Une bête de sexe ?

Steven Sampson a écrit pour EaN un court récit qui fait de l’expérience de l’altérité – français, étranger, homme, femme – une anatomie de la bêtise.  

Mathilde lisait les magazines féminins, moi je pataugeais dans Proust. C’était ma première année en France, et je n’en revenais pas de ma chance : à Paris depuis seulement six mois, j’avais déjà trouvé une Française ! Heureusement, l’attirance physique était forte : mon niveau linguistique permettait peu de conversation.

Elle se moquait de mon accent, ne me donnant pas envie d’ouvrir la bouche. Mes propos, même pertinents, se heurtaient à son dédain : dès que je commençais à former une phrase, elle poussait un soupir, en me faisant comprendre que c’était pénible, comme si elle se demandait comment elle en était arrivée là, à sortir avec un débile mental. Quel que fût le fond de ces conversations, nos échanges viraient vers des sermons où je recevais une leçon de phonétique, de grammaire ou de syntaxe. Hélas, la jeune citadine du XXIe siècle supporte mal un tel déséquilibre dans l’amour : une fois les apparences féministes respectées, il lui faut un homme qui s’impose. Et, l’époque guerrière révolue, c’est à travers la langue qu’il doit affirmer sa maîtrise.

Le seul équilibre qu’on a trouvé – au lit – dépendait justement de l’absence de communication verbale. On échangeait autrement, elle ne possédait alors aucun avantage naturel, j’étais enfin chez moi, adepte des codes et de subtilités autant qu’elle, voire plus : vingt ans de pratique supplémentaires m’avaient procuré des connaissances qu’elle enviait. Débarrassés du besoin d’employer la langue de Racine, ou de Biba, on s’envoyait des messages tendres et intimes, pour exprimer des choses profondes. Son visage perdait son aspect dédaigneux, son regard était ailleurs, focalisé sur le plafond, vide, sa faiblesse inversement proportionnelle à l’intensité – apparente – des sensations qu’elle éprouvait. Si je dis « apparente », c’est parce que je ne faisais que deviner sa pensée, à travers des soupirs, des gémissements et des roucoulements.

L’amour binational a ceci de fascinant : il met en relief l’aspect arbitraire du couple. On croit – à tort – que l’acte sexuel peut résoudre des problèmes affectifs, alors qu’en fait il ne sert qu’à les creuser. Mieux c’est au lit, plus on reste sur sa faim dans la phase post-coïtale. L’homme n’est pas le seul animal triste à ce moment-là, la femme l’est aussi.

Sinon, comment expliquer nos échanges acrimonieux juste après l’accomplissement du contact charnel, quand ma partenaire entamait le rituel de la cigarette d’après ?

« Tu n’es pas contente ? »

« Arrête. »

« Alors pourquoi fumer ? »

« “Fumer” : le “u” se prononce avec les lèvres plissées. »

« Oooo. »

« Dis “u.” Les Américains n’arrivent pas à l’entendre. »

« Ou. “

« “U,” je te dis. »

« Comme dans “lune” ? »

« Voilà. Sauf que tu le prononces encore comme “moon.” »

« C’est pareil. »

« Tu es bête ! »

« Bête », mot récurrent dans sa bouche, possédait en quelque sorte la clé de son mystère, l’énigme de ses silences. Il m’a fallu quelques mois avant de le remarquer. Pourtant, les circonstances de notre rencontre auraient dû m’alerter immédiatement : ce fut au zoo de Vincennes que je l’avais aperçue, près des girafes, qu’elle attirait à travers la grille en étalant des cacahuètes dans sa petite main.

Une fille zoophile et une girafe : quoi de plus sexy ? J’oublie quel prétexte j’avais employé pour l’aborder, mais pendant cet échange zoologique, j’ai fait allusion à ma passion pour les animaux, imposture totale (ce jour-là, je me trouvais à Vincennes pour les besoins d’un article).

Une bête de sexe ? Steven Sampson

Bizarrement, ce début malhonnête n’a cessé d’informer notre relation, construite sur une ligne de fracture concernant la question animalière. Elle ne l’aurait pas avoué, mais au fond elle cherchait à s’approcher des bêtes. Quant à moi, les non-humains m’ont toujours fait fuir.

Dès qu’elle rentrait dans l’appartement, Mathilde se jetait sur ses chats, qu’elle considérait comme ses véritables âmes sœurs, les interrogeant sur leur emploi du temps et leurs dernières retrouvailles. Selon mon amie, personne ne la comprenait aussi bien qu’Isis et Jazz. Pour ne pas parler de leur odorat développé et de leur vision nocturne, capacités essentielles pour bien habiter notre espace.

« A-t-on vraiment besoin de voir dans le noir ? », ai-je demandé, lui rappelant le déroulement de nos ébats, où mon aveuglement – elle insistait pour que j’éteignisse la lumière – ne m’empêchait pas de savoir où aller.

« Qu’est-ce que tu es bête ! »

« Ah bon ? »

« Tu ne dis que des bêtises. »

Pourtant au lit elle me chuchotait qu’elle adorait mon « côté animal ». Mathilde était-elle ambivalente envers nos amis fauves ? Avais-je affaire à une zoophile honteuse ?

Le soir, après le repas végétarien et la vaisselle, chacun s’adonnait à la lecture, assis sur la couette, entouré par les chats, que je supportais grâce à un traitement prescrit par l’allergologue, afin de ne pas devenir asthmatique. Assommé par les médicaments, j’avais du mal avec Proust, que je lisais dans l’édition de la Pléiade, dont la typographie minuscule rendait le procédé encore plus ésotérique.

Mais j’habitais enfin la Ville lumière, gâté par une petite amie parisienne qui m’avait offert ce chef-d’œuvre de la littérature française pour mes quarante ans, en m’expliquant que c’était la meilleure méthode pour intégrer sa langue maternelle, afin de pouvoir communiquer avec elle d’égal à égal.

Et les chats ? Pourquoi n’avaient-ils pas à déchiffrer Marcel ? Avec leur vision nocturne, ça aurait été plus facile. D’ailleurs, n’y avait-il pas quelque chose de félin dans les premières pages de la Recherche ? Pour en comprendre les enjeux, ne fallait-il pas réfléchir comme une bête ?

« Quelquefois, comme Ève naquit d’une côte d’Adam, une femme naissait pendant mon sommeil d’une fausse position de ma cuisse. Formée du plaisir que j’étais sur le point de goûter, je m’imaginais que c’était celle qui me l’offrait. Mon corps qui sentait dans le sien ma propre chaleur voulait s’y rejoindre, je m’éveillais. Le reste des humains m’apparaissait comme bien lointain auprès de cette femme que j’avais quittée il y avait quelques moments à peine ; ma joue était chaude encore de son baiser, mon corps courbaturé par le poids de sa taille. »

Le « corps courbaturé » : comment ne pas penser à Isis se blottissant contre le ventre de ma compagne au petit matin, pendant que j’essayais de l’en arracher, afin de retrouver la chaleur d’une vraie femme en chair et en os, pour remplacer celle que j’avais rêvée, inspiré par Proust ?

La question précédente laisse supposer que j’avais réussi à comprendre la syntaxe proustienne, alors qu’en réalité je butai sur cette phrase pendant un an, la relisant en boucle tous les soirs, pendant que ma petite amie dévorait ses magazines. À quel nom se rapportait le participe « formée ? » Qui offrait quoi à Marcel ? Il ne serait pas exagéré de dire que mon échec avec Proust fut à l’origine de la rupture : un soir, Mathilde a enfin remarqué que mon marque-page n’avançait pas.

« Tu en es toujours à la page cinq ? »

 Alors elle a subitement décidé de mettre fin à notre relation.

« Désolée, mais il m’est impossible de rester avec un garçon incapable de lire Du côté de chez Swann ! »

« Prends-tu Swann pour un signe ? »

 Je scrutai son visage, fier de mon premier jeu de mots bilingue.

Hélas, elle s’en fichait, prenant Isis dans ses bras, se confiant à cet animal comme s’il était prêtre.

« Il ne dit que des bêtises, minou. »

Furieux, me sentant humilié, j’ai attrapé le Cosmopolitan posé sur la table de nuit. La couverture affichait la photo d’une brune habillée en trench court, encadrée par les titres des articles : « Plus c’est long, plus c’est bon ? Exit les clichés sexe ! » ; « Phénomène : Les nouvelles façons de draguer après #metoo » ; « Les meilleures tartines toastées » ; « CÉLIB : Ce n’est pas une raison pour voyager seule. »

Je l’ai ouvert sur l’analyse de la révolution homme-femme depuis #MeToo, étudiée selon les catégories « Le Premier Pas » ; « La Communication Verbale » ; « La Communication Non Verbale » ; « La Communication 2.0 » ; « L’OOTD (Outfit Of The Drague) » ; « La Confiance en Soi » ; et « Le Sexe. » Jusque-là, je n’avais pas regardé Cosmo, convaincu qu’il fallait d’abord gagner mes galons avec la Recherche.

Le paragraphe sur « Le Premier Pas » m’a tout de suite interpellé : formé à l’époque pré-Weinstein, suis-je devenu ringard ou, pire encore, criminel ? Lors de mon propre « premier pas » au zoo, avais-je bêtement enfreint les nouvelles règles ? Risquais-je, moi aussi, d’être « balancé » ? Entre l’« animal » et le « porc », n’y avait-il qu’un pas à franchir ?

Voici ce que préconisait la journaliste : « Notre empowerment tout neuf nous permet désormais de dégainer le regard de braise la première mais surtout, de fixer le tempo. Car notre nouvelle audace consiste non pas à reproduire les abordages sauvages qu’on a subis par le passé mais à courtiser un homme de la façon dont nous, on aimerait être courtisée. Et pourquoi pas avec délicatesse ? La délicatesse est très #MeToo, very 2018 : n’hésitons donc pas à en abuser. »

Very 2018, indeed ! Et la délicatesse proustienne par rapport à cet « empowerment » ? Tout d’un coup, j’ai eu une révélation : Mathilde songeait à la rupture depuis longtemps, lisant des magazines de mode afin de préparer sa vie d’après, écoutant le conseil des rédactrices dans chaque domaine, que ce fût en matière de tartine toastée, de pénis, de voyage ou de plan drague politiquement correct. S’était-elle servie de moi comme d’un simple tremplin dans sa démarche de consommatrice sensuelle ? Avais-je été un cliché sexe de plus ?

« Écoute, Mathilde, j’ai une question à te poser, avant de partir. »

« Vas-y. »

« C’est par rapport à tes habitudes de lectrice : je ne comprends pas l’importance d’une éducation classique si c’est juste pour s’abonner à Glamour. Veux-tu me l’expliquer ? »

« Dis “veux-tu,” pas “veux-tou.” »

« Me too, » ai-je répondu bêtement.

« Quoi ? »

« Metoo, ça je sais dire. Tu t’es servie de moi. »

Pendant un an, j’avais joué le rôle de bête de sexe, me laissant nourrir comme la girafe à Vincennes. Fut-ce une bêtise de croire à l’amour, d’imaginer qu’elle m’estimait plus qu’une créature lambda née d’une fausse position de sa cuisse, l’Isis à venir ?

Steven Sampson

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