Incertain Frédéric Pajak

Les éditions Noir sur Blanc publient coup sur coup deux livres de Frédéric Pajak : Un certain Frédéric Pajak, sorte de livre-album dans lequel on découvre un artiste rebelle et utopiste, et Blessures, tome 6 de son Manifeste incertain, où l’auteur revient, textes et dessins à l’appui, sur quelques épisodes douloureux de son enfance. Deux fort beaux ouvrages. 


Frédéric Pajak, Blessures. Manifeste incertain, tome 6. Noir sur Blanc, 144 p., 23 €

Un certain Frédéric Pajak. Entretiens avec Christophe Diard. Noir sur Blanc, 240 p., 26 €


Frédéric Pajak

Frédéric Pajak, Enfer

Vous connaissez déjà Frédéric Pajak ? Allez directement à la case Blessures. Manifeste incertain, 6. Vous ne connaissez (vraiment) pas Frédéric Pajak ? Alors, commencez par Un certain Frédéric Pajak, un livre-album passionnant qui relate les faits et gestes de celui qui est à la fois écrivain, dessinateur, éditeur, homme de revues, etc. Cela fait beaucoup de Pajak d’un coup, me direz-vous ? On a l’âme d’un couteau suisse ou on ne l’a pas…

Il n’y a pas un mot de trop dans cette suite d’entretiens, mots et dessins de lui, mots des autres, les amis surtout, qui tentent de dire l’homme, cerner le personnage (lisez le bel hommage de Roland Jaccard), approcher l’étrange animal qui tantôt fait des livres, tantôt se terre. Un genre de gars utopiste-anarchiste-artiste que l’on sent à la fois proche et détaché du monde qui l’entoure (sentiment rare et cher). Mais c’est peut-être sa sœur, Anne-Pia, qui résume le mieux le bonhomme : « Mon frère, c’est un éléphant, un paresseux et un petit loup en même temps. »

Parfois les livres ressemblent à ceux qui les font. Indéfinissables sont ainsi les ouvrages de Pajak, comme insaisissable est la vie de l’auteur. Voyez par exemple le très étonnant Nietzsche et son père, et aussi Mélancolie, J’entends des voix, Autoportrait, tous livres de dessins et de destins, d’histoire et d’Histoire, d’un moi et d’un autre moi, miroir qui ne dit pas son nom, le dit pourtant, et dans lequel on finit par apercevoir… mais qui donc ? Incertain Pajak…

Frédéric Pajak

Frédéric Pajak, Autoportrait

Le projet Manifeste est évidemment à rapprocher de ces livres-là. À ceci près que l’ensemble est plus touffu, plus ambitieux, plus hasardeux encore que les précédents. On y croise Walter Benjamin tout seul, Benjamin qui croise Ezra Pound, Pavese, Gobineau même, bref, des fantômes familiers, ou inattendus, de l’auteur. L’idée vient d’on sait à peu près quand et où : à un moment où l’enfant cultive le dernier carré de son enfance. Le secret, la douleur, le silence y poussent comme d’étranges fleurs noires et blanches : « Je suis enfant, dix ans peut-être. Je rêve d’un livre, mélange de mots et d’images. Des bouts d’aventure, des souvenirs ramassés, des sentences, des fantômes, des héros oubliés, des arbres, la mer furieuse. J’accumule des phrases et des dessins, le soir, le jeudi après-midi, mais surtout les jours d’angine ou de bronchite, seul dans l’appartement familial, libre. J’en fais un échafaudage que je détruis très vite. Le livre meurt chaque jour. »

Blessures, pour en venir au sujet, est donc le sixième et dernier en date de la série Manifeste incertain (il en est prévu neuf). Mais une fois n’est pas coutume, le personnage principal est Pajak lui-même. Pajak qui raconte Frédéric, s’approche de lui ; à petit pas de loup, comme de bien entendu. Il est question, entre autres, de la mort du père dans un accident de voiture près de Vitry-le-François, alors que l’enfant n’a pas dix ans ; d’un autre accident encore, provoqué par la mère, en Espagne cette fois ; d’un combat avec, pour, contre le petit frère ; de villes traversées, oubliées, rappelées, aimées, trop aimées peut-être. Tel ce saisissant portrait de Paris (métaphore du rapport à une mère trop femme et pas assez maternante ?) : « Suis-je né de ces murs, de ces avenues, de ce fleuve ? Il s’agirait donc de mon territoire à moi ? Mais Paris ne coule pas dans mes veines. Je n’ai pas de larmes pour lui, pas même un sourire. Et pourtant j’aime son trottoir anonyme, la foule d’inconnus que l’on fend les soirs de brouillard, gare de l’Est ou place de l’Opéra. J’aime ce bar de nuit qui ne ferme qu’au petit matin, et ces cœurs abîmés qui me tiennent la jambe pour un verre de plus, et que je ne reverrai pas. J’aime, traînant des heures dans Paris, cette ruelle qui surgit tout à coup, et que je n’avais jamais vue, et que j’oublierai. »

Frédéric Pajak

Frédéric Pajak, Mai 68

La manière de conduire le livre est saccadée, avec ses accidents de la mémoire, ses souvenirs épars, à demi effacés. D’ailleurs, Pajak annonce la couleur dès les premières pages, en un style et des mots qui ne sont pas sans rappeler le Stendhal de la Vie de Henry Brulard : « Je m’efforce de reconstituer ma jeunesse en comblant les intervalles oubliés, mais rien à faire. Ne restent que des vestiges éparpillés. L’herbe et la ronce les recouvrent. Plus aucune continuité n’est possible. Je ferai donc avec. J’assemblerai quelques pièces du puzzle. Et peu importe que tout soit dépareillé. J’en ferai ce qui voudra venir. »

Pourquoi ce retour en enfance ? On hésite : pour revivre, revoir, renaître peut-être. Il y a en tout cas dans ce livre une tentative ou une tentation de recoller non pas les morceaux de passé entre eux, mais le passé avec le présent, avec toute la prudence et la pudeur qui s’imposent : « Parfois, de l’enfance surgit un être lointain. C’est quelqu’un d’autre et c’est soi-même. Il subsiste confusément au fond de nous. Nous ne pouvons ni le corriger ni le parfaire. Mais nous pouvons l’accepter. Nous pouvons le regretter. »

Blessure : c’est un mot fort, un mot-image presque, qui touche au plus profond de soi, au plus intime. Une blessure ne se communique guère, ne se partage pas plus. Elle est ce moment malheureux et vivace avec lequel on vit, seul à seul. Et c’est bien de cette solitude qu’il est question dans Manifeste 6, la solitude d’un enfant qui n’a que le silence à « opposer » à la mort de son père, la solitude du même qui s’est trouvé comme livré au regard des adultes dans un camp de naturistes alors qu’il n’avait que quatorze ans. Gêné par la mère dans son intimité même, intimidé à jamais : « Mais moi, son garçon, je ne partage en rien sa liberté. Jusqu’ici, les parties intimes de mon corps étaient dissimulées sous un short ou un pantalon. Ces vêtements m’étaient comme une protection contre l’agression du monde. Devoir soudain me montrer nu la journée entière, le corps inachevé, livré à tous les regards, m’a blessé, sans que j’en aie conscience. J’ai eu honte, et cette honte m’a longtemps collé à la peau. »

Frédéric Pajak

Frédéric Pajak, Barcelone

Blessures continue sans nul doute Autoportrait, paru il y a tout juste dix ans. Mais il est plus nu, si l’on peut dire, débarrassé de sa gangue théorique. C’est aussi comme si dessins et textes s’étaient fécondés les uns les autres, donnant peut-être à voir ce que l’auteur appelle, dans Autoportrait, le « feu follet de la vérité vraie » : « Écrire sur soi comme on peindrait un autoportrait, c’est tout sauf s’attacher à sa biographie, se perdre dans des confessions ou exhiber son journal intime. Néanmoins, cela tient d’une nécessité comparable : forcer la lumière, et l’ombre donc – et toute l’ombre d’abord. L’idéal serait de pouvoir se mentir à soi-même avec tant de justesse qu’à la fin de sa propre comédie, dans les débris du décor en toc, surgisse non pas la vérité vraie, mais son feu follet, dansant entre des phrases pulvérisées en forme d’aveux. »

C’est une telle lueur qui semble apparaître au milieu du livre (et de la vie ?) de Frédéric Pajak, lorsqu’il se découvre, par sa grand-mère maternelle, « Juif sur le tard ». Drôle de sentiment qu’éprouve l’auteur à ce moment-là, comme un mélange d’acceptation et de rejet : « Que dois-je ou que puis-je éprouver ? Me réjouir ? Désavouer ? Oublier ? Avant d’être juif par ma mère – c’est-à-dire par descendance directe – j’étais juif par l’Histoire. D’un sentiment absolu, irrépressible » qui se concrétise un peu plus loin en un usage peu commun du conditionnel : « Je ne serais pas Juif. Je ne serais pas non plus étranger aux Juifs. Je suis d’une langue. Si j’en savais plusieurs, je serais de plusieurs langues. La langue des autres me fait rêver. Je voudrais la parler et la lire. Ceux qui savent passer d’une langue à l’autre forcent l’admiration. »

Et pourtant, cette langue qui le fait rêver, ne l’a-t-il pas déjà trouvée ? Comme entre les mots et les images, un silence qui parlerait, enfin.


Cet article a été publié sur Mediapart.

Roger-Yves Roche

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