Internet comme personnage

Sous l’apparente évidence de la simplicité, Une toile large comme le monde est un roman choral admirablement construit. On y suit une petite dizaine d’individus contemporains. Leur point commun et ce qui va leur donner un destin commun est d’être liés au protagoniste principal du livre, un être omniprésent et protéiforme, une baleine blanche que chaque personnage va être contraint de chasser  : internet.


Aude Seigne, Une toile large comme le monde. Zoé, 240 p., 18 € 


Le roman commence avec l’histoire de FLIN, câble transatlantique dédié aux flux de données. Comme dans le formidable roman de science-fiction de Peter Watts, Starfish, c’est l’occasion d’évoquer l’étrangeté radicale des grands fonds : « La neige marine vient nourrir des arthropodes, fétus de pattes dégoûtants qui côtoient des crabes araignées d’un mètre et des poux marins géants, affairés sur le cadavre d’un cachalot », créant ainsi une poésie de la modernité qui fait réagir avec la technologie cet ailleurs des abysses : « Les requins sont attirés par les flux de données, cette effervescence aveugle qui a lieu loin de ses responsables. Ici c’est un jeune requin-crocodile qui s’approche de FLIN. Son corps fuselé serpente sur le sol comme s’il essayait d’en imiter la forme, il sent bien que la bête n’est pas d’ici. Son nez pointu ricoche contre la couche extérieure, il essaie avec les dents, referme sa mâchoire autour du câble qui demeure impassible ».

Le propos principal d’Aude Seigne est de souligner la dimension physique de ce qui, dans le quotidien de la plupart des gens, reste très immatériel. Oui, internet consomme, pollue, imprime une empreinte physique sur le monde, dont le roman recense les différentes manifestations, outre les câbles. On visite plusieurs centres de stockage des données, dont on apprendra que le refroidissement des serveurs y coûte si cher que certains sont construits près du cercle polaire. Globalement, on apprend beaucoup de choses dans ce roman très documenté : qu’ « une heure d’échange de mails dans le monde consomme autant d’énergie que 4 000 allers-retours Paris-New York en avion » ; qu’il existe des équipes professionnelles d’e-sport, c’est-à-dire de jeux vidéo, cloîtrées dans de grands appartements avec coach, manager et cuisinière ; que les composants des appareils numériques sont fabriqués avec des terres rares principalement extraites dans la région de Mongolie intérieure, au prix d’une pollution extrême. Deux des personnages s’y retrouvent devant un site où les entreprises déversent leurs déchets : « Lu Pan et Kuan restent immobiles, scrutent l’horizon à travers la brume empoisonnée, distinguent le train à l’arrêt incliner ses wagons sur le côté. S’en échappe un magma incandescent qui ruisselle le long de la digue, atteint le lac, crée un nuage de vapeur noire au contact de la surface. Le liquide s’écoule pendant une longue minute accompagnée d’un crépitement aérien ».

Aude Seigne, Une toile large comme le monde

Aude Seigne © Romain Guélat

Sans jamais porter de jugement, en utilisant des éléments techniques comme matériau romanesque, Aude Seigne écrit une sorte de polar ou de thriller calme et réfléchi, dont l’enjeu serait de cerner internet, dans toutes ses dimensions et conséquences. Pour cela, elle passe par plusieurs personnages chez qui le web joue des rôles variés. Ils sont réunis en petits groupes divers, comme autant de réseaux domestiques connectés à la toile.

Programmatrice informatique le jour, Pénélope est hacker la nuit, manière pour elle de lutter contre toutes les dérives d’internet : « Contre l’obsolescence programmée, contre les licences abusives, contre le manque de reconnaissance des informaticiens, contre la surveillance numérique, contre l’opacité autour de l’utilisation de nos données, pour un internet comme outil, pas comme business ». Autant dire qu’elle n’est pas satisfaite de sa vie. Son compagnon, Matteo, plonge au service des grandes compagnies de télécommunications pour installer des câbles sous-marins. Ils sont souvent séparés, parce que les câbles, pour se poser correctement sur des milliers de kilomètres, au fond des mers lointaines, doivent être déroulés lentement.

June et Oliver sont relativement plus éloignés d’internet, mais, au sein d’un curieux « trouple », ils vivent avec Evan, qui modère les réseaux sociaux pour une compagnie d’assurances, et qui va être victime d’un piratage de son identité numérique.

Kuan gère un autre type de flux mondialisé, le mouvement des cargos entrant et sortant du port de Singapour. Bien souvent, ceux-ci transportent les matériaux et les appareils indispensables à l’existence de la toile. Toile qui a par ailleurs une influence directe sur sa vie puisqu’elle le prive de son fils, reclus devant l’écran de son ordinateur d’où il poste ses parties de jeux vidéo sur Youtube.

Enfin, Birgit est à la fois la plus engagée dans l’étude d’internet – elle dirige une ONG promouvant le web responsable – et la plus isolée. D’une conférence à l’autre, d’un hôtel à l’autre, d’un avion à l’autre, ses relations tendent à se restreindre au virtuel. Elle va aussi devenir la plus radicale.

Tous se rejoignent autour d’une idée : et si on arrêtait internet ? Pour changer de vie. Pour le recréer sur des bases saines. Comme le souligne Evan, l’existence du réseau mondial rend paradoxalement possible son sabotage. Même si les compagnies qui gèrent les câbles et les centres de serveurs essaient de se montrer discrètes, les informations sur leurs emplacements peuvent être trouvées sur la toile. Des attaques informatiques massives peuvent également y être lancées. Il suffit d’une masse critique de saboteurs. Et là encore, internet permet de les rassembler.

Les motivations des personnages sont diverses mais peuvent au fond être toutes ramenées à la notion d’expérience. Si on essayait, pour voir ? Que donnerait aujourd’hui un monde sans réseau ? Sans dévoiler la fin du livre, disons que la réponse est nuancée, complexe, et évidemment passionnante.

Dans une langue très sûre et juste, Aude Seigne nous fait rêver et réfléchir par le biais d’un roman établissant de multiples connections entre les personnages, les lieux, les sphères – privée, professionnelle, économique, sociale, écologique, technique, poétique… –, nous donnant ainsi une image de la bête immense et multiple qui influence en grande partie nos vies contemporaines. À la fin de la lecture, on est conscient que cette baleine grande comme la planète nous a avalés et qu’il ne sera pas facile d’en sortir. « Le cadavre d’un cachalot, ça n’existe presque pas, tant il est difficile d’envisager la mort d’un animal aussi volumineux ». Aude Seigne l’a fait.

Sébastien Omont

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