La chute de Rome et notre déclin

La chute de l’Empire romain est moins un fait historique qu’un problème philosophique touchant au sens de l’histoire. Peut-on admettre les idées de décadence et de chute ? Est-il justifié de chercher dans un passé éloigné des éclairages sur la situation présente, voire des moyens de prévoir ce qui devrait advenir ? Bertrand Lançon pose ces questions en historiographe et éclaire ainsi des débats idéologiques et politiques très actuels.


Bertrand Lançon, La chute de l’Empire romain. Une histoire sans fin. Perrin, 348 p., 22 €


Bertrand Lançon, La chute de l’Empire romain. Une histoire sans fin

Ruines antiques, gravure de Jacob van der Ulft (XVIIe siècle)

L’enjeu peut se dire simplement. Dans la représentation commune, la chute de l’Empire romain a eu plusieurs causes, dont la lourdeur de la fiscalité, des querelles religieuses et les « grandes invasions ». Il n’est pas difficile de reconnaître là des problèmes auxquels est confrontée notre époque et d’en déduire que nous glissons sur la pente d’une décadence qui n’aura d’autre issue qu’une chute de notre culture, au profit de nouveaux barbares. Si la coloration politique de pareils propos est facile à identifier, il paraît plus difficile de leur opposer des arguments décisifs. En fait, l’argumentation décliniste ne paraît si puissante que pour être fondée sur un cercle vicieux : on projette sur le Ve siècle des catégories propres à notre époque et l’on triomphe sur le mode : « vous voyez bien à quelle chute catastrophique a mené cette terrible conjonction ». Gare, donc, à l’invasion par de nouveaux barbares, à la fiscalité dévoreuse des énergies, à cette nouvelle religion qu’on prétend nous imposer. Il ne sert à rien de rétorquer que les choses pourraient évoluer autrement, que, cette fois, les barbares pourraient s’acclimater et respecter nos institutions : les idéologues déclinistes ironiseront sur la dangereuse naïveté de ceux qui refusent de voir les leçons que l’histoire impose et se complaisent à un illusoire moralisme.

La question a fait l’objet d’une bibliographie considérable qu’à première vue on pourrait partager en deux catégories : ceux qui, prenant pour acquise l’évidence qu’il y aurait eu décadence et chute de l’Empire romain, brodent diversement sur le thème de la décadence ; ceux qui mettent en doute cette évidence même. Hélas, cette commode bipartition est trompeuse : les raisons que l’on peut avoir de défendre la thématique de la chute sont très hétérogènes et, loin de relever toutes de choix idéologiques aisément identifiables, peuvent tenir à des options historiographiques tout à fait justifiables. Fort de cette conviction, Bertrand Lançon place le débat sur le strict terrain de l’épistémologie de la discipline historique.

La difficulté de la question ne tient pas à une ignorance où les historiens seraient de ce qui s’est passé au Ve siècle mais à l’interprétation retenue pour un ensemble de faits connus et incontestés. Si surprenant que cela puisse paraître à un lecteur étranger à la corporation des historiens, un des enjeux du débat n’est autre que la délimitation des champs respectifs des médiévistes et des antiquisants. Insister sur la perpétuation de beaucoup d’aspects de l’Empire romain bien au-delà de 476, et donc défendre la notion d’Antiquité tardive, c’est agrandir le terrain des antiquisants au détriment des médiévistes, qui tiennent pour cette raison à la notion de haut Moyen Âge. Cet aspect du débat, sur lequel insiste Lançon, s’ajoute à ceux, connus hors de la profession, liés aux différences nationales. Quand, à la suite de la défaite de 1870, les Français veulent voir les Germains en barbares destructeurs de la civilisation, les Allemands défendent l’idée que les migrations des peuplades germaniques furent, pour l’Empire romain, une régénération, tandis que les Anglo-Saxons, pétris de culture biblique, sont attachés à des perspectives apocalyptiques identifiant Rome à Babylone.

Bertrand Lançon, La chute de l’Empire romain. Une histoire sans fin

Il est convenu de dater la chute de l’Empire romain de la déposition de Romulus Augustule en août 476. D’autres dates auraient pu être retenues, celle-ci a paru commode parce que claire : cet évènement-là, nettement délimité dans le temps, a une portée symbolique évidente. Le sac de Rome par Alaric, en août 410, aura été perçu par les contemporains avec plus d’acuité, d’autant que c’était la première fois depuis huit siècles que la Ville subissait un tel viol. La déroute d’Andrinople, le 9 août 378, avait déjà causé un traumatisme considérable. Il y aurait donc eu d’excellentes raisons de retenir ces deux dates pour la chute de Rome – à ceci près que ces deux catastrophes majeures furent suivies de redressements.

Plutôt que d’attaquer de front la légitimité même des notions de décadence et de chute, Bertrand Lançon examine un à un la dizaine de motifs que l’on a pu avoir de fixer cette date-là. Analysant longuement le sac de 410, il montre que ce ne fut en rien un déferlement de hordes barbares acharnées à détruire la civilisation. Ni déferlement, ni hordes, ni barbares au sens courant du terme. Il en va de même pour chacun de ces motifs, qu’il s’agisse du rétrécissement territorial de l’empire d’Occident, de l’emprise des maladies sur la démographie, de l’idée d’un collapsus économique, de la perception d’un christianisme délétère, de la croyance en un affaissement culturel, du fantasme d’une décadence morale, de l’effacement des structures de l’État. Il lui est aisé de montrer tantôt que les dates ne coïncident pas, tantôt qu’il n’y a pas eu solution de continuité, ou encore que certains faits ont été mal interprétés.

La morbidité, par exemple : s’il y a bien eu la grande peste justinienne, c’est au milieu du VIe siècle et elle n’a pas causé la ruine de l’empire d’Orient, pourtant violemment frappé jusque dans le palais impérial. La décadence morale ? Il ne faut pas prendre au pied de la lettre les vigoureuses dénonciations d’apologistes chrétiens, qui ont repris à leur compte une thématique chère aux moralistes latins dès l’époque de la République. Crise démographique ? Elle est difficile à évaluer et, à supposer même que quelque chose de cet ordre se soit produit au Ve siècle, que faudrait-il en déduire ? Lançon aurait pu rappeler que l’Italie des XIVe et XVe siècles a subi une crise démographique terrible et que le sac de 1527, perpétré par les lansquenets de Charles Quint, fut pour Rome bien pire que n’avait été celui de 410. Ce en pleine Renaissance, une des périodes les plus rayonnantes de l’Italie.

Et puis il y a Romulus Augustule, que son nom prédestinait à être le « dernier empereur », puisqu’il réunissait celui du fondateur de la Ville et celui du fondateur de l’empire. Ce n’était qu’un adolescent et le diminutif qui le ridiculise témoigne de la piètre estime dans laquelle aurait été tenu ce tout petit personnage caricaturalement ultime, le dernier des derniers. En insistant sur son nom, on donne dans une « acmé du pathétique et une esthétisation dérisoire du crépuscule » totalement hors de propos au regard de ce qu’aura été l’existence de ce personnage, le seul titulaire de la pourpre impériale à avoir survécu plusieurs décennies à sa déposition, dans une fort agréable demeure qui plus est.

Bref, conclut Lançon, il n’y a pas lieu de retenir la date de 476, ni d’ailleurs une autre, et mieux vaut s’interroger sur les motifs que peuvent avoir nos contemporains de revenir « sans fin » sur cette supposée « chute de l’Empire romain ». Ceux qui connaissent mal cette période et qui aimeraient y voir plus clair trouveront un grand intérêt à lire ce livre écrit d’une plume alerte, qui sait être précis sans jamais être écrasant.

Bertrand Lançon, La chute de l’Empire romain. Une histoire sans fin

« Sac de Rome par Genséric, roi des Vandales », de Karl Pavlovich Brioullov (1799–1852)

D’un point de vue philosophique, on dira que la question de fond porte sur les notions de décadence et de chute. Si, en effet, on peut parler d’une décadence dans certains domaines (de la vie urbaine, des techniques ou encore du savoir scientifique), il est plus douteux que l’on puisse parler d’une décadence absolue. Il est incontestable qu’en moins de deux siècles Rome a perdu les neuf dixièmes de ses habitants et il est sensé de parler à ce propos d’une décadence démographique de cette ville. Encore faut-il ne pas oublier que, durant ces mêmes deux siècles, la christianisation a fait d’énormes progrès, tant du point de vue du nombre de convertis que de celui de la spiritualité. La plupart des saints dont les vies exemplaires sont narrées dans les hagiographies ont vécu à cette époque.

Au XVIIIe siècle, l’auteur de L’esprit des lois écrit sur « les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence », le voltairien Gibbon dénonce la christianisation responsable du Decline and Fall – mais, au début du même siècle, Boulainvilliers regardait d’un œil positif la prise du pouvoir par les Francs, de qui serait issue toute la noblesse française. À différence des points de vue, divergence des jugements sur la même période.

En dehors même de toute question de date précise et de toute appréciation sur la pertinence de la notion de décadence, on peut s’interroger sur la notion de chute : faut-il vraiment voir dans l’Histoire des successions de chutes ? Celle de tel régime ou de tel monarque, sans doute, mais un effondrement général ? Même dans le cas des civilisations précolombiennes détruites par les conquistadors, l’usage d’une telle notion est sujet à caution : dans les pays andins, au Mexique, beaucoup de traits culturels se sont perpétués jusqu’à nos jours. On reconnaît là les objections faites par l’école de Annales aux historiens de l’évènement et de la coupure. Mais l’enjeu n’est pas seulement d’épistémologie historique. C’est aussi que, s’il y a continuité, on pourra voir dans le pape le successeur de l’empereur d’Occident, ce qui n’éclaire pas seulement l’histoire du Moyen Âge mais aussi la réflexion philosophique sur les relations entre religion et politique.

Lançon ne s’attarde guère sur ces questions, insistant plutôt sur les fantasmes et les hantises propres à notre époque, ce en quoi il n’a pas tort. Et il le fait en conclusion d’un excellent livre d’introduction historiographique à ce débat qui engage toute la représentation que l’Occident se fait de lui-même.

Marc Lebiez

À la Une du n° 41