Un héritier de Patrice Chéreau

Encore la Comédie-Française ? Oui, car c’est un des rares théâtres où puisse se jouer intégralement la pièce de Frank Wedekind L’éveil du printemps, telle que Clément Hervieu-Léger la met en scène, dans la scénographie de Richard Peduzzi, pour l’entrée au répertoire salle Richelieu.


Frank Wedekind, L’éveil du printemps. Mise en scène de Clément Hervieu-Léger. Comédie-Française, salle Richelieu. En alternance, jusqu’au 8 juillet


Lors de la première ou des premières représentations, le metteur en scène a coutume de saluer avec les acteurs. Pour L’éveil du printemps, Clément Hervieu-Léger est venu sur le plateau, accompagné de Richard Peduzzi, pour la première fois au Français, au milieu des interprètes. Il rendait ainsi hommage au rôle de la scénographie, dans la magnificence du spectacle, en même temps qu’à l’héritage de Patrice Chéreau. Comme le rappelle le très beau livre de Richard Peduzzi Là-bas, c’est dehors (Actes Sud, 2014), la collaboration entre les deux artistes a été indéfectible à partir de 1969 et l’esthétique du metteur en scène indissociable de son scénographe.

Quant à Clément Hervieu-Léger, il dit prolonger, par-delà la mort de Patrice Chéreau, un dialogue amorcé en 2003, après une représentation de Phèdre. Il a été son assistant, interprète de son film Gabrielle et de la pièce de Jon Fosse, Rêve d’automne, associé à deux de ses livres, J’y arriverai un jour, Les visages et les corps. Mais, entré au Français en 2005, il a su se dégager du risque de l’emprise, en tant qu’interprète et metteur en scène. Il peut maintenant assumer l’héritage et faire appel à des collaborateurs de Patrice Chéreau : outre Richard Peduzzi, Carole de Vivaise pour les costumes, Bertrand Couderc pour les lumières, François Regnault pour le texte français. Sa première traduction de L’éveil du printemps (Gallimard, 1974), destinée à une mise en scène de Brigitte Jacques, avait été revue pour l’édition du Théâtre complet de Wedekind (Théâtrales/Maison Antoine Vitez, 1995).  C’est cette seconde version, préférant par exemple « divorce » à « séparation » , « maison de correction » à « pénitencier »,  qui est actuellement représentée.

Frank Wedekind, L’éveil du printemps. Mise en scène de Clément Hervieu-Léger

D’entrée, cette Tragédie enfantine, sous-titre de la pièce, est située à l’adolescence des principaux personnages. Wendla Bergmann a juste quatorze ans ; ce jour d’anniversaire, elle devrait passer, selon la volonté de sa mère, d’une « robe de petite fille » à ce qu’elle appelle une « robe de pénitence ». Elle fréquente deux camarades de son âge : Martha et Thea. Quant à Isle, qui partage avec elles des souvenirs d’enfance, elle pose comme modèle et appelle Priapie son nouveau milieu. Les garçons, eux, forment un groupe de huit, d’où se détachent Melchior Gabor et Moritz Stiefel. Leur amitié est ainsi commentée par leurs professeurs : « Incompréhensible pour moi, très honoré collègue, que mon meilleur élève se sente attiré par mon élève le plus mauvais. » À la fin du troisième et dernier acte, ne survit plus du trio des protagonistes que Melchior : Wendla « a succombé à des manœuvres abortives » ; Moritz s’est suicidé, revient « sa tête sous le bras », mais renonce à entraîner avec lui son ami, grâce à l’arrivée d’un Homme masqué, porteur de vie. « Il me répugne de terminer la pièce chez les écoliers sans point de vue sur la vie des adultes », écrivait Wedekind, qui jouait ce rôle lors de la création.

La pièce, terminée en 1891, interdite pour pornographie, n’a pu être mise en scène qu’en 1906 par Max Reinhardt, au prix de certaines suppressions – scènes de masturbation solitaire et collective, d’homosexualité entre deux garçons, cette fois explicitement représentées –, moyennant le changement des noms des professeurs, tous caricaturaux. Jusqu’alors, elle passait, au dire de Wedekind, pour une « insensée cochonnerie ». Pour la première fois dans le répertoire, elle se centrait sur la sexualité des adolescents. « On croirait que le monde entier tourne autour de deux choses : le pénis et le vagin », déclare Melchior à Moritz. Il accepte de renseigner, par un écrit illustré, intitulé « Le coït », son ami, perturbé par les « premières excitations mâles ». Après le suicide de ce dernier, puis la découverte d’une lettre adressée à Wendla, après leur « faute », il se retrouve dans une maison de correction. La pièce apparaît aussi comme une charge contre l’éducation, des parents et des professeurs. Ainsi Mme Bergmann raconte à sa fille l’histoire de la cigogne, puis répond à ses questions pressantes : « L’homme avec lequel on est marié… On doit l’aimer très fort de tout son cœur comme… on ne peut pas le dire ! » À l’enterrement de Moritz, son père ne cesse de répéter : « Le petit n’était pas de moi ! » ; les professeurs, qui se sont déjà ridiculisés et rendus odieux lors de la scène précédente, supputent les chances perdues de passage dans la classe supérieure du jeune mort.

Clément Hervieu-Léger a distribué la jeune génération de la troupe dans les rôles des adolescents ; même les derniers arrivés ont au moins le double de l’âge précisé dans le texte. La performance réside dans le fait d’incarner les personnages, sans chercher à simuler leur jeunesse. Dans les premières scènes d’échange entre Moritz et Melchior, Christophe Montenez, face à Sébastien Pouderoux, n’évite pas toujours ce risque. Mais il fait oublier cette première impression, dans son très long et exigeant monologue avant son suicide, dans son adresse, quasi shakespearienne, du mort aux vivants. Et il sait préserver l’humour souhaité par Wedekind : « Je l’ai fait parler jusqu’à la fin de façon amusante ». Les costumes inspirés de la fin des années 1950, du début des années 1960, des uniformes des collèges britanniques, facilitent la crédibilité du jeu, par exemple celui de la magnifique Georgia Scalliet en Wendla, successivement pleine de curiosité dans son innocence, radieuse de bonheur dans l’ignorance de son sort, celui de deux garçons, Gaël Kamilindi et Julien Frison, s’embrassant et échangeant des déclarations d’amour.

Frank Wedekind, L’éveil du printemps. Mise en scène de Clément Hervieu-Léger

Seule fait exception Julie Sicard. Entrée dans la troupe en 2001, elle est devenue sociétaire en 2009, après les interprètes des parents : Cécile Brune, Clotilde de Bayser, Éric Génovèse , ceux de certains professeurs : Christophe Gonon, Alain Lenglet, mais aussi avant d’autres : Serge Bagdassarian, Nicolas Lormeau, Bakary Sangaré. Elle n’en appartient pas moins au groupe des adolescents, comme à ses débuts, à l’âge de treize ans, dans la mise en scène de L’éveil du printemps, à Poitiers, par Jean-Pierre Berthommier et Philippe Faure. Mais elle tient le rôle d’Isle, celle qui a déjà beaucoup vécu, préfiguration de Lulu dans le théâtre de Wedekind. Ainsi, de manière très troublante et convaincante, elle associe une grande juvénilité à la maturité. Et elle apparaît pour la première fois en scène, non avec les filles en promenade, mais au milieu des jeux de ballon, manifestement déjà partenaire de certains garçons dans d’autres activités.

Le spectacle dure presque trois heures (sans entracte), car, à plusieurs reprises se déploient des scènes, quasiment muettes, de groupes, permises par une distribution de vingt-trois membres (pour quarante rôles) et par l’espace du plateau. D’entrée de jeu, les jeunes corps instaurent un registre de pièce « innocente, ensoleillée, rieuse », selon le vœu de Wedekind. Dans le programme du spectacle, Clément Hervieu-Léger cite le nom de Patrice Chéreau à propos de l’« incarnation ». Mais l’évidence de la référence s’impose plus encore par la scénographie. À Richard Peduzzi, L’éveil du printemps fait parfois penser à La dispute de Marivaux. À qui aurait vu l’inoubliable spectacle de Patrice Chéreau, le décor salle Richelieu évoque celui de 1973. Pour ceux qui ne le connaîtraient que par des photos ou qui en ignoreraient tout, pour le metteur en scène de quarante ans, le scénographe a manifestement choisi de faire revivre l’art de son ami, mort en 2013. Il dit n’avoir jamais créé un tel lieu, « cette boite bleue avec un plafond, cet espace entièrement fermé », espace mental de confinement, et en même temps ne pas avoir changé, faire toujours des « jouets en mouvement ». Il a imaginé un monumental jeu de construction, métamorphosé par la lumière, remanié, grâce aux moyens techniques du Français, d’une scène à l’autre, de la forêt où se perdre entre les arbres aux murs du cimetière où enterrer Moritz sous « une pluie battante », de la cour de récréation à la salle des professeurs où juger Melchior, mais surtout débattre d’une fenêtre ouverte ou fermée.

Clément Hervieu-Léger a pu aussi explicitement se montrer l’héritier de Patrice Chéreau, parce que, dans le même temps, en une filiation plus secrète, il a mis en scène la dernière pièce de Jean-Luc Lagarce, Le pays lointain, cette fois avec une jeune scénographe, Aurélie Maestre. Le spectacle, créé en septembre 2017 au Théâtre national de Strasbourg, est actuellement en tournée.

Monique Le Roux

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