Considérations inactuelles sur les valeurs

La parution en 2018 d’un Petit traité des valeurs peut surprendre : ne sait-on pas depuis longtemps que les valeurs n’ont aucune réalité propre, qu’elles ne sont que constructions sociales et projections de nos désirs ? L’invocation et même l’évocation des valeurs ne sont-elles pas la marque d’un discours rétrograde, voire réactionnaire ? Encore faudrait-il avoir procédé à un examen rigoureux des valeurs et considéré sérieusement, sans pour autant l’endosser systématiquement, la position réaliste accordant une certaine objectivité et une certaine consistance aux valeurs. C’est ce que fait ce Petit traité, et ce par quoi il permet de jeter un regard nouveau sur son objet.


Julien Deonna et Emma Tieffenbach (dir.), Petit traité des valeurs. Ithaque, 336 p., 18 €


En se penchant sur les valeurs (ce qui est bon) plutôt que sur les normes (ce qu’il faut faire), le Petit traité des valeurs – qui regroupe des chercheurs venus de l’université de Genève inspirés par le réalisme des valeurs dans la tradition de Husserl et de Scheler – constitue un apport indiscutable au paysage philosophique francophone. En trente-cinq articles d’une dizaine de pages chacun, il réussit le tour de force d’aborder les points fondamentaux de la réflexion philosophique sur les valeurs tout en faisant preuve d’audace et d’originalité. Ainsi, outre les valeurs canoniques que sont la justice, l’égalité, la liberté ou l’utilité, il se penche sur des notions moins attendues telles que le luxe, le savoureux, l’érotisme, l’intéressant, l’enfance ou encore la créativité. À la lecture de la table des matières, on pourrait penser : « ce ne sont pas des valeurs ! » ; « cette liste est arbitraire ! ». L’introduction justifie cependant ces choix : l’objectif de l’ouvrage n’est pas de traiter de toutes les valeurs – ce serait illusoire – mais de rendre compte, à travers l’étude de certaines d’entre elles, des principales questions soulevées par la philosophie des valeurs. On ne peut que reconnaître que cet objectif est atteint.

Une des richesses de l’ouvrage tient ainsi à ce qu’il ne se limite pas dogmatiquement à l’étude des valeurs communément admises mais s’interroge aussi sur ce qui pourrait porter, fonder et même évaluer les valeurs. Cette perspective, justifiée dès l’introduction, donne l’opportunité à plusieurs auteurs de soulever la question fondamentale du statut ontologique de leur objet : l’amour est-il une valeur, a-t-il de la valeur, ou consiste-t-il dans le fait d’accorder de la valeur ? En quoi l’enfance peut-elle être porteuse de valeurs ? Le sacré est-il une valeur ou ce qui élève certaines valeurs au rang d’absolus ? En quoi la définition de la santé dépend-elle de nos valeurs ? La tradition est-elle une valeur parmi d’autres ou une valeur de valeurs ?

Julien Deonna et Emma Tieffenbach (dir.), Petit traité des valeurs

Edmund Husserl

La diversité des notions étudiées permet ensuite au lecteur d’aborder aussi bien des valeurs morales (la dignité, la vertu, l’humilité), que politiques (l’égalité, la liberté, la justice, la vie privée) ou encore épistémiques (la connaissance, l’intéressant). L’ouvrage n’en est pas pour autant disparate. Au contraire, outre les astérisques signalant les notions étudiées dans d’autres entrées, le choix d’un ordre alphabétique plutôt que thématique ouvre la porte à des investigations particulièrement intéressantes sur les connexions entre les différents champs de la philosophie des valeurs. Roger Pouivet se penche ainsi à la fois sur les rapports entre les valeurs esthétiques et artistiques, et sur les liens entre l’art en général et les valeurs morales et épistémiques. De même, c’est l’étude des rapports entre la connaissance, l’intéressant, l’utile, le fécond, la compréhension ou encore les vertus cognitives qui permet à Pascal Engel de faire émerger la valeur de la connaissance de celle de la simple croyance vraie. La question de l’unité ou du conflit des valeurs se dessine ainsi au fil des articles : l’humilité pourrait-elle être une valeur positive si elle supposait que celui qui en fait preuve ignore ses propres qualités ? Une chose est-elle utile si l’on ignore ses pouvoirs ? Quels rapports la tradition entretient-elle avec la vérité ? Quel rôle la confiance joue-t-elle dans des élections, l’acquisition de connaissances et la vie morale ? Quelle est la valeur épistémique de l’amour ? La solidarité a-t-elle de la valeur lorsqu’elle sert une action immorale ?

La variété des questions abordées est également temporelle. Certains articles se consacrent à des notions dont la valorisation est récente ou grandissante. L’analyse de cette évolution, avec notamment l’examen, proposé par Hans Bernhard Schmid, de la montée en puissance de la notion de compétence, est alors très appréciable. D’autres examinent au contraire des valeurs qui pourraient, à première vue, paraître désuètes (la tradition, l’honneur), voire archaïques (le sacré), et s’interrogent alors sur leur actualité. Fabrice Teroni se demande ainsi ce que devient l’honneur après le rejet des cultures de l’honneur ; Yann Schmitt questionne la pertinence de l’opposition entre le sacré et la liberté à l’époque où la liberté semble être sacralisée ; Frédéric Nef s’attache à montrer que la tradition, distinguée du traditionalisme, relève plus de la transmission ouverte au changement que du conservatisme. Cette perspective résolument moderne constitue une qualité indéniable de l’ouvrage et caractérise également des entrées portant sur des notions moins temporellement marquées. Parmi elles, on peut mentionner les contributions d’Alix Cohen, qui réinterroge la pertinence contemporaine de la notion de dignité à l’aune de son histoire, et de David Benatar, qui traite de la valeur de la vie à partir des questions actuellement posées par le spécisme, la fin de vie et les vies futures.

Julien Deonna et Emma Tieffenbach (dir.), Petit traité des valeurs

Brillo Boxes, d’Andy Wahrol

D’autres auteurs proposent une approche plus phénoménologique et se concentrent sur les conditions nécessaires et/ou suffisantes de la notion qu’ils étudient. Quel degré d’intimité est requis pour qu’on puisse parler d’amitié ? La présence d’une incongruité non menaçante est-elle suffisante à l’humour ? À quelles conditions un objet est-il intéressant ?

Enfin, plusieurs entrées (l’authenticité, la beauté, le bien-être, l’érotisme, l’humour, la justice, la liberté, le sublime, la vertu, entre autres) entreprennent de rendre compte des principales théories concernant la notion qu’elles abordent. Si cette démarche éloigne certains articles de la question de la valeur, elle est l’occasion pour d’autres de poser des problèmes essentiels et de fournir des analyses aussi précieuses que rigoureuses. C’est notamment le cas de l’article de Christine Tappolet sur la vertu et de celui de Philip Pettit qui reprend les principales questions soulevées dans Republicanism : A theory of Freedom and Government (1997, trad. fr. Gallimard, 2003) à propos de la liberté.

Cette pluralité d’approches renforce la complétude du Petit traité des valeurs sans jamais nuire à sa cohérence. Les questions de l’existence, de l’objectivité, du caractère absolu ou relatif des valeurs sont abordées de façon récurrente et constituent autant de fils directeurs de l’ouvrage. Il en va de même des distinctions entre valeur instrumentale (bonne en raison de ses conséquences) et finale (bonne en elle-même), valeur intrinsèque (qui tient aux propriétés de la chose qui la possède) et extrinsèque (qui tient aux propriétés d’autres choses). Plusieurs articles approfondissent ces points et permettent ainsi d’éviter les confusions les plus fréquentes. Christopher Grau prend soin de différencier la valeur finale de la valeur intrinsèque, Christian Budnik affine l’opposition entre valeur instrumentale et valeur finale et Olivier Massin insiste sur la différence entre valeur personnelle (bonne pour une personne mais pas pour une autre) et valeur subjective (jugée positive par une personne mais pas par une autre ; bonne selon une personne mais pas selon une autre).

La brève introduction et le lexique proposés par Julien Deonna et Emma Tieffenchach permettent aux lecteurs les moins avertis d’entrer sans difficulté dans ces débats. Cet effort pédagogique est soutenu, au sein des articles, par une explicitation systématique des références évoquées et un recours constant à des exemples concrets et des expériences de pensée intuitives : pourquoi lire Madame Bovary si on peut regarder le film ? Pourquoi la valeur artistique des Boîtes de savon Brillo d’Andy Warhol est-elle différente de celle des boîtes de savon Brillo du supermarché ? Pourquoi ne dit-on pas d’un braqueur de banques qui réussit ses coups qu’il est compétent ? Pourquoi faire confiance à un inconnu pour surveiller nos bagages dans le train ? Peut-on dire d’une question qui n’a jamais encore été posée qu’elle est intéressante ? Un couteau enfoui dans le sable est-il utile ?

À l’issue de la lecture du Petit traité des valeurs, on pourrait certes regretter l’absence d’entrées sur certaines notions telles que l’autonomie, qui joue pourtant un rôle central dans plusieurs articles (l’art, l’authenticité, la confiance, la compétence, la dignité, la vie privée). Cependant, l’impression qui domine est celle d’un ouvrage qui, sans prétendre à l’exhaustivité, est extrêmement complet et qui, tout en étant très accessible, aborde avec une grande rigueur et sans parti pris les principaux problèmes philosophiques contemporains posés par les valeurs.

Muriel Cahen

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