Dans les cavernes du rêve et du souvenir

Je viens de recevoir, de la part de François Lescun, un album intitulé Léopard étoilé, orné d’aquarelles de Pascaline Mourier-Casile, qui a d’ailleurs exposé, je le signale au passage, ses dernières œuvres au siège des éditions Caractères pendant le mois de juillet dernier en compagnie de Véronique Trimming.


Léopard étoilé. Texte de François Lescun. Peintures de Pascaline Mourier-Casile. Caractères, 146 p., 35 €


Je connais très bien les œuvres peintes de Pascaline Mourier. Elle expose en de nombreuses galeries que je fréquente, à Paris et dans les provinces. Mais, le dirai-je, j’avais écarté, sinon oublié son appartenance à la mouvance surréaliste, que j’ai pourtant sérieusement étudiée. Je dois ajouter de suite que j’ai la plus grande méfiance à propos des idées de l’écrivain André Breton en ce qui concerne la peinture. À mon sens, il imagine que la peinture moderne commence avec Jérôme Bosch – Hieronymus. Et l’on se souvient que dans la grotte de Lascaux il doutait de l’authenticité des fresques. Il aurait déclaré : « C’est encore frais ». J’ajoute que j’ai quelquefois signalé que les premières peintures rupestres sont abstraites. Et nous avons évoqué ici même les quelques signes figuratifs dans le maillage abstrait de la grotte de Gavrinis, dans le golfe du Morbihan.

Cependant, l’iconographie de Pascaline Mourier-Casile épouse la forme, l’esprit et la profusion des scènes de notre époque avec de multiples visages, des animaux, chats et fauves, panthères et lions, et surtout des oiseaux de proie aux becs recourbés, menaçants. La violence certaine de l’esprit est apaisée par l’ordre et l’organisation plastique de l’œuvre. Nous apercevons des visages humains rêveurs, visages d’enfants, énigmatiques, qui meublent l’espace comme des étoiles, les paupières parfois closes. Et surtout une profusion d’algues, de coquillages, de pierres qui viennent comme des éventails adoucir et ordonner l’espace avec des teintes mauves et bleutées.

Léopard étoilé. Texte de François Lescun

« L’ange du Bizarre et quelques autres », par Pascaline Mourier-Casile (2016)

Le texte de François Lescun mériterait une analyse approfondie, mais je n’ai pas la faculté ici d’évoquer les œuvres écrites et les confidences de l’auteur, parfois burlesques, comme ce passage de « La recherche du spiridon », instrument fantastique qui devait ressembler, selon l’écrivain, à l’un de ces fragiles pantins fait de cordelettes de crins, de chiffons, et d’un coquillage ou bien d’un crâne de passereau et de petit rongeur. Je puis ajouter cette allusion à La comédie des erreurs, qui achève dans une forme d’humour les textes en prose, « La représentation est achevée » : « Dans ma loge, une foule de spectateurs enthousiastes qui m’acclament de compliments. On m’offre même des corbeilles de fleurs. Je tiens enfin le triomphe si longtemps attendu ! Mais je me sens mal à l’aise. Cette pièce n’est pas vraiment de moi… »

Reprenons à présent l’image des œuvres peintes de Pascaline Mourier. Il est clair que l’art du dessin et de la peinture a toujours oscillé entre l’abstraction et la figuration, entre le signe et l’indication. Nous avons dans cette publication évoqué les œuvres de Geneviève Asse et Thierry Le Saëc, qu’il est difficile de ranger dans un ordre culturel implacable : figuration, défiguration, abstraction ? Comment nous diriger dans le vaste opéra culturel et politique ? Visiblement, pour le mental et l’esthétique, rien ne vient combler le hasard. D’une certaine façon, l’art de la peinture se donne pour tâche de combler le vide. Il suffit de consulter, par exemple, les dessins de la grotte Chauvet pour s’en persuader.

Toutes les figures d’éros, de Thierry Bouts à Baldung Grien, de Hans Bellmer et d’André Masson, sans oublier l’énigmatique Balthus – en vérité Balthazar Klossowski –, ne viennent pas réellement calmer le spectateur s’il n’accepte pas le hasard des rencontres, et le péril de la représentation proche du vide. À mon sens, c’est au plaisir qu’il faut demander secours, et même à la jouissance, douce ou cruelle. Dans la pensée, rien ne vient consoler de la présence du vide. La peinture et la main de Pascaline Mourier nous proposent cette alternative où le langage s’évanouit, remplacé par les objets, les corps, les visages et les représentations, et même les astres. À quoi il faut ajouter les rêves et sans doute quelques cauchemars. Il faut rendre grâce à la composition de François Lescun et Pascaline Mourier de nous guider dans les cavernes du rêve et du souvenir.

Paul Louis Rossi

À la Une du n° 39

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