L’Émancipation contre la communauté

Quand, en 2001, Christian Poncelet a, en tant que président du Sénat, nommé Dominique Schnapper au Conseil constitutionnel, a-t-il vu en elle principalement la sociologue, la politologue ou la fille de Raymond Aron ? Il est clair en tout cas qu’elle a laissé au Conseil la marque de ses propres mérites qu’ont illustrés ses divers livres de réflexion sur la citoyenneté. Alors que tant de politologues n’ont jamais participé au processus d’élaboration de la loi, le regard de quelqu’un qui eut, neuf ans durant, à s’interroger sur la légitimité des lois les plus importantes ne peut manquer d’intéresser.


Dominique Schnapper, La citoyenneté à l’épreuve. Gallimard, 400 p., 22,50 €


Le problème qu’elle aborde cette fois-ci concerne les juifs mais notre actualité fait que nous le voyons se poser aussi pour d’autres communautés. Il s’agit en effet de savoir si la citoyenneté, dont le projet est de « transcender par le civisme les affiliations historiques, religieuses et culturelles des individus et des groupes réunis dans la nation », n’est pas contradictoire avec les « fidélités particulières » de chacun. Elle ouvre son livre sur une phrase célèbre de Stanislas de Clermont-Tonnerre prononcée devant l’Assemblée constituante en septembre 1791, lors du débat sur l’Émancipation : « Il faut refuser tout aux juifs comme nation et accorder tout aux juifs comme individus […] ; il faut qu’ils ne fassent dans l’État ni un corps politique, ni un ordre ; il faut qu’ils soient individuellement citoyens ». De fait, tel est bien le problème que nous rencontrons derechef à propos d’autres communautés. Il pourrait être formulé comme l’opposition de la citoyenneté et du communautarisme. Après avoir lu Dominique Schnapper, il est d’ailleurs assez tentant de rétorquer aux apôtres d’un nouveau communautarisme qu’ils feraient bien de prendre exemple sur la manière dont les juifs de France sont parvenus à surmonter ce qu’ils ne vivent même plus comme une contradiction. Cela pourrait paraître provocateur ou simpliste, mais, dans certaines circonstances, il peut être sain de ne pas se laisser effrayer par l’imputation de simplisme.

Une approche possible de ce livre serait de se demander s’il convient d’écrire « juif » ou « Juif ». La question peut paraître futile, a fortiori s’agissant d’un ouvrage qui n’est pas marqué par une excessive rigueur orthographique, et pourtant elle résume bien l’enjeu. Dominique Schnapper n’écrit « Juif » qu’à propos des publicistes antisémites qui, comme Drumont, expliquent que « le Juif » présente telles et telles caractéristiques. Dans tous les autres contextes, elle écrit « juif ». Même s’il se peut qu’il n’ait pas été délibéré, ce choix est un des marqueurs les plus visibles du parti qu’elle prend. De manière générale, en effet, la règle veut que l’appartenance religieuse s’écrive avec la minuscule du nom commun tandis que l’appartenance à un peuple appelle la majuscule du nom propre. Si l’on énumère « les catholiques, les protestants, les juifs et les musulmans », la minuscule est de norme ; en revanche, on écrit « les Français », « les Bretons », et, dans la même série, il serait logique d’écrire « les Juifs et les Arabes ».

C’est logique et tout serait simple si la réalité politico-religieuse l’était, ce qui n’est le cas ni d’un côté ni de l’autre. On se souvient en effet que, du temps de la guerre d’Algérie, quand il était hors de question de reconnaître l’existence d’Algériens, il y avait d’un côté les « Européens », de l’autre les « Musulmans », avec sans doute une majuscule puisque l’on désignait ainsi quelque chose comme un peuple et pas une simple appartenance religieuse, étant entendu que les « Européens » pouvaient appartenir à diverses religions. L’habitude ne s’est pas perdue du côté de ceux qui veulent pouvoir tenir des discours d’apparence acceptable par tous mais compris comme racistes grâce à la richesse de leurs sous-entendus. C’est ainsi que, dans la France actuelle, le racisme anti-Arabe se présente sous les atours d’un laïcisme anti-musulman, ce qui, soit dit en passant, complique bien les choses pour les laïques à qui le moindre soupçon de racisme répugne. Ce jeu sur les dénominations est aussi très présent à propos de la politique israélienne : il n’est pas rare que, du côté de certains Palestiniens ou de ceux qui se donnent pour leurs soutiens, on s’en prenne non à l’État d’Israël ou aux citoyens israéliens, mais aux « juifs », quitte à écrire : « les juifs et les Arabes ».

Dominique Schnapper, La citoyenneté à l’épreuve

Dominique Schnapper © Catherine Hélie

En s’en tenant systématiquement à la minuscule, Dominique Schnapper tire ceux dont elle parle du côté de la religion plutôt que du peuple. Cela ne signifie certes pas qu’elle ne voudrait voir qu’une appartenance religieuse mais que celle-ci lui paraît tout de même l’élément constitutif de la communauté juive. Toute la difficulté tient au fait que la notion de religion n’a pas le même sens dans ce cas précis que pour le christianisme ou l’islam, confessions auxquelles l’humanité entière est censée finir par adhérer. La situation rappelle un peu celle des Polonais, des Irlandais ou des Grecs du temps où leurs nations n’avaient plus d’existence politique : on était orthodoxe contre les Ottomans musulmans, catholique contre les Britanniques anglicans comme contre les Russes orthodoxes et les Allemands luthériens. Mais il y a une grande différence : ni les Irlandais ni les Polonais n’étaient les seuls catholiques, et les Grecs n’étaient pas les seuls orthodoxes. On a pu dire : « si tu es un Grec, tu es orthodoxe », comme on dit : « si tu es un Arabe, tu es musulman », mais pas « si tu es orthodoxe, tu es un Grec », ni « si tu es musulman, tu es un Arabe ». La communauté juive constitue un cas unique, dans lequel les définitions de « Juif » et de « juif » ont la même extension. Et c’est bien ce qui constitue le problème : est-il acceptable d’être reconnu comme citoyen « de religion juive » si c’est pour n’être pas reconnu comme un Juif ?

Si, comme l’écrit Dominique Schnapper, « le projet de la modernité politique, nationale et démocratique » qu’illustre la phrase de Clermont-Tonnerre « rendait obsolète l’univers des communautés juives de l’exil », c’est l’identité juive qui se trouverait mise en cause, en même temps que serait proclamée et mise en œuvre une séparation du politique et du religieux que ne connaissait pas l’Ancien Régime.

Son livre dresse un ample tableau du mode d’existence juif, des temps anciens jusqu’à l’actualité la plus récente, en France et en Europe occidentale, comme dans l’Est européen et aux Amériques. Il fait apparaître une évolution différenciée de ce mode d’existence en fonction de l’évolution générale des relations entre le politique et le religieux. La réalité juive ne saurait être la même dans la France de l’Émancipation, qui ne reconnaît que des individus citoyens, et dans le Vaad polonais ou le Schtetl de Galicie. Il n’est pas aisé de respecter toutes les règles édictées dans le Deutéronome, dans un pays qui voit la religion comme une affaire purement privée sans incidence sur la vie collective. Comment, par exemple, concilier l’observance de tous les interdits liés au Shabbat avec les contraintes d’une société qui les ignore ? Doit-on refuser les invitations à dîner de quelqu’un qui ne servira certes pas de porc mais qui ignore quels poissons sont casher et lesquels sont impurs, ou qui ne maîtrise pas parfaitement la séparation de la viande et des laitages ? Convient-il, pour continuer à se sentir juif, de s’enfermer dans des conditions quasi-monacales comme font certains ultra-orthodoxes installés dans le quartier de Mea Sharim à Jérusalem ? Si, même dans l’État d’Israël, il faut « construire un monde séparé du reste de la société » pour être vraiment juif, il y a lieu de s’interroger sur le sens de ce « vraiment ». Les habitants de Tel Aviv ou les New-Yorkais chers à Woody Allen ne seraient-ils pas vraiment juifs ?

La leçon implicite que l’on retient du livre de Dominique Schnapper est qu’il y a beaucoup de façons de se vivre en juif, depuis l’ultra-orthodoxie jusqu’à un athéisme revendiqué, depuis l’enfermement dans une petite communauté jusqu’à l’engagement politique au service de la République laïque. Une autre leçon concerne toutes nos sociétés marquées par « la modernité politique, nationale et démocratique » : aussi souhaitable qu’on juge la stricte séparation du politique et du religieux, aussi bénéfique que soit une Émancipation de tous les citoyens, elles ne peuvent manquer de se heurter à une conscience communautaire à laquelle on ne peut dénier toute légitimité. Le laïque le déplore : les choses ne peuvent être aussi simples que l’aurait voulu Clermont-Tonnerre.

Marc Lebiez

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