Kit de survie pour philosophes débutants ou confirmés

Les livres d’« introduction » et d’« initiation » à la philosophie prolifèrent par dizaines sur les tables de nos libraires et de nos bibliothèques et, il faut bien le dire, sont souvent médiocres. Heureusement pour nous, vient d’être traduit l’excellent livre de Jay F. Rosenberg qui intéressera autant les philosophes débutants que les plus confirmés.


Jay F. Rosenberg, Philosopher. Kit de démarrage. Trad. de l’anglais par Florian Cova. Préface de Pascal Engel. Markus Haller, 270 p., 20 €


Philosopher. Kit de démarrage paraît pour la première fois en français, quarante ans après sa publication en anglais [1] et dix ans après la mort de Jay Frank Rosenberg (1942-2008), professeur de philosophie à l’université de Caroline du Nord. Il s’agit également du premier livre traduit en français de cet auteur, qui a écrit dix livres et environ quatre-vingts articles dans divers domaines (épistémologie, métaphysique, philosophie du langage) et qui était un spécialiste de Kant et de Wilfrid Sellars.

Il existe plusieurs manières d’introduire à la philosophie. En France, nous en retenons généralement deux. L’introduction historique (la plus courante) où l’on se livre à un exposé clair et succinct des « grandes idées » des philosophes « de l’Antiquité à nos jours » : Luc Ferry, par exemple, s’est fait une spécialité de ce genre d’ouvrages à destination du grand public. La seconde façon de procéder n’est pas historique mais notionnelle (ou thématique) : c’est celle qu’on trouve dans le « cours de philo » de terminale et ses produits dérivés (manuels, ouvrages de synthèse à destination des lycéens type Bled ou Bescherelle, etc.). On introduit alors à la philosophie en traitant une question (un sujet de dissertation) en lien avec une « notion », c’est-à-dire un thème faisant partie d’un programme : le sujet, la conscience, l’inconscient, le désir, autrui (pour prendre, par exemple, la première partie du programme de terminale générale dans sa forme actuelle). On traitera ainsi la question « suis-je ce que j’ai conscience d’être ? » avec une thèse (cartésienne), une antithèse (freudienne) et une synthèse (éventuellement ricœurienne).

Le livre de Rosenberg vient combler une lacune dans le genre de l’introduction à la philosophie car il propose une méthode qui n’est ni historique ni notionnelle mais argumentative. La philosophie étant essentiellement une démarche argumentative, visant à défendre une thèse avec des arguments et des raisonnements, apprendre à philosopher, dans cette perspective, ce n’est pas connaître les « idées » des « grands auteurs » qui jalonnent l’histoire de la philosophie ni les « problématiques » propres à une « notion » qu’on va pouvoir recaser dans tel ou tel sujet de dissertation ; philosopher, c’est apprendre à argumenter. Il s’agit donc, comme le dit Pascal Engel en ouverture de sa préface, « d’introduire à la philosophie par l’usage de l’argument et de la critique en acte ».

Le livre est construit en treize chapitres centrés sur l’argumentation, les « modificateurs » (le « si » caché), la critique, les attitudes philosophiques (trancher un débat, défendre une thèse originale) et les façons de critiquer et de lire un philosophe. C’est sur ce dernier point (qui m’a spécialement intéressé) que j’aimerais me concentrer. En France, nous vivons sur la tradition du commentaire ou (ce qui revient au même) de l’explication de texte, le premier étant plus historique, la seconde plus centrée sur l’étude de l’argumentation de l’auteur, de la structure et de la progression du texte. On lit un auteur pour comprendre ce qu’il veut dire et pour le commenter (dans l’optique de l’étude d’un « thème » ou d’une « notion », par exemple, que le texte de cet auteur est censé illustrer). L’intérêt du livre de Rosenberg est de montrer qu’on peut critiquer un philosophe et le lire d’une multiplicité de façons.

Jay F. Rosenberg, Philosopher. Kit de démarrage.

Jay F. Rosenberg, Philosopher. Kit de démarrage.

Le chapitre 7 étudie ainsi « Cinq façons de critiquer un philosophe ». Première façon : on peut critiquer un philosophe en jouant sur les mots : « Très souvent […], certains mots ou énoncés clés seront ambigus et admettront une pluralité d’interprétations, de telle sorte que la même phrase pourra être utilisée pour affirmer quelque chose de vrai ou affirmer quelque chose de faux, selon la façon dont on l’interprète ». Deuxième façon : la circularité, cette technique argumentative consistant à montrer que l’argumentation du philosophe présuppose ce qu’il entend montrer. Troisième façon : la régression à l’infini, très utilisée par les sceptiques contre les énoncés dogmatiques. Quatrième façon : dissoudre les oppositions (comme le fait, de façon assez étourdissante, Berkeley avec l’esprit et la matière, par exemple, mais en appliquant cette méthode aux concepts mis en jeu par un philosophe). Enfin, cinquième façon : la vacuité, position revenant à dire qu’une affirmation (Rosenberg prend pour exemple : « Il y a un démon dans ma montre ») est tellement absurde et extravagante qu’elle n’est ni vraie ni fausse, mais tout simplement vide de sens. Le philosophe produisant des énoncés vides est ainsi exclu du cercle de la raison et se voit dénier sa qualité même de philosophe : il n’est même pas un mauvais philosophe qui dirait des choses fausses, il n’est pas philosophe du tout.

Encore plus intéressant à mon sens, le chapitre 13 (et dernier) : « Six façons de lire un philosophe ». En effet, la plupart du temps, nous ne nous intéressons pas vraiment aux façons que nous avons de lire un philosophe, nous adoptons une sorte d’attitude naturelle non consciente d’elle-même. Nous le lisons librement, par désir personnel, ou bien de façon contrainte par imposition programmatique (pour un diplôme, un concours, une thèse). Dans les deux cas, nous allons essayer de comprendre ce qu’il a écrit, de nous « informer » sur sa pensée comme quand nous lisons le journal mais nous n’avons la plupart du temps pas vraiment d’attitude intellectuelle face au livre que nous avons entre les mains. Or, Rosenberg montre justement que ces attitudes peuvent êtres multiples : « Les écrits philosophiques ne sont pas faits pour être parcourus, mais pour être creusés ».

Et ils peuvent être creusés de plusieurs façons. On peut lire un philosophe pour ses conclusions (approche la plus commune : « où veut-il en venir ? quelle est sa thèse ? »), mais aussi pour ses arguments, ce qui consiste à franchir une étape supplémentaire : « qu’est-ce qui lui permet d’affirmer ce qu’il affirme ? ». La troisième façon de lire un philosophe, c’est de le lire « dans un contexte dialectique ». Cette démarche plus historique consiste à essayer de voir quel est l’état du problème avant l’intervention du philosophe en question et quelles conséquences cette intervention produit après lui, quels sont ses adversaires, quelles ont été les critiques dont il a pu faire l’objet à son époque. On peut dire que cette lecture plus historique suppose une culture philosophique plus large et est plus exigeante : là où les deux premières sont strictement internes à l’œuvre ou au texte étudié, cette troisième met la pensée du philosophe étudié dans un ensemble externe dont il fait partie.

Une fois qu’on sait ce qu’un philosophe pense et pourquoi il le pense, on peut passer à un quatrième type de lecture, la lecture critique : non plus « qu’est-ce qu’a pensé ce philosophe ? » mais « ce qu’a pensé ce philosophe est-il vrai ? », « quelles objections peut-on lui faire ? ». Cette quatrième lecture est dans la continuité des deux premières. La cinquième, par contre, est davantage dans la continuité de la troisième, celle qui consistait à mettre en perspective un philosophe dans la discussion qu’il avait avec ses prédécesseurs ou ses contemporains : Rosenberg appelle cela « lire un philosophe pour rendre un verdict ». Autrement dit : l’apport de ce philosophe a-t-il été essentiel ? ou bien secondaire ? est-il majeur ? mineur ? selon quels critères ? Reste enfin la septième façon de lire un philosophe « de manière créative », c’est-à-dire en aspirant soi-même à devenir philosophe et en cherchant dans les philosophes du passé de quoi construire et nourrir sa propre pensée : « Ainsi, quand vous vous tournerez vers les grandes figures du passé, ce sera avec l’intention d’explorer une gamme d’options conceptuelles plus vastes que celles que vous pourriez envisager par vos propres moyens, et dans le but et l’espoir d’un jour peut-être trouver par cette exploration votre propre solution aux énigmes qui vous hantent. Cependant, je peux difficilement en dire plus à ce sujet. Car la lecture philosophique créatrice n’est pas moins réfractaire à toute codification pédagogique que la production d’essais philosophiques créateurs – et pour les mêmes raisons. En bref, nous avons une fois de plus atteint la limite de ce qui peut être enseigné ».

L’enjeu du livre de Rosenberg est donc clair : l’enseignement de la philosophie ne doit pas simplement mener à la maîtrise d’exercices académiques du type dissertation ou commentaire de texte ou bien à l’acquisition de connaissances dans l’« histoire des idées ». Il doit viser moins la production de professeurs, qui enseignent la pensée des autres, que de philosophes qui ont construit leur propre pensée par la fréquentation de celle des « grands auteurs » et sont en mesure, moins de les vénérer, que de les critiquer et de les évaluer. Là où le professeur (ou l’historien de la philosophie) dit « Descartes a dit cela, méditons la profondeur de sa pensée », le philosophe dit : « ce que dit Descartes est-il vrai ou non ? ». Et là commence vraiment la philosophie. Je recommande donc vivement la lecture de ce livre tonique et intéressant qui n’a pas vraiment d’équivalent en France dans le domaine (pourtant saturé) des livres d’introduction à la philosophie.


  1. The Practice of Philosophy. A Handbook for Beginners, Londres, Pearson, 1978.

Henri de Monvallier

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