Décrépir et mourir

La création mondiale à la Comédie-Française de Poussière de et par Lars Norén, son entrée au répertoire salle Richelieu, constitue un événement exceptionnel. Surtout elle a permis aux membres de la troupe de réaliser une véritable performance.


Lars Norén, Poussière. Mise en scène de Lars Norén. Salle Richelieu, Comédie-Française, en alternance jusqu’au 16 juin.


Le grand écrivain suédois Lars Norén tient un journal qui ne s’achèvera qu’à sa mort. Il en a déjà publié trois volumes sous le titre Journal d’un dramaturge. Du premier, de plus de mille cinq cents pages, il a fait paraître chez son éditeur, l’Arche, la traduction du quatrième chapitre (Journal intime d’un auteur), écrit en 2003, lors de sa première mise en scène en français, la création de sa pièce Guerre. Elle permet de comprendre sa méthode de travail, l’avancée du texte, parallèle aux répétitions, souvent l’après-midi, précédées le matin d’entretiens individuels avec les cinq acteurs. Elle laisse imaginer l’élaboration de Poussière, commande de l’administrateur général, Eric Ruf, impressionné par une première collaboration, en 2009, de Lars Norén avec des membres de la troupe, pour sa pièce Pur : « C’est un des plus beaux et puissants spectacles qu’il m’ait été donné de voir à la Comédie-Française. Ne s’y trouvait rien de bien spectaculaire, sinon une prodigieuse direction d’acteurs et une profondeur inusitée. »

Lars Norén a fait passer une audition à des Comédiens-Français susceptibles d’anticiper leur propre vieillesse. Il en a choisi dix et il a ajouté un rôle pour Françoise Gillard, déjà présente dans Pur. Il a manifestement beaucoup remanié la pièce au long des répétitions, menées en anglais avec sa collaboratrice pour la France, Amélie Wendling, traductrice avec Aino Höglund du suédois. Le texte, édité à la veille de la première, sous-titré Musique de mort, est plus long que celui joué en une heure cinquante-cinq de représentation, pourtant augmenté de quelques ajouts. Peut-être des modifications ont-elles atténué l’épreuve vécue de prime abord par certains membres de la troupe. Lars Norén, lui, à soixante-treize ans, se sent proche de la mort : « Cette pièce me permet de faire face à mes propres inquiétudes et à mon propre chemin. » Il semble s’être familiarisé de longtemps avec cette approche. En 2003, à soixante ans, il écrit dans son journal : « J’ai peur de mourir bientôt » ; il souhaite que ses « toutes dernières pièces soient l’au-delà lui-même », comme s’il annonçait déjà Poussière : « Je vais écrire les pièces grises et mystérieuses que je vois en moi. J’ai hâte de voir la douce lumière, comme un brouillard, le brouillard des hommes. »

Lars Norén, Poussière

© Brigitte Enguérand, coll. Comédie-Française

Grise apparaît en effet, salle Richelieu, la première vision du plateau, après le lever d’un rideau, lui-même décoré de sombre : gris d’une plage, du sable et de petits cailloux, gris de vieilles chaises métalliques, gris des costumes (Renato Bianchi), gris des cheveux, gris du tulle en fond de scène (scénographie de Gilles Taschet), comme si la poussière avait tout recouvert, préfigurait la fin : « Il faut rester là jusqu’à ce qu’on devienne poussière ». Dix retraités se retrouvent comme chaque année, depuis trois décennies, pour une semaine de vacances dans un pays pauvre du Sud. Une jeune femme handicapée accompagne sa mère ; elle s’appelle Marylin et porte parfois des couleurs claires ou vives. Les autres sont désignés dans le programme par des lettres : A (Hervé Pierre), B (Dominique Blanc), C (Anne Kessler), D (Alain Lenglet), E (Danièle Lebrun), F (Christian Gonon), G (Bruno Raffaelli), H (Martine Chevallier), I (Gilles David), J (Didier Sandre). Ils ressassent leur passé, leurs maux, l’approche de la fin. Mais ils se différencient des personnages de Beckett, auquel Lars Norén fait parfois référence, par un ancrage social précis. À l’exception d’une femme médecin (C) et d’un pasteur (D), ils ont connu une vie de labeur peu gratifiant, « une courte et pauvre vie de merde », dit l’un. Deux d’entre eux, A, ouvrier du bâtiment, et G, chauffeur routier, se révoltent contre ce qui a été leur condition.

Lars Norén fait partager à ces personnages, à des degrés divers, une décrépitude évoquée jusque dans ses détails les plus réalistes. Il leur prête aussi, dans une espèce de surenchère, de concurrence des malheurs, des données biographiques qui ajoutent leur poids à celui de la vieillesse et des maladies. A a perdu sa sœur quarante ans plus tôt et continue à l’attendre dans le brouillard de sa mémoire. B, sa femme, ne l’a jamais aimé et se rappelle leurs relations sexuelles avec une rare violence. C a perdu sa fille âgée de trente et un ans, malade depuis qu’elle a dix-neuf ans. D a été abusé dans ses jeunes années : « L’après-midi, il m’a donné La Pesanteur et la grâce de Simone Weil et le soir, il a mis son gros pénis dans ma bouche. » F a perdu, enfant, son père qui s’est pendu et vient d’enterrer un frère dont il ignorait l’existence, de vider sa maison dont le souvenir l’obsède : « Je pouvais pas imaginer dans ma fantaisie sauvage qu’un humain avait pu vivre dans une telle misère […] C’était comme regarder la folie. » G a perdu son fils à la suite d’une erreur médicale. H vit seule avec sa fille « arriérée, demeurée » : « ça fait presque quarante ans que j’ai pas eu d’homme. L’homme qui l’a faite, c’était le dernier ». I a perdu son père à l’âge de neuf ans, vient d’être quitté, après vingt-sept ans de mariage, par sa femme, qui a jeté son téléphone par la fenêtre : « Mon portable me manque. Toute ma vie est là ».

Lars Norén, Poussière

© Brigitte Enguérand, coll. Comédie-Française

Et pourtant Lars Norén considère sa pièce comme une comédie ; il a souhaité travailler avec les acteurs dans ce registre, délibérément présent dans certaines répliques, telles que : « ça prend plus de temps de mourir ici que dans un opéra » ou « il restera bientôt plus un seul con. Seulement moi-même ». Des rires semblent aussi se déclencher en réaction à des répliques inhabituelles salle Richelieu : « ça pue la chatte sale ici. La vielle chatte », « Je me suis pissé dessus », « Je ne sais plus si j’ai une chatte ou une bite ». Mais l’obscénité majeure reste la mort, celle que les bienséances classiques interdisaient de montrer sur scène. Elle intervient avec une première disparition, celle du pasteur, passée presque inaperçue. Peu à peu les autres suivent, mort calme pour I ou « violent paroxysme » pour G. Seule survit Marylin, celle qui aide à passer de l’autre côté du rideau de tulle, rendu translucide par la lumière. Alors se poursuit un dialogue entre les encore vivants, dans l’attente de leur tour, et les défunts, accompagnés par les jeunes comédiens de l’Académie de la Comédie-Française, tout de blanc vêtus, rejoints par un enfant de neuf ans, retrouvé noyé sur la plage. Cette irruption de l’actualité, les allusions aux réfugiés, dont les corps sont transportés sur des brancards ou dans des sacs noirs, semblent constituer un contrepoint à la mort naturelle.

« Le théâtre est une protestation contre la mort », écrit Lars Norén. Il n’est pas sûr que tous les spectateurs de Poussière, selon leur âge et leur vécu, puissent également comprendre cette position. Mais ils peuvent connaître une réception consolante du spectacle grâce aux interprètes, à leur manière de partager par leur art l’humaine condition. Françoise Gillard donne une présence rare à un rôle muet, qu’elle montre la levée de toute inhibition dans ses attouchements avec G ou qu’elle devienne une sorte d’ange de la mort. Ses partenaires participent à une chorale dont Lars Norén serait le chef. Ils ont dû se confronter à une écriture faite de soliloques, de reprises, d’interruptions, sujette aussi à des modifications. Grâce à une mémoire exceptionnelle entraînée par la pratique de l’alternance, ils se jouent des difficultés techniques du texte et en donnent toutes les résonances. Chacun maîtrise pleinement son chemin singulier ; peut-être deux d’entre eux suivent un parcours plus particulièrement difficile. Didier Sandre (J) reste longtemps en retrait, laisse deviner, dans le silence, par la seule intensité de son regard et les variations de ses expressions ses tourments intérieurs, jusqu’à ce qu’il rappelle la mort d’un chien ou la nostalgie de son véritable amour, perdu par manque de courage. Au contraire Hervé Pierre (A) ne cesse de faire fortement entendre sa révolte, sa détresse, sa solitude. Il est celui qui doit aller le plus loin dans la nudité, la décrépitude, la ruine de tout son être : magnifique oblation à son art d’un très grand comédien.

Monique Le Roux

À la Une du n° 50