Le Sisyphe de la révolution allemande

Le 1er mai 1916, le révolutionnaire allemand Karl Liebknecht, en uniforme, distribue des tracts au centre de Berlin et harangue les manifestants qu’il avait appelés à se rassembler contre la guerre. Il est arrêté et sera à la fin du mois d’août condamné à quatre ans et un mois de prison. Les  27 et 28 juin 1916, pour protester contre son arrestation, des grèves massives éclatent dans plusieurs centres industriels de l’Allemagne. Leurs organisateurs sont un groupe de moins d’une centaine d’ouvriers qui se donnent le nom de Revolutionären Obleute ( « délégués révolutionnaires »).


Ralf Hoffrogge, Richard Müller. L’homme de la révolution de novembre 1918. Trad. de l’allemand par Nassira Hariri et Ivan Jurkovic. Les nuits rouges, 328 p., 13,50 €


Dès le début de 1917, comme en Russie, le mécontentement grandit dans la classe ouvrière allemande contre la dégradation du ravitaillement. Ce mécontentement va déboucher, non pas comme dans l’empire des tsars sur une révolution, mais sur une série de grèves en mars et avril 1917.

Une majorité des « délégués révolutionnaires » étant des ouvriers métallurgistes, ces grèves frappent surtout l’industrie d’armement. L’un de ces délégués, destiné à jouer un rôle crucial dans les mois et même les années à venir, est Richard Müller, secrétaire du syndicat des ouvriers tourneurs et animateur des Délégués révolutionnaires, arrêté la veille même du déclenchement de ces grèves qui suscite l’indignation des généraux allemands. Ainsi, le chef de la section des armements, le général Groener, tempête dans un appel aux ouvriers : « Lisez et relisez la lettre du maréchal Hindenburg et vous reconnaîtrez vos pires ennemis. Ils ne sont pas là-bas près d’Arras sur l’Aisne en Champagne, ils ne sont pas à Londres […] Nos pires ennemis sont au milieu de nous […] Les agitateurs grévistes […] Quiconque se met en grève alors que nos armées sont face à l’ennemi est un chien », donc bon à abattre.

Bref, le général Groener dit, dans un sens inverse, ce que déclarait Liebknecht : « L’ennemi est dans notre propre pays. » Mais Groener et les siens garderont le pouvoir, avec l’appui des dirigeants sociaux-démocrates et syndicaux assurés de ne jamais partir au front en échange de leur patriotisme guerrier ; ils auront donc la possibilité de traduire leurs propos en actes et leurs bandes abattront Liebknecht le 15 janvier 1919.

Auparavant, les délégués révolutionnaires auront lancé en janvier 1918 une nouvelle vague de grèves contre la famine et contre la guerre qui ébranle Berlin. Là encore, comme en juin 1916 et avril 1917, Richard Müller est l’organisateur du mouvement.

La biographie que lui consacre Ralf Hoffrogge est passionnante parce qu’elle sort de l’ombre où les historiens (sauf le trotskyste français Pierre Broué) l’ont trop longtemps laissé végéter un homme qui a joué un rôle décisif dans les débuts de la révolution allemande finalement battue ; passionnante aussi, sur un tout autre plan, parce que son itinéraire illustre le cheminement qui mène de l’enthousiasme et de l’engagement total à la désillusion et à l’abandon.

Ralf Hoffrogge, Richard Müller. L’homme de la révolution de novembre 1918.

Richard Müller prononce un discours d’introduction au Congrès des Conseils ouvriers et de soldats, en novembre 1918

En novembre 1918, les conseils ouvriers et de soldats naissent un peu partout en Allemagne. La monarchie s’effondre. Le 10 novembre est proclamé un Conseil exécutif des travailleurs et des soldats du Grand Berlin dont Richard Müller est le président. Sa place est d’autant plus importante que les conseils de travailleurs et de soldats prennent le contrôle de plusieurs grandes villes (Leipzig, Hambourg, Brême, Kiel, Düsseldorf, Hanovre, etc.). Pendant ce temps, les dirigeants sociaux-démocrates du SPD passent un accord, d’un côté avec le patronat allemand (par l’intermédiaire de Carl Legien, le chef des syndicats allemands, partisans de la cogestion et de la concertation), et de l’autre avec l’état-major. Ils montent ensemble des provocations contre les ouvriers et les soldats révolutionnaires. Ces derniers voient seize des leurs tués le 6 décembre au cours d’une manifestation pourtant pacifique. Une attaque par l’armée régulière de la division de marine proche des révolutionnaires fait soixante-dix morts le 24 décembre. En réponse à cela, le PC allemand (KPD), formé le 1er janvier 1919, lance une offensive que Müller juge, manifestement à juste titre, prématurée et qui se termine par  une répression sanglante où Liebknecht et Rosa Luxemburg perdent la vie.

Il est hors de question de donner ici un résumé même bref des multiples rebondissements d’une révolution qui va finir en couac en octobre 1923. Müller en est un des acteurs principaux jusqu’au printemps 1921. Il adhère au KPD, dirige en décembre 1920 la Centrale nationale des syndicats créée par ce dernier, critique la grève révolutionnaire insurrectionnelle déclenchée en mars 1921 à l’initiative des délégués gauchistes de l’Internationale communiste, dont le Hongrois fanfaron Béla Kun, est alors écarté de la direction de la Centrale nationale des syndicats, participe au troisième congrès de l’Internationale communiste qui se tient peu après.

Mal à l’aise dans les conflits qui déchirent la direction du KPD, divisée en trois camps antagonistes, il se retire peu à peu de l’activité politique, écrit une très précieuse histoire de la révolution allemande avortée à laquelle il consacre l’essentiel de son temps et ne fréquente donc pas les ennuyeuses réunions de cellule. Il est pour cette raison exclu du KPD en 1924.

Dans la notice biographique qu’il lui consacre dans sa Révolution en Allemagne, Pierre Broué écrit :  « Il démissionne et abandonne toute activité politique. Sort ultérieur inconnu ». Ralf Hoffrogge comble ce vide. C’est peut-être dommageable pour l’image de celui qu’il appelle le « Sisyphe de la révolution » car ce dernier suit le trajet de certains déçus de la révolution prêts à transformer leurs capacités d’organisateurs en instruments de carrière. Mais la réalité est plus intéressante que les images d’Épinal des dirigeants héroïques, qui la plupart du temps n’ont que de lointains rapports avec elle.

Les 17 et 18 avril 1930, le quotidien du PC allemand, Die Rote Fahne, publie deux articles sur une société de construction immobilière dont Richard Müller, passé de la révolution au commerce, devenu chef d’entreprise, avait la gérance. Le quotidien révèle toute une série de manœuvres et pratiques douteuses… au détriment des locataires, permettant à Richard Müller de s’enrichir. Non content de s’emplir les poches, il menaçait d’expulsion les locataires protestataires (près de 150 !). Le rédacteur en chef du journal Der Angriff (numéro du 25 avril 1930), un certain Joseph Goebbels, commente : « Un marxiste promoteur immobilier. Le “socialisme” appliqué – un métier qui rapporte gros. » Ralf Hoffrogge précise en effet : «  Müller connut le succès dans le bâtiment, amassant une fortune considérable. » Mais il se garde d’en rajouter sur ses deux accusateurs et ne juge pas nécessaire de multiplier les commentaires sur ce retrait de l’activité politique à la veille même de l’avènement du nazisme.

Seul événement marquant de sa vie ensuite : il quitte son appartement pour une villa. Ses livres brûleront dans les autodafés de 1933, mais, comme il ne fait plus rien, les nazis, qui abhorrent pourtant « les criminels de novembre » au premier rang desquels il figurait, le laissent en paix, et il meurt oublié de tous en 1943. La conclusion assez piteuse de son existence sociale ne saurait pousser à l’ignorer. Au contraire, peut-être, et le livre de Ralf Hoffrogge y contribue très bien en donnant de « l’homme de novembre 1918 », de son activité, de ses succès et de ses échecs, un portrait précis et équilibré.

Jean-Jacques Marie

Tous les articles du numéro 64 d’En attendant Nadeau