Étincelles d’écriture

Regroupés sous le beau titre de Sentinelles de la nuit, qui correspond au principal des quatre cahiers de notes et d’aphorismes inédits ici offerts, ces éclats ou étincelles d’écriture conduisent au foyer d’une vocation d’écrivain. Silvina Ocampo (1903-1993), dont la stature dans les lettres argentines avait notamment été saluée par Borges et Adolfo Bioy Casares, son mari, dépose ici un secret qu’elle n’avait encore approché qu’en poésie : celui de sa relation au rêve et à la nuit. Un poème inédit en français (« Le hablo al sueño/ Je parle au sommeil ») retenait l’aveu. Ses premiers vers sont mis en exergue à l’avant-propos de l’éditeur argentin, Ernesto Montequin : « Pourquoi ne pourrai-je dormir ?/ Parce que dans l’obscurité/ il y a de partout des armées/ venues du fond de mon enfance » (p. 5).


Silvina Ocampo, Sentinelles de la nuit. Trad. de l’espagnol (Argentine) par Anne Picard. Avant-propos d’Ernesto Montequin. Éditions des femmes-Antoinette Fouque, 136 p., 13 €


Silvina Ocampo n’est pas sans crainte au moment de nous introduire dans l’atelier où s’élabore une œuvre souvent traversée par l’angoisse, les effets de dédoublement, voire la hantise de la mort. Donner congé aux outils et scories ordinaires qui effaroucheraient l’exploration du psychisme ne suffit pas. Balayer l’opposition tranchée entre la vérité et le mensonge pour s’avancer à découvert expose à des risques. Qui viendra boire à ces pensées, s’interroge-t-elle, lors même qu’elle les réunit en un cahier. « Où vais-je trouver un assoiffé ? Même s’il ne s’agit que d’un verre empli de l’eau trouble du fleuve, il l’appréciera », espère-t-elle.

Sauver et relayer les étincelles venues de l’enfance et de la nuit, les arracher à la perte, à l’informe qui les menace, le projet est là dès les premiers cahiers, datés des années 1950-1962. « Au cœur de la nuit », lit-on dans le premier cahier « Inscriptions sur le sable » qui appartient à cette période, « nous trouvons les actes et les paroles dont nous avons besoin : c’est seulement par miracle que nous nous en souvenons ensuite, mais sens dessus dessous ». Le travail de l’écrivain en ménage les promesses. Mais à quel prix : « Le mensonge n’a besoin que du mensonge, mais que de mensonges il faut à la vérité pour paraître vérité ». Cependant, ce n’est pas sans malice que l’auteur observe l’incompréhension de ses contemporains face à la lecture. « Quand nous lisons, relève-t-elle, beaucoup de gens nous traitent comme si nous étions malades, très tristes, ou comme les détenteurs d’un éventail que nous pourrions éventuellement leur prêter de temps à autre ».

Silvina Ocampo, Sentinelles de la nuit

Silvina Ocampo

Le cahier central, dont Silvina Ocampo avait elle-même préparé l’édition sans toutefois le publier de son vivant, quoique ce fût peut-être dans son œuvre la part qu’elle ait le plus aimée, alerte par sa dédicace. Il est en effet dédié à la poétesse Alejandra Pijarnik, cadette et proche de l’auteur, qui se donne la mort en 1972. Des notations enregistrent l’amour pour les animaux domestiques, relèvent avec humour les ressemblances entre le monde animal et humain, ou démasquent au passage les faux semblants de la vertu. La liste des animaux domestiques peut être une retombée inattendue des Notes de chevet de Sei Shônagon, chronique du Japon ancien qui abonde en énumérations et nomenclatures les plus diverses et dont Silvina Ocampo aura par ailleurs apprécié la verve de maints portraits. Nos carnets présentent encore des germes de nouvelles ou de poèmes qui ne dépassent pas la simple esquisse. Le lecteur que ne déroute pas la composition en fragments paradoxaux, et de formats divers, ira avec bonheur aux sources de l’enfance qui irriguent l’écriture d’une femme qui ne cesse pas de s’étonner devant la vie. Il est des jours, relève-t-elle, où « il [lui] semble comprendre l’angoisse de Dieu et sa volupté devant la création ». Loin de jamais rabattre l’œuvre sur ses sources dans l’expérience passée, les étincelles d’écriture allument au contraire le regard et le disposent à arracher au sommeil ses lueurs prometteuses ou inquiétantes. On entre alors dans l’intelligence de cette brève notation : « La veille est le sphinx du rêve ».

Notre recueil, dont la dernière composante fait signe vers des figures amies et admirées (Julio Cortázar, Italo Calvino, Jules Supervielle), comme le cahier médian en appelait à Kafka, invite à revisiter l’ample œuvre de Silvina Ocampo. Non pas tant son activité éditoriale, même si nous lui devons, conjointement avec Borges et Bioy Casares, deux anthologies, l’une de littérature fantastique, l’autre de poésie argentine. Silvina est encore traductrice (d’Emily Dickinson notamment), poète, dramaturge et romancière. Elle signe aux côtés de Bioy Casares un roman policier (Ceux qui aiment haïssent, traduction André Gabastou, Christian Bourgois, 1989). Le public français connaît surtout ses nouvelles (deux volumes ont paru chez Gallimard traduits par Françoise Rosset, respectivement Faits divers de la terre et du ciel, préface de Jorge Luis Borges, 1974, et Mémoires secrètes d’une poupée, 1993).

Quand les traductions substituent par les choix qu’elles opèrent une architecture nouvelle à l’ordonnancement originel des œuvres, on saluera l’entreprise d’Anne Picard qui nous donne progressivement à lire, dans une traduction soignée et élégante, l’importante face inédite de l’œuvre que le travail éditorial d’Ernesto Montequin a révélée à l’Argentine. Silvina Ocampo n’a pas laissé de Mémoires. Cependant, inlassable exploratrice de son identité, elle en a dispersé des éléments dans ses fictions, La Promesse par exemple, récemment traduite par Anne Picard. Elle ouvre dans ces cahiers un accès plus direct, humoristique et ardent, à l’énigme de ses terres secrètes.

Stéphane Michaud

À la Une du n° 50