Jeanne d’Arc à travers le miroir

Lors de sa première parution française, en 1993, le livre de Gerd Krumeich, Jeanne d’Arc à travers l’histoire, était, à sa demande, préfacé par Régine Pernoud. Et c’est encore Krumeich, vingt-cinq ans après, qui demande une nouvelle préface à Pierre Nora. Bibliographie, index et dédicace remis à jour, le nouvel éditeur (Belin remplace Albin Michel) n’a pas jugé utile de conserver la préface initiale.


Gerd Krumeich, Jeanne d’Arc à travers l’histoire. Trad. de l’allemand par Josie Mély, Marie-Hélène Pateau et Lisette Rosenfeld. Préface de Pierre Nora. Belin. 410 p., 24 €


Régine Pernoud passe au rang des antiquités, car « son intérêt pour la Pucelle se portait sur sa personne elle-même et son histoire propre », souligne l’historien de la mémoire collective, reprenant les termes de la préfacière à son propre endroit. Bien consciente de suivre « une démarche inverse » à celle de Krumeich, elle avouait humblement : « il m’a fait faire, à moi, une longue route. Car c’est tout un pan d’histoire qu’il m’a fait comprendre » en suivant à travers l’exemple de Jeanne l’histoire de la propagande politique en France aux XIXe et XXe siècles. Les divisions des partis se reflétaient chez les historiens. Aujourd’hui, Krumeich évoque en postface le « récit de ferveur et de croyances dont le nom de Régine Pernoud restera l’emblème », face à celui d’Henri Guillemin qui incarnait un récit « de gauche », plus sceptique. Son propre travail a eu selon lui le mérite d’ouvrir la voie à « une compréhension plus complète du phénomène et de la personnalité de Jeanne d’Arc ».

Gerd Krumeich, Jeanne d’Arc à travers l’histoire, Belin

Renée Falconetti incarnait Jeanne dans le film de Carl Theodor Dreyer

Travail, rappelle-t-il, qui reçut de nombreux éloges lors de sa première parution. Krumeich se donnait pour objet l’historiographie du nationalisme français, et annonçait fièrement que « tout ce qui a pu contribuer au culte de Jeanne d’Arc dans le domaine des belles-lettres – théâtre, poésie et prose – a été volontairement négligé [1] ». Préparant à l’époque un recueil d’essais sur Jeanne d’Arc à travers ses mythes, j’avais été frappée d’abord par le mépris des historiens pour tout ce qu’ils nommaient « littérature », ensuite par les erreurs concernant Jeanne qu’ils répétaient sagement les uns après les autres derrière Jules Quicherat, faute justement de culture littéraire. Pierre Duparc voulait bien examiner les contradictions entre auteurs pour les écrits historiques mais jugeait « évidemment inutile de le faire pour des œuvres littéraires, pour des écrivains n’ayant cherché dans le cas de la Pucelle qu’un beau sujet dramatique, comme Shakespeare, Schiller ou Bernard Schaw [sic] [2] ». Quant à Pernoud, elle assimilait tous les écrivains, de Villon à Voltaire, qui ont parlé de la Pucelle à des fabricants de fables mûrs la plupart pour le psychiatre : « Visiblement l’idée que l’Histoire puisse être une science exacte n’a pas effleuré ces messieurs ». Henry VI était disqualifié d’un trait de plume comme une œuvre anglaise donc partisane, grossière, et en plus même pas de Shakespeare [3]. Tous attribuaient à un auteur du XIXe siècle, Pierre Caze, une « invention » qu’évoquait déjà Shakespeare, et qui lui est peut-être due : dans Henry VI, lorsqu’elle est capturée par les Anglais, Jeanne tente d’échapper au bûcher en déclarant qu’elle est fille de sang royal. Tous depuis Quicherat, Krumeich inclus, tiennent les chroniqueurs bourguignons Enguerrand de Monstrelet et Jehan de Wavrin pour responsables des calomnies répandues contre Jeanne et le Dauphin. Pourtant, ceux-ci se gardent bien d’émettre une opinion, préférant se réfugier derrière les documents officiels qu’ils reproduisent sans commentaires, comme cette lettre du régent anglais Bedford adressée aux grands princes de la chrétienté. C’est Bedford qui déclare Jeanne sorcière, et persiste à parler du « Dauphin de Vienne » après le sacre, alors que les Bourguignons donnent à Charles VII son titre de roi dès la mort de son père. À la suite de Bedford, les chroniqueurs anglais jusqu’à Shakespeare confirmeront que la France ne doit sa victoire qu’aux sortilèges d’une putain.

Qualifiée de « bien-pensante » dans les milieux universitaires, Régine Pernoud abordait sans complexe la sainteté et la piété de Jeanne, que ses collègues réduisaient à des phénomènes anthropologiques. La gentille vieille dame était capable d’une virulence rare quand on s’attaquait à sa sainte, dont certains lui reprochaient de faire une bigote. Sa bénédiction a consacré le livre de Krumeich qui la méritait bien, malgré cette indifférence à une littérature inaugurée par Christine de Pizan et Jean Gerson. Prenant fait et cause pour son héroïne, Pernoud avait lancé un anathème contre le juge Cauchon, et vivement fustigé un chercheur, François Neveux, coupable selon elle de s’être fait l’avocat du diable en examinant les faits et l’origine de son adhésion au parti de Bourgogne [4]. Pourtant, elle s’était montrée pleine d’indulgence pour le film de Jacques Rivette, chargé d’arracher l’héroïne aux griffes du Front national : Jeanne, interprétée par la lumineuse Sandrine Bonnaire, croyait à sa mission divine, mais elle était bien la seule.  Le dernier « Jésus ! » qu’elle lançait au ciel depuis son bûcher était un cri de douleur et de colère.

Tout en rappelant la polarisation droite-gauche qui est au centre du livre de Krumeich, Pierre Nora distingue trois modèles-type de la figure de Jeanne, catholique, républicain et nationaliste « qui, dans le feu de l’affaire Dreyfus, se charge d’une dimension supplémentaire, l’antisémitisme : la paysanne lorraine contre l’éternel cosmopolite ». Une note importante aux sources idéologiques du Front national, mais ce sera la seule : le nom de Dreyfus ne figure pas dans l’index. Intitulée « Un quart de siècle plus tard », la postface dresse un palmarès des ouvrages parus depuis la première édition sans s’adresser aux récents développements politiques.

Gerd Krumeich, Jeanne d’Arc à travers l’histoire

Sandrine Bonnaire dans « Jeanne la pucelle » de Jacques Rivette

Jeanne d’Arc à travers l’histoire passe rapidement en revue les chroniqueurs médiévaux, puis les auteurs du renouveau historiographique, de L’Averdy à Quicherat, avant d’aborder ce qui intéresse Krumeich, les luttes entre catholiques et anticléricaux sous la IIIe République pour s’approprier l’héroïne, la querelle des deux « France », jusqu’à la canonisation et son épilogue, le régime de Vichy. Raison pour laquelle, précise-t-il, « Schiller et Péguy ne seront pas pris en compte » car ils ne touchent que marginalement son sujet. C’est pourtant Schiller qui est à l’origine de cette histoire, par sa riposte à l’insolente Pucelle de Voltaire. Schlegel le loue d’avoir fait cette « belle réparation d’honneur envers un nom avili par une raillerie licencieuse [5] ». À la suite de Germaine de Staël, l’Europe cultivée s’enflamme pour Die Jungfrau von Orléans qui va inspirer une cohorte d’émules. Parmi ses fervents admirateurs, un historien allemand, Guido Görres, écrit une biographie de Jeanne et s’attaque aux actes du procès qu’il projette de publier « avec l’aide de Dieu et à la honte de la France, dont c’eût été le devoir [6] ». Apprenant cela, les Français honteux créent en hâte la Société de l’Histoire de France, qui confie à un jeune chartiste élève de Michelet, Jules Quicherat – un anticlérical convaincu, soulignait Pernoud –, la conduite d’un ample chantier d’édition, l’intégralité des deux procès, ainsi que les sources et témoignages contemporains pour la plupart inédits. C’est encore dans la biographie de Görres que Mgr Dupanloup puisera les arguments de sa demande de canonisation.

Telle madame de Staël, Régine Pernoud déplorait qu’il fallût un étranger pour écrire notre histoire politique, tout en reconnaissant que seul peut-être un regard extérieur pouvait le permettre. La préface de Pierre Nora vient à point rappeler que Krumeich est aussi, et d’abord, un historien de la Grande Guerre, cofondateur de l’Historial de Péronne, un parmi les interprètes anglais, allemands, français, du renversement de perspective qui a fait de cette guerre victorieuse des nations « la matrice de tous les malheurs du XXe siècle et le suicide de l’Europe ». Comment Jeanne, chargée de symboles par Michelet, incarnation de tous ses fantasmes, sollicitée par des camps rivaux, est devenue le socle de l’identité nationale, la question que se posait Krumeich au départ de sa recherche mérite encore largement d’être méditée.


  1. Jeanne d’Arc à travers l’histoire, Albin Michel, 1993, p. 20 ; Belin, p. 21.
  2. Pierre Duparc, « Du procès de condamnation au procès en nullité : une Jeanne historique », in Procès en nullité de la condamnation de Jeanne d’Arc, Klincksieck, 1988, tome V, 2ème partie, p. 130.
  3. Jeanne d’Arc, Seuil, 1959, p. 7, et Jeanne devant les Cauchons, Seuil, 1970, p. 60.
  4. Voir sa préface à L’évêque Pierre Cauchon : Coupable ou non coupable, d’Emmanuel Bourassin, Perrin, 1988, qui répond à Neveux, L’évêque Pierre Cauchon, Denoël, 1987.
  5. Cours de littérature dramatique de Guillaume Schlegel, trad. Albertine Necker de Saussure, Paris, Genève, J. J. Paschoud, 1814, vol. 3, p. 310.
  6. Lettre de Guido Görres à son père Joseph, 8 octobre 1839, citée par Krumeich, p. 101.

Dominique Goy-Blanquet

À la Une du n° 36