Et l’on danse

D’un pas d’abord entravé par les chaînes, puis soumis à la rythmique harassante du travail dans les champs de coton ou de maïs américains, le pied toujours tapant la terre, pour retrouver – réminiscence des danses du continent noir – l’origine de la vie, ou peut-être pour réveiller les dieux indifférents au sort d’esclaves venus de différents pays du continent africain mais constituant, dans le désert de sens que peut représenter l’esclavage à certains égards, un peuple en résonance avec le peuple biblique en errance dans le désert du Sinaï.


Jacques Réda, Une civilisation du rythme. Buchet-Chastel, 192 p., 23 €


Et l’on danse, dans le livre de Jacques Réda, Une civilisation du rythme, la musique du blues, et la musique du jazz, qui sont le même visage versatile, tour à tour Jean-qui-rit, Jean-qui-pleure, exprimant la joie la plus enfantine ou l’amertume la plus ancrée d’un corps musical préoccupé tout autant par sa liberté que par son désespoir, celui du jazz dans son expansion la plus significative: la conquête du dancing floor des années 1920 aux années 1950 par les grands orchestres de jazz, les fameux « big bangs » de Duke Ellington ou Count Basie. Jacques Réda, poète et chroniqueur de jazz, infatigable marcheur, nous éclaire sur la façon dont le swing, nous faisant danser le Temps, nous le fait penser. Et comment, nous faisant penser le Temps, c’est-à-dire nous mettant en lien de joie avec cette énigme, il nous permet de le vivre ensemble.

Cette révélation du Temps au sein de cet événement musical n’est pas qu’une affaire de rythme, elle est permise aussi par le blues, qui est en quelque sorte le ressort dramatique de cette révélation collective et qui fonde aussi le « peuple » rassemblé autour de cette musique. Le blues tourmente et nourrit la sève du jazz dans son ascension, dans son perfectionnement, jusqu’à son mûrissement ultime, jusqu’à sa transformation en musique classique.

Jacques Réda, Une civilisation du rythme, Buchet Chastel

Jacques Réda © Jean-Luc Bertini

Pourquoi le jazz, plutôt que Mozart ? Jacques Réda tient à expliquer son attachement au « maintenant et encore maintenant » de ce « Temps vécu dans l’immédiat » que le swing lui dévoile. Le poète contemple avec recul et philosophie, mais sans jamais perdre la sensation fondamentale du frétillement initial (que l’on peut ressentir à l’écoute du CD qui accompagne le livre), le jazz vécu dans l’incandescence du présent immédiat, « sans rapport avec l’espèce d’intemporel où flotte une œuvre préalablement fixée », autrement dit avec le plaisir qu’on pourrait prendre à écouter Mozart. Il a vu le jazz devenir avec les années, avec l’exigence de composition qui s’impose progressivement contre la pratique de l’improvisation, devenir une sorte de musique classique, une musique que l’on écoute assis. Mais l’écoute du jazz des grands big bands des années trente auquel il consacre son ouvrage offre à loisir de vivre la sensation délicieuse et quasi désuète, en tout cas impossible aujourd’hui que l’on ne voit que des TGV dans les gares, « la sensation euphorique d’aisance qu’éprouvait un voyageur retardataire en se hissant dans un train qui vient de démarrer ».

Le pied frappe la terre pour amplifier un rythme lourd, anxieux, celui du blues, celui de la complainte d’un peuple inventant un folklore inouï, dans les notes bémolisées du blues, les fameuses blue notes, entre râles sexuels et prières désespérées, entre inspiration satanique (on dit que le blues a été révélé par le diable au détour d’une route) et exaltation religieuse, un folklore inouï si l’on considère que les hommes qui l’ont inventé et chanté ne possédaient pas la terre sur laquelle ce folklore musical est né, et qui fait de ce territoire chanté par le blues un territoire déjà poétique, que le poète Réda, écouteur, marcheur, danseur, explore toujours avec le même bonheur.

Depuis ce pas entravé d’abord, puis prenant progressivement de la vitesse, détournant génialement l’énergie noire du blues vers une danse de la liberté, de « l’évitement perpétuel des coups », inscrivant ses pieds dans les traces de ces pas musicaux qui se dérobent sans cesse, le poète trouve sa marche idéale : celle de l’émancipation. Un acte de liberté pure, la danse ? Une rédemption marxiste ? Sans doute, car Réda relie le jazz à l’Histoire, celle de la ségrégation, celle d’un gâchis humain que les réussites musicales des grands protagonistes du jazz n’ont pas empêché. Et pourtant, quelle promesse de bonheur que cette musique, un bonheur qui civilise, qui rassemble, qui apaise en somme.

Jacques Réda, Une civilisation du rythme

Young Tuxedo, fanfare de La Nouvelle-Orléans, en 1968

Il danse, Jacques Réda, intensément, du bout des pieds: « Non que je sois, physiquement, un insigne et infatigable danseur. Ma perception du swing est plutôt d’ordre électro-métaphysique, et il suffit d’un voltage un peu consistant pour me galvaniser de fond en comble, bien que d’une façon qui ne met discrètement en jeu que mes orteils. » Il va, devant l’orchestre de Count Basie, jusqu’à se refuser l’usage d’une partenaire de danse qui détournerait l’attention qu’il veut dédier tout entière au jeu pianistique du génial chef d’orchestre. Il se tient donc, le poète, en état d’alerte, non pas marchant comme il l’a tant fait dans ses ouvrages consacrés à la poésie du promeneur, mais comme en état de bondissement intérieur, de frémissement, celui que le swing déclenche chez l’auditeur, état d’excitation auquel il veut donner tout le sens poétique qu’il recèle selon lui.

L’entropie, c’est la façon dont l’énergie a tendance à s’étaler, à prendre l’espace, à s’équilibrer, à se perdre progressivement dans l’étalement de sa présence. Cette entropie, on la perçoit dans l’évolution du swing, par le progressif étalement sur toute la mesure de l’énergie rythmique, qui fait que l’on passe d’une mesure où l’on ne joue qu’un temps sur deux à une mesure où les quatre temps sont joués de façon égale, toujours à contretemps bien sûr – c’est la marque de fabrique du jazz –, mais de façon moins folklorique, moins reliée à la terre, moins lourde de sens. C’est « l’envol » dont parle Jo Jones, batteur de l’orchestre de Count Basie, à propos du rythme tel qu’il a évolué dans les années 1930. Mais c’est aussi, paradoxalement, ce qui séparera progressivement le jazz de la danse, l’entropie du rythme, la perte d’une énergie plantée là, dans l’évitement perpétuel, dans la syncope, la grâce d’une magnifique dérobade. À force, le jazz se compose lui-même, se copie, se singera peut-être jusqu’à perdre le sens d’une improvisation qui s’imposait comme une évidence.

Le jazz, c’est la musique de Jacques Réda, c’est son rythme, son état de grâce. Sa vitamine C. La vitalité même de sa poésie. Même si cet ouvrage est écrit en prose, tous les ressorts de la poésie de Réda sont présents, étalés sur le sol comme pour un ultime coup d’œil avant d’être remontés et réintégrés dans le moteur de ses vers. Et la mécanique danse.

Yaël Pachet

À la Une du n° 38