Les Jeux nazis

Berlin : Les Jeux de 36, de Jérôme Prieur, portrait de la XIe Olympiade d’été, issu d’un film documentaire tourné par l’auteur, transporte le lecteur dans une ambiance sportive et répressive qui semble étrangement familière. Le nazisme serait-il d’abord une question d’esthétique ?


Jérôme Prieur, Berlin : Les Jeux de 36. La Bibliothèque, 167 p., 14 €


La phrase célèbre « Ich bin ein Berliner » est-elle encore pertinente ? Elle fut prononcée en 1963. Et si l’on inversait les deux derniers chiffres, pour évoquer 1936… pourrait-on ainsi mieux en comprendre la contemporanéité ? Dont une résurgence d’intérêt pour les jeux Olympiques hitlériens [1] ?

Dans le livre de Jérôme Prieur, comme dans son film [2], on entre dans un univers Art déco, où tout est géométrique et lisse. Prieur ne ménage pas son lecteur, il lui fait ressentir le dynamisme et l’efficacité des jeux hitlériens, tels que le spectateur de l’époque les a vécus, séduit et époustouflé, prêt à donner le bénéfice du doute au Führer.

Ce dernier en est la star, avec sa chouchoute, Leni Riefenstahl, celle qui se mettait en scène avec son chef : le leader et l’artiste, art et politique étant intimement associés, l’événement indissociable de l’image, Hitler ayant compris la société du spectacle bien avant Guy Debord. Le texte de Prieur démarre alors avec des chiffres : y a-t-il une meilleure calligraphie pour écrire sur le tombeau de la culture ?

« Le 3 août, 100 mètres en 10 secondes et quatre centièmes.

Le 4 août, 8 mètres 6 au saut en longueur.

Le 5 août, 200 mètres en 20 secondes et sept centièmes.

Et, pour couronner le tout, le 9 août, 39 secondes 8 centièmes pour le 4 fois 100 mètres en relais par trois, donnant du même coup à l’équipe des États-Unis le record du monde. »

Il y est question de la performance de Jesse Owens, censée avoir racheté la participation des États-Unis aux Jeux. Mais en fait, le triomphe à Berlin de l’athlète afro-américain ne devrait en rien modifier notre appréciation de la XIe Olympiade : « L’exploit de Jesse Owens est certes incontestable, mais cette belle histoire à laquelle nous voudrions croire n’est qu’un arrangement avec la réalité des choses, une fiction dans laquelle le sport a été un alibi, les Jeux, un jeu avec les apparences. »

Jérôme Prieur, Les Jeux de 36

Et quelles apparences ! S’il s’agissait de Charlot ou de Mel Brooks, l’absurdité du village Potemkine érigé pendant une quinzaine de jours serait amusante. Dont le numéro de danse donné au Wintergarten par les Hiller-girls habillées en uniformes prussiens du XVIIIe siècle ; la fabrication de la cloche monumentale en bronze qui devait attirer la jeunesse du monde d’après son inscription : « Ich rufe die Jugend der Welt » ; la célébration en grande pompe de l’arrivée de la cloche, au cours d’un convoi qui la conduit de ville en ville ; ou l’amabilité des jeunes guides allemands mis au service des olympiens : « Des jeunes garçons ou des jeunes filles, aux mines très sympathiques, servent d’anges gardiens. Habillés tout en blanc, en culotte courte, ils semblent sortis des illustrations des “Signes de piste”.  Ils escortent les sportifs étrangers où qu’ils aillent, ils sont à leur service, leur but est de leur faciliter la vie. On les appelle et ils arrivent […] De toute façon le sportif olympique est traité comme une créature divine. On raconte même que, dans la zone boisée près du Village olympique qui est surnommée le jardin d’amour, de très jolies filles s’offrent aux athlètes, à ceux qui ont le type aryen. Les filles sont d’habitude professeurs de sport ou membres de la ligue des jeunes filles allemandes, elles ont un laissez-passer pour entrer dans le Village et pour se mêler aux sportifs. La forêt est délicieuse, le petit lac charmant… En cas de grossesse, la fille, dit-on, pourra présenter le badge de son partenaire pour prouver l’origine olympique de son bébé, et l’État prendra tout en charge ».

On comprend mieux que de nombreux observateurs étrangers aient été séduits, à commencer par l’académicien Louis Gillet ou le romancier américain Thomas Wolfe. Le premier a adoré le spectacle de danse qui a clos la journée d’ouverture : « C’est un grand bienfait du nazisme que de rendre à l’enfance ses danses, le rythme des pieds nus sur la prairie natale. » En 1937, Gillet publie Rayons et ombres d’Allemagne, où il livre ses impressions de l’été précédent, exhortant ses compatriotes à suivre l’exemple du voisin de l’Est, dans un langage qui n’est pas sans rappeler celui de nos jours : « L’Allemagne tue le sommeil. Reconnaissons que ce tourment a sa noblesse, et qu’il oppose un antidote à une certaine médiocrité française, à un terre-à-terre mesquin, casanier, pantouflard, de petit retraité ou de menu propriétaire, à une mentalité de Jeannot-Lapin, où notre pente est de glisser, par goût de la facilité et par une paresse que nous prenons pour de la prudence et de la mesure. Il est bon que l’Allemagne nous contraigne à reprendre le sentiment de nos vertus. »

D’où viennent ces prétendues vertus ? De l’Antiquité, bien évidemment ! On le voit dans Olympia, les dieux du stade de Leni Riefenstahl, dont quelques extraits figurent dans le film de Prieur, donnant envie de visionner le chef-d’œuvre de l’esthétique nazie. Il commence avec l’image du discobole de Myron qui, grâce à un fondu enchaîné, prend les traits de l’athlète allemand Erwin Huber, lequel prolonge le mouvement de la statue en lançant son disque. Le marbre s’anime et les statues des temples grecs se transforment en danseuses, devenant des flammes qui se confondent avec le feu olympique.

Le rite selon lequel ledit feu sera allumé en Grèce, avant d’être transporté aux jeux Olympiques par une chaîne de coureurs, fut inventé pour Berlin, sous l’impulsion de Carl Diem, secrétaire général du Comité olympique allemand. Il mettait ainsi en scène la mythologie hitlérienne, selon laquelle les Grecs seraient les héritiers des Aryens descendus du Nord [3].

Jérôme Prieur, Les Jeux de 36

Ce culte néopaïen du corps sculpté, de la fusion entre l’homme et l’objet inanimé, a-t-il disparu à la mort de Hitler ? Le film de Riefenstahl se divise en deux parties : Fête des peuples et Fête de la beauté. Ces deux titres ne résument-ils pas à eux seuls l’ambiance des grandes capitales européennes d’aujourd’hui ? Que voit-on dans les rues et les squares de Paris si ce n’est une sorte de mini-Olympiade permanente ? Les touristes affluent du monde entier afin de participer aux disciplines diverses : la boxe, la gymnastique, le jogging, le vélo, le skateboard, la trottinette, le roller, le jogging ou le mölkky, le tout mis en scène pour Instagram, même si les vidéastes amateurs n’ont pas la verve de la cinéaste nazie. Le « petit retraité » ou le « menu propriétaire », pour reprendre les formules de Gillet, sont priés de prendre congé.

Les librairies et les cafés disparaissent, remplacés par des salles de sport, des spas, des salons de massage et des boutiques de fringue industrielles. La vie de café – lieu de conversation et d’échange intellectuel – est troquée contre des Starbucks (chaîne dont le nom et le logo suggèrent le billet vert) où des clients autonomes restent branchés sur leurs ordinateurs. À Saint-Germain-des-Prés, les étrangers font des séances de photo et mangent bruyamment avec leurs troupeaux de petits, montrant leur adhésion à une idéologie de la procréation dénuée d’érotisme. Riefenstahl était elle aussi réfractaire à la sexualité : elle filmait de beaux corps liés à la nature ou à leurs outils, indifférents aux êtres humains.

La propagande hollywoodienne prend la relève aryenne : les arrêts de bus sont couverts d’affiches conformes aux canons de beauté anglo-saxons, incarnés par Charlize Theron, Scarlett Johansson, Kate Winslet, Nicole Kidman, Jennifer Lawrence, Diane Kruger ou Lily-Rose Depp. Dans les stations de métro, on voit la publicité pour le prochain film de super-héros, dont le scénario, comme celui de Riefenstahl, traitera de la question des origines. Début mai, il s’agit de Rampage, annoncé par une image apocalyptique construite autour d’un malabar portant une mitrailleuse et habillé en T-shirt gris, surplombé par un gigantesque gorille aux poils de la même couleur, comme si soldat et singe étaient frères.

Le thème de la métamorphose est partout, traversant également des productions artistiques comme La forme de l’eau. La doxa veut que l’homme puisse être amélioré, en se rapprochant à la fois de l’animal et de la machine. L’eugénisme a changé de visage, s’exprimant dorénavant à travers l’euthanasie et la procréation artificielle.

Paris a « gagné » l’Olympiade de 2024, il ne manquait que ça. La Ville lumière deviendra alors encore plus sportive et athlétique. À bas cette «paresse» si  française ! À quoi bon des flâneurs comme Baudelaire ou Walter Benjamin, quand on peut circuler rapidement sur une monoroue électrique ? Hitler a eu beau échouer dans son objectif génocidaire, on est en passe d’éliminer l’esprit juif, celui du peuple du Livre.

Le petit Autrichien moustachu, peintre raté et architecte frustré, a-t-il finalement prévalu, en triomphant sur le plan éthique ? Sind wir alle Berliner ?


  1. Voir aussi Oliver Hilmes, Berlin 1936 : Sechzehn Tage im August, 2017. Traduit en anglais sous le titre Berlin 1936: Sixteen Days in August, 2018.
  2. Jérôme Prieur, Les Jeux d’Hitler. Berlin 1936, avec la voix de Denis Podalydès, diffusé sur Arte le 23 août, 2016.
  3. Voir Johann Chapoutot, Le nazisme et l’Antiquité, PUF, 2012.

Steven Sampson

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