Chambre noire

Cent livres de photographie. Cent raisons de feuilleter un ouvrage qui illustre une aventure éditoriale de notre temps et retrace l’histoire d’une bibliothèque unique au monde, celle de la Maison européenne de la photographie.


Une bibliothèque. Maison européenne de la photographie/Actes Sud, 224 p., 49,90 €


Une bibliothèque, certes, mais pas n’importe laquelle ! On parle d’une des plus grandes collections de livres de photographie au monde. Jugez plutôt : près de trente-deux mille ouvrages qui couvrent plus d’un demi-siècle d’édition, tous continents confondus. La bibliothèque rêvée, donc, que tout amateur de photographie aimerait visiter, sinon posséder…

Eh bien, la voilà, grandeur miniature si l’on peut dire, qui commence par la lettre L comme Life is good & good for you in New York (William Klein, 1956) et se termine par V, comme Voyages italiens (Bernard Plossu, 2015). Après tout, rien que de très normal quand on connaît la dilection du premier pour les maquettes faites maison et l’amour du second pour la chose de papier – combien de livres signés Plossu ? il ne le sait pas lui-même !

Une bibliothèque. Maison européenne de la photographie

Extrait du livre Mario Giacomelli publié par Contrejour en 1992. Archivio Mario Giacomelli, Senigalia © Simone Giacomelli

Le reste est à l’avenant. Des livres-formes en veux-tu (l’accordéon de Every Building on the Sunset Strip d’Edward Ruscha, 1966), des livres-objets en voilà (Doisneau Renault, plaques rouges en tôle boulonnées et frappées du logo, sorties tout droit de l’esprit de l’excellent Xavier Barral alors chez Hazan, 1988), des livres-sujets, d’abord et avant tout : intimes, sociétaux, politiques. Car il est des livres qui marquent leur époque, la changent parfois : regardez la photographie en couleurs qui ouvre Hiroshima de Ken Domon (1958) : le poids et le choc d’une image… Voyez encore Morire di classe (« Mourir en raison de sa classe », 1969) de Carla Cerati et Gianni Berengo Gardin. On dit que leurs photographies ont ouvert les yeux des Italiens sur les conditions de vie effroyables dans certains asiles d’aliénés et ont contribué à l’adoption d’une nouvelle loi.

À nouvelle époque, roman d’images nouveau. Dans le montage et le montrage, les éditeurs excellent. Ingénieuses maquettes qui font la part belle aux photographies pleine page, à bords perdus même, sens aigu des marges (Paris mortel de et par Johan van der Keuken, 1963), mise en page renversante (Toward the City de Yutaka Takanashi, 1974), regard du texte sur l’image et vice versa (Depardon et sa Correspondance new-yorkaise, bien sûr, 1981). Quand ce n’est pas le silence absolu de l’image qui prime. Écoutez : « Un livre d’images. Les images viennent une à une. Elles passent. Lisière de peupliers, ventre d’une femme enceinte, le banc d’un jardin. Et puis ce silence. Le silence des images. Suite d’images sourdes qui petit à petit secrètent une parole, un chant continu, la parole muette qu’échangent les êtres unis, fidèles, lorsqu’ils avancent, se tenant la main, dans un paysage neuf pour eux » (avant-propos à La survivance, Édouard Boubat, 1976). Rien à ajouter.

Extrait du livre Mario Giacomelli publié par Contrejour en 1992.

Une bibliothèque, par Irène Hattinger © MEP

Le livre comme une chambre, noire. Il n’est qu’à parcourir Senchimentaru na tabi/Fuyu no tabi (Sentimental Journey/Winter Journey, 1991) de Nobuyoshi Araki, l’homme aux cinq cents livres et plus, pour comprendre à quel point le livre est un espace, presque un lieu, privilégié, pour un artiste qui n’a cessé de photographier la vie, sa vie. Miroir tantôt superficiel, tantôt profond (comme le tombeau de sa femme), les livres d’Araki, et de bien d’autres, sont des albums qui s’ouvrent et se ferment au gré de l’intimité, comme on dit au gré des vents.

Il faudrait tous les citer, et les livres, et les auteurs, et les éditeurs, qui se retrouvent dans cet ouvrage-épopée. À lire, regarder, feuilleter sans modération, et à ranger, le plus tard possible, dans sa… bibliothèque.

Roger-Yves Roche

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