De l’insoumission

À l’heure où j’écris ces lignes, un mouvement politique qui se voudrait d’un extrémisme compatible avec un futur exercice du pouvoir – Ô oxymore ! – tente de préempter le beau mot d’insoumis à des fins stratégiques spectaculaires, visant à amalgamer en un seul élan différents moments de la vie du peuple tout entier. C’est ne pas tenir compte de la composante essentiellement individuelle de l’insoumission, car si le peuple un jour doit prendre feu, ce ne sera pas d’insoumission qu’il faudra alors parler, mais d’abord de révolte, puis, peut-être – on peut rêver ! –, de révolution ! En revanche, les deux écrivains dont il sera ici question peuvent, eux, et à bon droit, être considérés comme d’authentiques insoumis, leur vie respective, comme leurs écrits, explosant toutes les règles de la société policée.


Gabrielle Wittkop, Litanies pour une amante funèbre. Préface d’Éric Dussert. Collages de l’auteur. Le Vampire Actif, 66 p., 20 €

Claude Lucas, À gauche de l’horloge. P.O.L, 555 p., 28 €


Le premier de ces écrivains est une femme ; j’ai dit écrivain, pas écrivaine, on verra pourquoi ! Gabrielle Ménardeau (son nom de jeune fille) naît française, et par « accident », d’une mère qui ne l’aimait pas, et d’un père libre-penseur. À vingt ans, elle a tout lu : Sade, Voltaire, La Mettrie, D’Holbach, Condillac, et se veut « enfant des lumières ». « Dès mon plus jeune âge, j’ai détesté les enfants », déclarera-t-elle un jour ; conséquence, elle se voudra « surtout » lesbienne par crainte d’enfanter contre son gré ! Durant l’Occupation, à Paris, elle fait la connaissance d’un écrivain allemand, antinazi et déserteur, homosexuel comme elle, de vingt et un ans son aîné. Très vite, ils s’aiment « comme deux frères » et se cachent dans une mansarde de la rue de Seine jusqu’en août 1944. Justus Wittkop, c’est son nom, gagne alors Londres pour réaliser, à la BBC, des émissions destinées à démoraliser l’Allemagne en guerre. Mais il n’est pas recommandé pour Gabrielle de rester seule à Paris : de « bons Français » la dénoncent pour avoir vécu avec un « boche ». Arrêtée sans autre vérification, elle est transférée à Drancy pour y être tondue. Vive la France !

Justus et Gabrielle se retrouveront en 1946 et, après s’être unis par les liens du mariage, ils partiront pour l’Allemagne où ils seront considérés comme un couple « respectable ». Lui écrit des ouvrages savants, elle entreprend une œuvre sulfureuse, d’une perversité naturelle, commençant par Le nécrophile, publié en France par Régine Desforges, en 1972. Suivront La mort de C., Sérénissime assassinat, notamment, jusqu’à cette Marchande d’enfants (Verticales, 2003), œuvre posthume, cruelle, glaciale et limpide, parfaitement scandaleuse, se déroulant à la fin du XVIIIe siècle, et que les censeurs n’ont pas osé interdire, de peur de se couvrir de ridicule.

Gabrielle Wittkop, Litanies pour une amante funèbre

J’ai dit « œuvre posthume » parce que cette femme, que les sentiments religieux, l’idée de famille et les revendications nationales dégoûtaient profondément, se donna la mort en décembre 2002, à 82 ans, afin d’éviter la sinistre dégénérescence physique que lui réservait un cancer. À son éditeur, elle adressa un dernier message, qui disait : « Je vais mourir comme j’ai vécu ; en homme libre ». Sachez encore que cette lesbienne était totalement misogyne et avait un formidable mépris pour les revendications « féministes », telles qu’elles se manifestaient alors, sa seule et méphitique existence étant déjà un défi lancé aux tricoteuses de layettes revendicatives !

Dans sa préface aux Litanies, Éric Dussert revient sur certains propos de Gabrielle Wittkop concernant son premier livre : « L’Amour nécrophilique est le seul qui soit pur, puisque même amor intellectualis, cette grande rose blanche, attend d’être payé de retour. Pas de contrepartie pour le nécrophile amoureux, le don qu’il fait de lui-même n’éveille aucun élan ». Écrites dans le même mouvement de sensibilité que Le nécrophile, et dédiées au versant lesbien de cet amour qui repousse le coup d’arrêt de la mort pour en exalter les prolongements monstrueux où vient se perdre le souvenir de l’aimée, les Litanies pour une amante funèbre s’écartent de la prose romanesque afin de mieux s’épanouir sous la forme de trente et un poèmes d’une redoutable liberté. Publiés une première fois en Italie, en 1977, ces chants d’amour – dédiés aux chauves-souris – sont aujourd’hui réédités, accompagnés de troublants, vénéneux et magnifiques collages de l’auteur.

On a voulu rapprocher ces poèmes du « romantisme noir » de Baudelaire ; mais c’est davantage du côté de l’épouvantable rire des Chants de Maldoror de Lautréamont qu’il convient de se tourner, me semble-t-il. Ces deux extraits d’un même poème intitulé « Le mouchoir noir » vous en donneront une idée : « Rats funéraires, rongeurs d’oreilles, / Cardez mes crins en matelas, / Dévorez mon sein violacé, / Gobez le vert de mes yeux mous, / Mais épargnez le mouchoir noir, / Mon mouchoir brodé de fil blond, / Étoilé de myosotis d’or […] Rats fossoyeurs, mangeurs de graisse, / Copulez dans mes intestins, / Gorgez-vous de mes viandes brunes / Et parez-vous de mes phosphores, / Mais épargnez le mouchoir noir, / Mon mouchoir brodé de fil blond, / Étoilé de myosotis d’or ».

L’« amante funèbre » à laquelle est voué ce recueil a-t-elle réellement vécu, ou bien un déferlement de fantasmes est-il à l’origine de cette mise au tombeau en forme d’assomption amoureuse ? Ce dernier poème pourrait bien être une réponse à la fois aux deux termes de l’alternative ; voici : « Quand je serai la longue chrysalide / Gisant dans les caves d’un hôpital, / Quand mon front sera d’opale, / Ma chevelure sèche et noyée, / Mon corps une corne creuse / Où mugiront les tritons de la mort, / Mes doigts d’os gantés de cuir mou, / Mes yeux de chaux, astéries torturées, / Quand ma gorge sera gonflée d’algues de peau / Et mon cerveau une huître corrompue, / Où garderai-je l’or et l’encens de tes seins, / Où l’ultime écho de ton nom ? »

Subvertir l’idée de la mort, demeurer insoumis aux exigences qu’on lui prête, c’est la renvoyer à son inexistence même puisque, selon la formule décisive de Marcel Duchamp : « D’ailleurs, c’est toujours les autres qui meurent », phrase qui figure sur la tombe où reposent ses cendres. N’avait-il pas, de plus, précisé sa pensée par cette réflexion : « Il n’y aura aucune différence entre l’époque où je serai mort et maintenant, parce que je n’en saurai rien ».

Une autre manifestation de l’insoumission radicale envers les règles sociales, comme envers celles de la littérature, pourrait bien être incarnée par la vie et l’œuvre de Claude Lucas, brièvement ici rappelées. Notre homme a passé vingt-deux ans derrière les barreaux, en plusieurs temps. Notamment, une première fois en Espagne, pour port d’armes, puis en France pour braquage, soit six ans dans l’enfer des prisons ibériques, suivis d’une condamnation à douze ans par la cour d’assises de Bourg-en-Bresse ; il sera finalement gracié, en janvier 2000, par le président Chirac. Pendant sa détention espagnole, il écrivit un étonnant ouvrage, Suerte, mi-fiction, mi-autobiographie, que Jean Malaurie eu le courage de publier dans sa collection « Terre humaine », alors que l’auteur était encore incarcéré. Notons que le gratin des éditeurs parisiens avait fait la fine bouche devant ce livre porteur de bien des possibles !

Suivirent plusieurs romans, des nouvelles, les lettres qu’il adressa à cette Hélène avec qui il correspondait depuis sa prison espagnole, et qui devint sa compagne à sa sortie, et une pièce, L’hypothèse de M. Baltimore [1], incroyable machine à pervertir le réel, où les « coups de théâtre » abondent, où le sens de la réplique trouve l’espace qu’il lui faut, où le vertige s’empare du lecteur/spectateur face à la destruction systématique de ses repères, où un humour glacial et désespéré circule de bout en bout… Bien entendu, aucun des metteurs en scène « audacieux » et célèbres de notre époque n’a encore osé monter cette pièce, les « relectures » de classiques plus ou moins désossés par principe, pour « faire moderne », occupant l’essentiel de leurs efforts !

Eh bien, Claude Lucas vient de récidiver avec À gauche de l’horloge, qui regroupe dix nouvelles pièces de son cru, dont huit ont été diffusées sur France Culture, c’est toujours ça de pris ! Comme il est probable que la quatrième de couverture a été rédigée par l’auteur en personne – on y reconnaît son ton où l’humour s’insinue sournoisement –, nous vous en donnons la totalité, contrairement à nos habitudes : « Voici dix pièces à emporter dans l’express à destination d’à côté. Le voyageur y verra défiler des paysages oniriques ou mentaux, d’ailleurs ou de nulle part, tantôt sombres et tantôt plus riants, qui le distrairont de la routine du trajet. Au terminus, sans doute un peu désorienté, il devra s’assurer de n’avoir rien oublié de sa vie personnelle dans le train. »

Bref inventaire de quelques-unes de ces pièces. La première, « Tendre terreur », met en scène un couple, et commence par cet échange : « Lui : – A quoi penses-tu, je sais que tu penses. Elle : – Hein ? Non, non. Pas du tout. Pourquoi veux-tu que je pense ? Tu penses que je pense ? Lui : – Je ne pense pas que tu penses, je SAIS que tu penses. Je t’entends   penser. » S’ensuit une avalanche de variations portant sur le langage, qui n’est pas sans évoquer la Nathalie Sarraute de Pour un oui ou pour un non, époustouflante démonstration du rôle décisif de l’accent tonique dans la conversation. Et lorsque la soldatesque apparaîtra soudain, de manière aussi arbitraire que burlesque, une reprise à l’unisson du Temps des cerises provoquera son anéantissement.

Avec « À gauche de l’horloge », qui donne son titre au recueil, c’est une pièce chorale qui s’impose, durant laquelle pas moins de vingt-quatre personnages (voyageurs, guichetiers, policiers, rappeurs…) se renvoient la balle, dans une gare très improbable qui annonce, par exemple, l’entrée en gare du train Transmongolien, en provenance d’Oulan Bator et à destination de Pékin, quai n° 9, à moins que ce ne soit celui à destination de Fribourg-en-Brisgau, desservant Lyon-Perrache, Saint-Quentin, Cambrai, quai n° 8. Chacun des protagonistes sera un moment perturbé par quelque chose – on ne saura jamais quoi – qui surgit fugitivement, et mystérieusement, à gauche de la grande horloge dominant le hall d’attente. De plus, les annonces ô combien troublantes de la SNCF sont ponctuées de citations de poèmes d’Henri Michaux, Fernando Pessoa, Francis Ponge ou Pier Paolo Pasolini, dans le cadre d’un partenariat avec la Comédie-Française. Enfin, n’oublions pas ce code de réservation – C3 H5 N3 09 – qui circule entre les voyageurs, et qui n’est autre que la formule de la nitroglycérine ! Quelque chose se passe ici, comme l’intrusion fortuite des Marx Brothers dans une pièce de Ionesco !

Gabrielle Wittkop, Litanies pour une amante funèbre

Commentée par un voisin disert, l’action de « La maison d’en face » voit l’effacement d’un pavillon de banlieue « middle class », un déménagement, et l’apparition de nouveaux arrivants, venant bouleverser les habitudes du secteur. Le « voisin », lui, déclare : « J’aime beaucoup la viole de gambe, ça aide à passer le temps. On a l’impression en écoutant de la viole de gambe que le temps, c’est du silence, ou que le silence a un bruit… ». Il finira enlevé par le vent de la mer, sous le regard éploré de Gisèle et de Georges, qui habitaient comme lui la rue des Myosotis, et pratiquaient la viole de gambe… En absurdie, les mots sont toujours les gagnants.

Pour « Chambre noire », je ne citerai d’abord qu’une réplique, celle projetée par un personnage à double personnalité, Carlo/Luigi : « Ne crie pas comme ça, Matilda. Tu vas ameuter toute cette foutue baraque, ton majordome, ta cuisinière, ton jardinier, ton palefrenier, ta lingère, ton chauffeur, ta manucure, ton masseur et qui sais-je encore, tout ton foutu personnel et ton chihuahua aussi, tu as bien un chihuahua, n’est-ce pas ? » L’onirisme règne en maître dans cette pièce ; en témoigne cette autre réplique de Marie-Matilda, alors seule en scène : « Pauvre Marie-Matilda, tu n’es qu’une chose… T’apercevras-tu seulement de ta mort ? N’es-tu pas le personnage du rêve d’un autre ?… J’ai rêvé cela, que j’étais le rêve de… de qui déjà ? Ah ! oui, d’Aurélien. Il était mon auteur, et moi j’étais je ne sais où… dans le Cantal… ! Le Cantal… ! C’est là que j’ai rencontré… que j’ai rencontré Luigi. Ce drôle de bonhomme. Mon Dieu, ce qu’il a pu me faire rire… ! »  Etc. Ainsi que le précise (!) un moment Claude Lucas, tout se déroule : « Quelque part ou nulle part, ailleurs en tout cas, très loin ».  Du côté de chez Georges Neveux, peut-être ?

Ponctuée de monologues beckettiens, mais d’un Beckett qui aurait troqué l’économie de la parole pour un déferlement de mots destiné à faire perdre pied au spectateur/lecteur, ce qui revient au même, « Burn Out » se termine par cette scène, qui en dit long :

« Le son de l’avertisseur d’une ambulance qui arrive retentit soudainement et envahit la pièce.

Alex (ironique) – Voilà le taxi de l’avenir, Léa…

Léa (dure) – Eh bien adieu Alex. Et bonne chance.

Paul – Departure, Abfahrt, salida…

Alex – Adieu, Léa.

Brouhaha dans l’appartement, voix d’hommes, piétinements, portes qui claquent…

Paul (qu’on emmène) – En douceur… en douceur…

Le brouhaha va diminuant.

Léa (seule) – Oui, mon amour. En douceur, en douceur…

L’avertisseur de l’ambulance s’éloigne, suivi du mugissement d’une sirène de navire. Cris de mouettes, rumeur de ressac. »

C’est avec « L’Atrapaniebla » que le pirandellisme de Lucas se donne libre cours, et atteint son acmé lorsque les deux auteurs dramatiques qui en sont les personnages principaux, l’un vivant à Paris, rue Truffaut, l’autre au Pérou, à Arequipa, finissent par ne plus savoir lequel a inventé l’autre, sachant qu’ils écrivent l’un sur l’autre, à plusieurs milliers de kilomètres de distance.

Je ne vais pas passer en revue la totalité des dix pièces réunies dans ce volume. Cependant, une dernière, pour le plaisir. « Job Art » nous entraîne dans une agence de recrutement des cadres, un lundi matin, en l’attente d’un candidat pour un poste à pourvoir à l’International Black Oil Limited. Pas n’importe quoi, attention ! On demande, pour la filiale de conseil et ingénierie en technologies avancées, un archiviste expérimenté, dynamique, pratique du rhéto-roman indispensable. Le candidat qui se présente, Jean Dupond – avec un D, précise-t-il –, s’avère plutôt coriace durant l’entretien d’embauche. Il finira par prendre le pouvoir sur le couple de recruteurs, Stella et Bob, allant jusqu’à faire arrêter l’homme pour mieux séduire la femme. Labiche n’est pas loin, son surréalisme déstructurant s’y retrouverait.

Si, tout au long de ces lignes, j’ai évoqué successivement Nathalie Sarraute, les Marx Brothers, Eugène Ionesco, Georges Neveux, Luigi Pirandello, Samuel Beckett ou Eugène Labiche, voire le surréalisme, c’est pour mettre en valeur la richesse d’inspiration de Claude Lucas, sachant qu’en aucun cas son œuvre ne saurait dépendre de ces illustres prédécesseurs. Tout au contraire, c’est à une personnalité aux multiples facettes que nous avons affaire, qui sait trouver le langage qu’il lui faut pour exprimer ce qui le sollicite.

L’imagination, en toute liberté d’insoumission, ne se reconnaît de maître qu’elle-même ; et ceci est valable pour Gabrielle Wittkop aussi, naturellement.


  1. Aléas, 1992.

Alain Joubert

À la Une du n° 41