Dessins d’enfants, guerres d’adultes

Déflagrations : Dessins d’enfants, guerres d’adultes, coordonné par Zérane S. Girardeau, rassemble un corpus de 154 dessins d’enfants, retraçant un siècle de conflits, de la Première Guerre mondiale à la guerre en Syrie.


Déflagrations : Dessins d’enfants, guerres d’adultes. Éditions Anamosa, 271 p., 30 €


Fruit d’un travail considérable de collecte et d’archivage, cet ouvrage est aussi l’expression d’une volonté, celle de faire voir la violence, d’interroger tous les implicites de la représentation, par l’enfant, d’une scène de guerre, et de faire entendre des dialogues entre ces enfants, des artistes et des spécialistes en sciences humaines. Et ce sous l’œil brillant et sensible de Françoise Héritier qui a accompagné ce projet et signe la préface de l’ouvrage. Zérane S. Girardeau évoque dans son introduction un « hommage à l’acte de dessiner des enfants – un acte de jeu, de création, de narration intime, de lien et de soin » et ce que ces dessins montrent de la « persistance de la vie ».

Déflagrations : Dessins d’enfants, guerres d’adultes

Darfour, 2005. Par Doa 11-12 ans. Camp de réfugiés sur la frontière entre le Soudan et le Tchad. Ce dessin montre les janjawids sur des chevaux et des chameaux, une femme lève ses bras en l’air car elle est ciblée en vue de violence sexuelle ou d’exécution. Un soldat prend une femme pour la violer. Elle a un téléphone portable à côté de sa tête : “ Elle veut appeler à l’aide les organismes ”. HRW a changé le prénom de l’enfant pour sa protection. © HRW

Forcément lacunaire, de par la précarité même de l’objet choisi, Déflagrations permet malgré tout de traverser ce « vingtième siècle malheureux », comme l’appelait Imre Kertész dans L’Holocauste comme culture. Il fait la somme d’expériences individuelles, dans des contextes historiques et culturels extrêmement variés, celles de la guerre, dessinée par des enfants, expériences individuelles qui frappent pourtant par leurs similitudes.

Tous les dessins sont référencés et chaque conflit représenté est précisément contextualisé. Dans le même souci de clarté, un glossaire de quelques définitions juridiques est présent en fin de volume. Manon Pignot, historienne, souligne combien il est absolument nécessaire d’historiciser ces dessins, sans nier dans la récurrence de certains détails « une forme d’universalité », celle de la « dimension anthropologique de l’expérience de la guerre » qui sont, de manière totalement bouleversante, les différentes manifestations de « l’effroi ».

Les dessins sont classés selon 28 entrées thématiques, de « Animal » à « Viols », en passant par « Corps », « Jeu », « Séparation », pour ne donner que quelques exemples. Pas de surprise dans ces entrées, au vu du sujet et du corpus, mais une volonté de rassembler des dessins exécutés à des périodes diverses, et dans des conflits divers, aux quatre coins du monde, comme s’il s’agissait de mettre au jour la récurrence des motifs guerriers, quel que soit leur contexte politique, culturel ou historique.

On note par exemple à quel point les femmes du cimetière de Pantin à Paris pendant la Grande Guerre sont proches des femmes iraniennes devant les tombes et les photographies de leurs martyrs au cimetière Behesht Zahra. Des échos très forts, dans le trait tout comme dans la couleur, nous frappent, sur une double page mettant en regard un dessin de l’attaque du World Trade Center en 2001 et Beyrouth au début des années 1980, dans l’entrée qui donne son titre à l’ouvrage.

Déflagrations : Dessins d’enfants, guerres d’adultes

Seconde Guerre mondiale, Russie, 1943. Victor Sturit, né en 1930, envoie ce dessin à sa mère au goulag, « Vengeance pour le sang des enfants ». Gouache sur papier © Memorial International

Plusieurs artistes ont également participé à ce travail, choisissant un dessin qu’ils accompagnent alors d’un texte, ou d’une œuvre graphique. À cet égard, la couverture est remarquable. Au dessin de Fils, 10 ans, Rwanda, 1994 répond celui d’Enki Bilal, sur la quatrième de couverture, et un court texte : « Le fils s’appelle Fils, il a dix ans, et il est le fils de son père ? Ce que voit Fils, ce jour de sa jeune vie, son père ne l’aurait jamais voulu. Mais la trace que laisse son regard est désormais éternelle… Car Fils nous donne à voir son Guernica à lui. »

Linda Lê en regard d’un dessin intitulé « L’oncle combattant au chapeau fleuri », qui vient du Vietnam et date de 1972, écrit un poème intitulé « Aube sanglante » qui se termine ainsi « C’était à l’aube de la fête de la Lune. / Nous, les enfants, on attendait la fleur / qu’il devait rapporter du champ de bataille. »

L’ouvrage a une très forte charge émotionnelle, évidemment, de par la nature même des représentations qui sautent aux yeux et prennent à la gorge, mais sa dimension artistique et scientifique n’est pas à négliger. Un vrai questionnement s’élabore au fil des pages, et notamment celui de la responsabilité des adultes, clamée dès le titre de l’ouvrage, dans cette terrible opposition : « dessins d’enfants, guerres d’adultes ». La réponse des artistes ici est une manière de prendre, en partie seulement – comment pourrait-il en être autrement-, leur responsabilité. Celle de regarder bien en face ces dessins, et d’entendre leur silence assourdissant.

Françoise Héritier rappelle ce paradoxe saisissant entre le bruit de la guerre et ces dessins. Elle commence par décrire et analyser ce que l’on pourrait considérer comme le dessin inaugural de l’ensemble, fait au Darfour en 2007 par un garçon de neuf ans après l’attaque de son village par l’armée soudanaise et les milices janjawids en 2003. Elle fait cette remarque qu’il faut garder à l’esprit tout au long de l’ouvrage : « Et ce qui me frappe le plus peut-être dans un dessin comme celui-ci, que je vois presque comme prototypique de tous les autres, c’est le silence assourdissant. […] ce qu’on oublie, devant ces représentations visuelles, c’est qu’eux aussi [les enfants] ont été partie prenante. Ce sont eux qui ont couru pour se mettre à l’abri, ce sont eux qui ont vu leurs mères emmenées et peut-être violées, ce sont eux qui ont vu arriver sur eux-mêmes les soldats, les janjawids, les mitrailleuses, les chenillettes, les bombes, les avions. Ce sont eux qui ont vu des personnes être égorgées et qui ont vu, horreur suprême – et à ce titre installée tout en haut de la page, au sommet de la pyramide -, un bébé plongé vif dans un baril d’eau bouillante. Ils ont vu, ils ont couru, ils se sont cachés, ils ont essayé de se taire pour ne pas attirer l’attention, mais ils ont entendu tous les bruits. Cela, le dessin ne peut le dire, mais il me semble que certains traits cherchent à rendre compte de la puissance déflagratrice du bruit qui accompagne ces exactions. Le silence est total sur la page. Mais la réalité obscène a dû être faite de fureur et de vacarme. Et c’est la force de ces dessins de nous faire entendre et entendre encore le vacarme […]. Moment de sidération parfaite que celui du dessin, comme la ligne froide d’un coup de couteau qui séparerait un avant et un après d’un monde, le monde de l’enfance et le monde désespéré de l’adulte à venir. »

Déflagrations : Dessins d’enfants, guerres d’adultes

Tchétchénie, 2000. Dessin réalisé par un enfant tchétchène réfugié dans un camp en Ingouchie. © Patrick Chauvel

Utiliser des sources produites par les enfants eux-mêmes, qu’est-ce que cela implique dans le travail d’historien ? En quoi ces dessins laissés par des enfants sont des témoignages à part entière ? Outre leur dimension testimoniale subjective, indéniable, ces dessins peuvent aussi devenir des preuves juridiques. Olivier Bercault, juriste, retrace une expérience menée dans le camp de réfugiés d’Am Nabak au Tchad, par deux chercheurs de l’organisation de défense des droits de l’homme Human Rights Watch qui distribuent aux enfants des crayons et du papier et recueillent leurs dessins. Ces deux chercheurs étendent leur travail à d’autres camps, vers d’autres villages, et tous retracent la violence des exactions commises au Darfour. Ils revêtent un intérêt au regard du droit pénal international et ils deviennent « preuve objective » en ce qu’ils « participent à l’identification de modes opératoires réguliers du gouvernement soudanais, de son armée et de ses alliés des milices », ce qui a convaincu la Cour pénale internationale qui a accepté en novembre 2007 comme « preuve circonstancielle » 500 dessins d’enfants illustrant le conflit au Darfour.

L’ouvrage, l’entreprise dans son ensemble, interroge aussi notre rapport à l’image et son éventuelle modification induite par l’information en continu. La photographie d’Aylan, qui avait suscité l’émoi et la colère, relayée dans tous les médias, sur tous les réseaux sociaux, suivies d’autres photographies de ces migrants sacrifiés sur le chemin de l’Europe, qui surgissent sur nos tablettes et nos smartphones, dans un bruit assourdissant, trouve un contrepoint silencieux ici.

Ces dessins montrent peut-être bien davantage, et ouvrent on peut l’espérer un autre espace de pensée de la représentation. Cela permet, et c’est un enjeu éthique majeur, de poser la scène de la « violence universelle » évoquée par Françoise Héritier sans qu’il soit possible de l’occulter, en l’extirpant du magma insupportable de l’image en continu. Et d’enfin nous obliger à la regarder en face.


Cet article a été publié sur notre blog.

Gabrielle Napoli

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