Jours d’ennui

Dans le champ dévasté des credo – idéologies, téléologies –, la dernière mode est de se substituer à l’archive et d’endosser un personnage pour, dit-on, lui donner vie. Ainsi se retrouve-t-on devant un montage, joliment fait et somme toute intelligent, qui ne déparerait pas au rayon du théâtre troubadour empli de personnages romantiques aux manches à crevés orange et vert pomme ; actualisé par les passions de l’âme car l’intime a remplacé les angoisses de la liberté, on y retrouve le même goût de l’oripeau mais dépourvu de toute ambition pédagogique. De quoi s’agit-il donc ? 


Thomas Bouchet, De colère et d’ennui. Paris, chronique de 1832. Anamosa, 190 p., 18 €


Quelle idée de se faire bonne femme quand on est un historien compétent qui a surtout réfléchi sur les luttes et les hommes au combat ! La volonté de tout embrasser, le remords de n’avoir vu presque que des hommes, au combat ou dans l’invective, rend sensible aux questions de genre, et la mode invite aux dérives de l’imagination depuis que les historiens sont devenus honteux de leur pratique, irrités de ce qu’ils doivent au positivisme et complexés de ne pas appartenir au monde des créateurs, les vrais, ceux qui font rêver et se croient en prise sur le devenir commun. De plus, le masque protecteur des références à Hayden White permet de gambader dans le territoire informel du vraisemblable et de satisfaire librement le dévergondage pour défier les certitudes épistémologiques d’antan : citer un document ou l’analyser tout en se gardant bien de s’y substituer.

L’indéniable savoir de Thomas Bouchet, qu’il rappelle presque à titre d’excuse, lui permet pour cette fantaisie, non pas d’aller plus loin dans l’imaginaire de ses personnages, mais de ne rien proposer d’aberrant. Faible gage de réussite et triste réponse au goût de l’archive que prônait compulsivement Arlette Farge. Certes, la véridiction du document s’est décantée après l’ouverture des archives des pays totalitaires et la réflexion sur les conditions de leur production. La foi portée aux masses dormantes – ces documents inexploités ou à considérer d’un œil neuf – a été ébréchée. L’historien est resté sans voix devant ce qui s’étale ad nauseam.  La construction de plus en plus sophistiquée de l’objet gagna alors l’Olympe de la pratique. Après avoir planché sur le souhaitable de la connaissance, on a versé dans le point d’interrogation et dans les questionnements qui prolifèrent. Les temps du relativisme absolu étant venus, le règne de la narration s’est imposé, mais tout le monde n’est pas aussi joueur que Marcel Schwob ou Pierre Michon dont on peut aimer Les Onze, une magnifique glose de 2009 sur le Comité de salut public.

Thomas Bouchet, De colère et d’ennui. Paris, chronique de 1832.

Le pari de Thomas Bouchet ou son inconscience lui font choisir d’écrire « à la place » de quatre femmes dans le décalque de ce qu’auraient pu être de vraies femmes d’époque : une bourgeoise déjà mûre qui s’ennuie et traîne sa pusillanimité et sa déprimante déprime dans les allées du Jardin des Plantes où son mari a une fonction importante, une saint-simonienne assez brute de décoffrage qui se dit dans le souci de nos préoccupations #Me Too et une religieuse obnubilée de macérations ; la dernière figure, la plus crédible, n’est saisie – d’ailleurs plus brièvement – que par de possibles interrogatoires de police, avant et pendant son incarcération. L’intérêt porté au social a suffisamment prévalu en histoire pour que persiste l’expertise de l’auteur, et l’on reconnaît ce qui se dit habituellement quand il y a suspicion de complicité avec l’émeute. Le tout est rédigé dans une langue au rythme et à l’allégresse propres au roman épistolaire du XVIIIe siècle plutôt que dans la lourdeur des publicistes et utopistes de 1832, et par certains côtés on se sent plus proche du Lucas-Dubreton de 1932 (La grande peur de 1832. Le choléra et l’émeute), idéologie mise à part, que de femmes contemporaines d’Indiana.

C’est ainsi qu’un historien habituellement pertinent, sans doute saisi par le syndrome de Morterolles, les conférences d’un instituteur de 1893 qu’Alain Corbin a réinventées en 2011 – alors que d’authentiques conférences emplissent les placards du Musée pédagogique de Mont Saint-Aignan, près de Rouen –, tente de s’insinuer dans la peau de l’Autre, sans doute la femme manquante de l’histoire, au risque de se transformer en « écrivant » masqué  dans le rôle assez ingrat des potaches qui n’amusent qu’eux-mêmes, tout saisis qu’ils sont du vertige narcissique de leur propre création.

Est-ce ainsi que l’on élargit le lectorat et que l’on touche un nouveau public sans perdre les habitués des romans historiques ? Il semble que non, car l’intrigue s’y mêle à des sentiments anachroniques, les nôtres, qui guident les faiseurs de ces romans du second rayon de la bibliothèque, alors que l’essai de restitution d’un possible passé poursuit une quête énigmatique selon des modalités tout aussi indigestes que l’habituel commerce de l’archive (avérée). On peut aussi s’imaginer que cette correspondance en manque de son « carcassier », le scénariste du XIXe siècle, pourra devenir le texte d’un film « en costume », l’écrivant y retrouvant une identité d’auteur au sens strict, l’auctor qui enrichit de sa palette la trame donnée.

Thomas Bouchet, De colère et d’ennui. Paris, chronique de 1832.

Giuseppe Canella, Le marché aux fleurs de Paris (1832)

Une des bonnes idées du livre est de présenter le plan d’époque des morceaux de Paris où évoluaient ces dames et de faire sentir comment différents mondes existent, sans rapport les uns avec les autres, dans une dispersion autant géographique que sociale. Des esquisses de figure assez enlevées, de Carpeaux en couverture, puis du fonds Victor Considérant pour l’essentiel, complètent ce théâtre d’ombres mais tout cela fleure le petit maître, de quoi faire regretter la célèbre petite collection « Archives », que Pierre Nora avait créée chez Julliard et continuée avec Gallimard. On y mettait en scène les textes, et d’excellentes analyses attiraient les meilleurs auteurs pour la joie d’un assez grand public que ne rebutaient pas les sciences humaines.

Très aventureux, le double pari de se substituer à la trace pour faire renaître des effluves du passé et de fantasmer la femme et les femmes dans tous leurs états sociaux sous la rubrique envahissante de l’ennui qu’elles subissent et qu’elles suscitent en retour, chez nous, le lecteur, est risqué. Le thème a eu un succès le temps d’un colloque en 2007. Par-delà le bovarysme, la tentation de littérariser le savoir de l’historien sur trame de non-dits et de mirage de la découverte des intériorités renaît. Le for intime poursuit donc nos siècles sécularisés et les mystères de la femme tracassent les héritiers de Michelet : on est juste passé de sa physiologie à sa plume, pour n’en rester que mieux en dessous du seuil de la compétence et de ses compétences sociales et anthropologiques, preuve que la « femme manquante » de l’histoire – ici, la pusillanime, la vaincue, l’illuminée et la flouée – ne se dégage pas du regard compatissant qui fait dire « les femmes, les pôôôvres » dans la lignée des travaux pionniers de Michelle Perrot et de Georges Duby. Est-ce tout ce qu’on peut attendre d’une contemporanéité soucieuse de faire du commun ?

Maïté Bouyssy

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