Conrad, écrivain hors sol

La scène est en Pologne, c’est-à-dire nulle part, dit à peu près Jarry pour ne pas situer son Ubu roi. Né en Ukraine, alors possession russe (1857), d’une famille bannie par le tsar, orphelin, élevé en Angleterre dans une langue étrangère, Conrad, personne déplacée, endossera à la perfection le rôle de l’écrivain anglais absolu en atteignant, dans une œuvre singulièrement maîtrisée, un statut de styliste aussi exigeant que son contemporain, et, à certains égards modèle, Stevenson.

Mais cette naturalisation, devenue juridiquement effective en 1886 seulement, quand Joseph Conrad a 29 ans, ne fait pas de sa terre d’adoption un véritable lieu d’ancrage. À l’époque du « Rule Britannia, rule the waves ! » , il adopte, et cela ressemble presque à une manière de dérision, la carrière hyper victorienne de marin, s’engageant à 17 ans et bourlinguant, de l’Inde à l’Indonésie, pendant plus de vingt ans, sans port d’attache jusqu’à son mariage à la fin du siècle, qui coïncide avec le début d’une entreprise littéraire constituée en grande partie – comme celle de Stevenson, qui s’achève avec sa vie à Apia, capitale des Samoa, en 1894 – d’aventures maritimes ou de ce qui peut passer pour des récits de voyages.

Joseph Conrad, Au cœur des ténèbres et autres écrits

Le Torrens, dernier voilier sur lequel voyage le capitaine Konrad Korzeniovki

Suprêmement anglais en apparence, car grand voyageur de l’Empire à son apogée, mais voyageant comme une algue, déraciné permanent et d’une inquiétante étrangeté (malgré une fin de vie calme et bourgeoise dans le Kent où il meurt en 1924), et demeuré en réalité de nul pays, c’est-à-dire aussi profondément polonais qu’il est possible, ce contraste entre l’être et le paraître fait tout le charme, insidieux et morbide, de son écriture impeccable.

On ne la fait pas à Conrad. On ne lui vend pas clés en main un appartement confortable où méditer sur le bonheur de côtoyer une humanité bien élevée, charitable et exempte de mauvais penchants à la condition de bénéficier du sage environnement d’une monarchie parlementaire moderne et éclairée. Il finit certes par habiter en honnête homme, après des années de vagabondage, le cocon so british que lui a tissé le succès de ses livres, mais il n’y vit pas. Sa vie à lui, c’est le fond de cale du Narcisse où la perversité s’est nichée, c’est l’Afrique où grouillent, dans les profondeurs infernales, des êtres privés de rédemption.

Même Stevenson, seul écrivain britannique (écossais d’ailleurs et non pas anglais) assez hanté par l’Ange du bizarre pour lui être comparable, et par moments d’une désespérance aussi opaque (voir Dr Jekyll bien entendu, mais aussi et surtout The Merry Men et Olalla), conserve toujours, dans l’arrière-salle des crises de noirceur, une sorte d’innocence enfantine véhiculée par des génies nocturnes, ses brownies qui, dit-il, lui apportaient l’inspiration sur un plateau. Et il est capable, en marge d’une production qui frôle parfois l’horreur gothique, d’écrire les nursery rhymes réunies dans A Chid’s Garden of Verses, ce recueil d’une ahurissante fadeur.

Joseph Conrad, Au cœur des ténèbres et autres écrits

Joseph Conrad

Aucune voix d’enfance chez Conrad. C’est un observateur du monde adulte, désespérément. Rien de figé pourtant, dans sa prose nerveuse et ferme, mais une émotion sous-jacente, et une présence de la passion, érotique notamment, absente chez Stevenson alors qu’elle figure, évoquée avec une rare acuité psychologique, par exemple dans la nouvelle initiale du recueil tardif de Conrad En marge des marées (1915). Est-ce là l’empreinte du catholicisme originel, demeuré inaltéré dans le contexte puritain de l’éducation anglo-saxonne ? Je le crois, et c’est une autre preuve que Conrad est un auteur fort polonais bien qu’il ne soit jamais revenu, dans ses écrits, à l’idiome natal.

Polonais donc, d’une tristesse toute polonaise malgré un humour décalé que l’on retrouve chez Gombrowicz. Polonais d’un monde sans Pologne, autant dire apatride, errant, privé de racines et de l’assurance qui leur est liée. Au cœur des ténèbres n’est pas tant une plongée dans l’extrême noirceur de l’homme – et plus spécifiquement du mâle – qu’une exploration du rien, clé de toutes choses, où l’Afrique insondable se confond avec le néant. C’est pourquoi nous l’aimons, notre Conrad, frémissant amoureux de la féminitude reléguée, chroniqueur sans lénifiante mansuétude de la méchanceté universelle, écrivain essentiellement déplacé, notre alter ego en vacuité et en mépris des fins dernières.


Retrouvez notre dossier consacré à Joseph Conrad en suivant ce lien.

Maurice Mourier

À la Une du n° 44

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