexte de la décolonisation et de l’anti-impérialisme des années 1960-1980. Le pistolero picaresque en est l’icône libertaire. Mythifiant l’Ouest, le western spaghetti répète inlassablement la domination brutale des prédateurs sociaux. Comme le giallo qui illustre l’action légale ou non de la police urbaine à Milan, Rome, Gênes et Naples, le western italien politise le genre dans le prisme des années de plomb. Il réverbère les « révoltes logiques » tout autour de 1968. Il y ajoute la lutte des classes entre les paysans mexicains et les oppresseurs racistes (Il Mercenario, 1968, Sergio Corbucci). Née des atrocités contre les péons, la révolution mexicaine est héroïsée par Damiano Damiani (El Chuncho, 1966) avant Leone dans Giù la testa (Il était une fois la révolution, 1971) dont les exterminations de paysans enterrés dans des fosses communes renvoient aux effroyables massacres des Fosses ardéatines (1944) commis en représailles contre les civils romains par l’occupant nazi.

La mystique du colt guide le justicier libertaire et solitaire. Ce héros homérien poursuit la juste vendetta. Elle hante « Harmonica » (Charles Bronson), dans C’era una volta il West (Il était une fois dans l’Ouest, 1968), patchwork viscontien de l’histoire du western américain, tourné par un cinéphile pour les cinéphiles. Depuis l’adolescence, le Mexicain buriné et expert au colt traque l’assassin yankee (Peter Fonda) de son frère pendu sur ses épaules d’enfant.

Gian Luca Farinelli et Christopher Frayling (dir.), La révolution Sergio Leone

Henry Fonda dans « Il était une fois dans l’Ouest » de Sergio Leone, 1968 © Fondazione Cineteca di Bologna / Fondo Angelo Novi

Pivot de l’oppression sociale du potentat qui ajoute le meurtre à la corruption ou à la mainmise sur le capitalisme ferroviaire, le colt se retourne contre l’oppresseur comme la révolution devrait le faire contre les despotes du monde entier. Le western italien n’est pas ambigu. Au début du premier Django de Corbucci (1966), le justicier-vagabond (lumineux Franco Nero) traîne dans la boue le cercueil où repose la mitrailleuse libératrice du même modèle que celle utilisée par Ramon Rodos dans Per un pugno di dollari de Leone (Pour une poignée de dollars, 1964). Visant les sbires du général fascisant Hugo Rodriguez qui organise la chasse à l’homme des prolétaires mexicains, la mitrailleuse de Django nettoie la cité du mal. Nous sommes au cœur de la mystique du colt… augmentée à la puissance cent.

Des hommes qui avancent vers la mort

Dès Pour une poignée de dollars (1964), Leone réinvente et épure le western hollywoodien. Il y ressasse Dashiell Hammett (Red Harverst/La moisson rouge) et Kurosawa bien avant que Tarantino ne fabrique sa propre œuvre filmique en ressassant Sergio Leone. Truffant ses films de références visuelles à la peinture de Goya, Degas, Max Ernst, Edward Hopper et Chirico, Leone expérimente « toutes les possibilités du cadrage, du plan d’ensemble au très gros plan, enrichissant le lexique du cinéma d’une variété d’échelles jamais explorées avec autant de radicalité » (Frédéric Bonnaud). Baroque et lyrique, l’esthétique solaire du western leonien, tourné dans l’Espagne franquiste comme décor d’un Ouest rêvé, vibre du gigantisme sonore des partitions musicales d’Ennio Morricone. Le compositeur confère un plan narratif supplémentaire aux images lyriques de l’ami d’enfance Sergio Leone.

Leone filme des histoires épiques d’hommes qui avancent inexorablement vers la mort, à l’instar des trois tueurs patibulaires durant les douze premières minutes d’Il était une fois dans l’Ouest. Aventuriers justiciers solitaires et invulnérables qui sillonnent la frontière, mais aussi révolutionnaires, tueurs de paysans ou violeurs de paysannes mexicaines : les protagonistes de la mystique du colt emplissent l’univers leonien de fureur et de sang.

Gian Luca Farinelli et Christopher Frayling (dir.), La révolution Sergio Leone

Jennifer Connelly et Sergio Leone sur le tournage d’ « Il était une fois en Amérique », 1984 © Fondazione Cineteca di Bologna

Au sommet de la mystique du colt : la liturgie frontale ou circulaire du duel en joute métaphysique entre le bien et le mal. Dans la destinée du règlement de comptes, les duellistes s’apparentent aux héros de l’Iliade. Mais aussi à ceux du Peplum italien, genre cinématographique très populaire de 1945 à 1965 (environ 180 titres) avec lequel Leone rompt dans Il Colosso di Rodi (Le colosse de Rhodes, 1961), film empli d’intrigues et de fantastique.

La mystique du colt culmine dans le duel à trois (triel) qui conclut Le bon, la brute et le truand. Durant 7 minutes, sur l’esplanade circulaire et pierreuse comme une arène de corrida qu’encerclent les croix du cimetière où finira le vaincu, trois hommes s’affrontent en un véritable ballet épique. Synthèse narrative du dispositif leonien : s’y confondent le temps, les personnages et la musique. Gros plans énormes sur les colts aux ceinturons et sur les yeux aux aguets. L’attente du dénouement écrase tout. Deux hommes tirent. Détonation sourde de la mort. L’un s’affaisse brutalement. Le troisième braque un colt vide. La Brute Sentenza/Lee Van Cleef reposera en paix après avoir été achevé au bord de la fosse d’une balle par le Bon Blondin/Clint Eastwood. La métaphysique héroïque et filmique de ce triel mémorable montre que Leone nous confronte au « mythe plus ou moins semblable à celui qui inspira en son temps les romans de chevalerie qui faisaient perdre la tête à Don Quichotte » (Alberto Moravia, 1996). Si le style réaliste des westerns picaresques de Sergio Leone leur donne la patine sociale nécessaire pour illustrer la violence politique et l’Ouest multiethnique rarement représenté auparavant, il ne dit pas la vérité sur la Frontière et les chasseurs de primes. Par contre, ayant fait basculer l’Histoire dans le mythe, il visualise en des paysages somptueux la vérité de notre imaginaire sur l’Ouest. Celui qui vient de l’enfance. Il était une fois….

Michel Porret

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