Une journée très particulière

Avec sa mise en scène d’Un jour en octobre (Oktobertag), au théâtre de l’Atalante, Agathe Alexis contribue à faire redécouvrir un grand auteur, Georg Kaiser, un temps oublié. Et elle prend un beau risque par le choix d’une pièce qui peut rester difficilement compréhensible pour une partie du public.


Georg Kaiser, Un jour en octobre. Mise en scène d’Agathe Alexis, Théâtre de l’Atalante, jusqu’au 13 février.


Derrière la belle façade de l’Atelier, place Charles Dullin, se cache un petit lieu, l’Atalante, créé en 1984 par Agathe Alexis, Alain Alexis Barsacq, Christian Schiaretti, toujours dirigé par les deux premiers, après le départ du troisième, actuellement à la tête du TNP de Lyon Villeurbanne. Malgré l’exiguïté de la salle, il propose une programmation riche et variée, dernièrement l’adaptation par Stéphanie Loïk de La Fin de l’homme rouge de Svetlana Alexievitch ou Déjeuner chez Wittgenstein de Thomas Bernhard, mis en scène et interprété par la grande actrice qu’est aussi Agathe Alexis.

Un jour en octobre date de 1928, à une époque où Georg Kaiser a cessé d’appartenir pleinement au courant expressionniste et écrit ses pièces les plus originales, avant d’être réduit au silence et à l’exil par le régime nazi. Son traducteur attitré, René Radrizzani, présente Octobre comme un « hommage subtil et passionné à Kleist », en particulier à sa nouvelle La Marquise d’O et à sa pièce La petite Catherine de Heilbronn. La marquise d’O, chaste veuve, sauvée, puis violée, pendant un évanouissement, par le Comte F, est prête à épouser le géniteur de son enfant, quel qu’il soit, mais persiste durablement à se refuser au Comte, devenu son mari, parce qu’elle l’a aimé dès sa première apparition. La jeune Catherine, follement éprise, au premier regard, du Comte de Strahl, cherche vainement à le persuader de leur amour, jusqu’à leur union finale. Ces deux figures féminines ont manifestement inspiré celle de Catherine, héroïne d’Un jour en octobre, mère d’un enfant né d’ « une union mystique » avec un jeune officier inconnu, d’un rapport charnel avec le garçon boucher du village.

Pour Kaiser « Écrire une pièce, c’est développer une idée jusqu’à sa dernière conséquence », à partir éventuellement du « hasard le plus malencontreux ». Pour Catherine, la rencontre, un jour d’octobre, du lieutenant Jean-Marc Marrien, devant la devanture d’une bijouterie, puis à l’église pendant la messe, enfin dans une loge de l’opéra, ne relève en rien du hasard. Elle a célébré leurs noces et justifie leur union la nuit même. Le « hasard le plus malencontreux » fut le passage, dans le couloir, du garçon boucher Leguerche qui allait rejoindre sa fiancée, domestique dans la maison. Catherine, toute à l’attente de son « époux », lui ouvrit sa porte, passa avec lui sa « nuit de noces » et conçut un enfant. « Ce drame mystique, où l’insolite fait irruption dans la vie de tous les jours » (René Radrizzani) se déroule de manière si implacable, jusqu’à son double dénouement, qu’il s’impose à la lecture.

Georg Kaiser, Un jour en octobre

Il en va autrement à la représentation, face à des spectateurs parfois moins sensibles qu’un public germanique à la reprise de thèmes inspirés de Kleist, plus familiers de quiproquos vaudevillesques ou même de variations comiques à partir du mythe d’Amphitryon. D’entrée Agathe Alexis situe avec justesse sa mise en scène sur deux registres grâce à la scénographie de Robin Chemin. « Le grand salon dans la villa de Coste, en hémicycle, s’ouvre à l’arrière par une haute porte vitrée, sur la terrasse surplombant le parc », indiquent les didascalies. À l’Atalante, l’avant du plateau est délimité par des panneaux en arc de cercle, qui, tantôt presque opaques, concentrent toute l’attention sur le salon, tantôt rendus translucides par les éclairages de Stéphane Deschamps, révèlent un arrière plan bucolique, lieu de rêve et de fantasme. Quatre des cinq interprètes se cantonnent dans l’espace de la réalité quotidienne : l’oncle Coste (Hervé Van der Meulen), le lieutenant Marrien (Bruno Bouzaguet), le garçon boucher Leguerche (Benoît Dallongeville), l’abbé Jattefaux (Jaime Azoulay), un quatuor masculin, puisque la gouvernante, Madame Jattefaux dans le texte, a été remplacée par un précepteur. Jaime Azoulay assure aussi la création sonore, ce qui peut expliquer la disparition d’un rôle féminin. Le seul de la distribution est donc tenu par Ariane Heuzé/Catherine, qui, confrontée aux échanges prosaïques, irradie de toute son « union mystique », circule, évanescente, dans l’espace onirique, semble peut-être entraîner ses interlocuteurs sur son propre terrain grâce à la force de son amour.

Par le traitement des différents personnages, Agathe Alexis souligne l’opposition de classes. Monsieur Coste, dont « le nom dans toute la France ne se prononce qu’avec le plus grand respect », vêtu d’un costume trois pièces, commence par traiter de haut ses différents interlocuteurs, essaie de calmer sa colère en fumant un cigare, buvant quelques gorgées d’une flasque. Le lieutenant Marrien, qui « sert dans un des meilleurs régiments de France […] descend d’une des premières familles du pays », aux dires de Coste, est en uniforme d’officier, très élégant dans sa tenue faute de l’être toujours dans ses propos. Il forme un contraste frappant avec le garçon boucher Leguerche. Pour sa première visite, celui-ci s’est habillé le mieux possible, ce qui accentue sa gêne. Lors de son retour, porteur de nouvelles exigences, il est resté en tricot de corps sous son veston, il n’a plus besoin de se conformer à une attente supposée, il se croit en position de force. La référence explicite à l’univers de Rainer Werner Fassbinder en fait une incarnation saisissante de l’humilié qui veut prendre sa revanche.

Agathe Alexis a choisi de laisser l’interprétation de la pièce en suspens. Elle anticipe la violence finale du lieutenant, évoquée par un cri dans le texte, montrée de manière sanglante dans le spectacle, par son comportement antérieur à l’égard de Catherine. Lors du tête-à-tête, Marrien ne se contente pas de menaces, d’un rappel de la nuit passée avec le garçon boucher. Il ne cesse de frapper la jeune femme, de la jeter à terre, avant quelques instants plus tard de  lui déclarer : « Et moi, je commence à t’aimer de toutes mes forces, Catherine ». A l’acte suivant, il accompagne sa déclaration : « Je l’épouse – parce que je l’aime », d’une mimique de désaveu, provocation envers Leguerche ou dénégation pour lui-même ? Et à la question suivante : « Vous n’avez pas besoin d’argent ? », il répond de manière sibylline : « De la part de Monsieur Coste – non ». Il semble ainsi donner une possible crédibilité à l’accusation de son interlocuteur : « Il s’agit d’acheter un père acceptable pour l’enfant. Avec de l’argent, on obtient même un lieutenant en y mettant le paquet nécessaire ». Libre alors au spectateur d’adhérer à cette hypothèse, lecture politique et noire d’une pièce de toute façon terminée par un meurtre, ou de croire à la bonne foi de Coste, l’oncle de la jeune femme, dans sa déclaration finale adressée au lieutenant Marrien : « Votre amour pour Catherine vous a ébranlé au plus profond de vous-même. Je ne loue ni ne blâme votre attitude. Sublime, elle transcende mon jugement ».

Monique Le Roux

À la Une du n° 47

La carte des livres