Les âmes qui ne meurent pas

Il ne faut pas croire Nietzsche quand il se présente comme solitaire et incompris. Sa correspondance témoigne qu’il eut des amis proches et de grande qualité intellectuelle et humaine. L’un d’entre eux, avec qui les contacts ne furent jamais rompus depuis les années d’études jusqu’au dernier jour de lucidité, aura été le philologue Erwin Rohde (1845-1898), de qui nous revient le magnifique ouvrage sur le culte de l’âme chez les Grecs. Heureux ceux qui prendront le temps de découvrir ce chef-d’œuvre.


Erwin Rohde, Psyché : Le culte de l’âme chez les Grecs et leur croyance à l’immortalité. Trad. de l’allemand par Auguste Reymond. Encre marine, 790 p., 39 €


Quand un tel livre nous arrive après cent vingt ans, la première tentation est de le dire vieilli. Il est de fait que les normes de la philologie ont changé : on n’écrit plus comme cela. La question est ouverte de savoir si cette discipline connaît des progrès comparables à ceux que l’on constate dans les sciences de la nature. Mais elle est secondaire car l’essentiel est d’apprécier si un tel livre est encore vivant. Point n’est besoin de connaître les objections d’un Wilamowitz pour sentir que La naissance de la tragédie est assez éloigné des normes de la philologie et que l’opposition de l’apollinien et du dionysiaque simplifie outrageusement les conceptions qui purent être celles des anciens Grecs. Et pourtant nous persistons à lire ce livre célèbre quoique peu célébré, convaincus de la profondeur de la vision nietzschéenne.

Erwin Rohde n’a jamais connu une notoriété comparable à celle de Nietzsche. On pourrait dire que c’est pour avoir choisi les voies de la rigueur scientifique. Ce ne serait vrai qu’en partie car les deux amis ont souvent été très proches intellectuellement aussi. Lorsque Nietzsche scandalisa le milieu des philologues, choqués par ce qu’ils jugeaient le manque de rigueur de La naissance de la tragédie, Rohde mit en balance son autorité dans ce milieu pour défendre ce livre dans lequel il pouvait d’ailleurs reconnaître certaines de ses propres intuitions. Lorsque, quelques années plus tard, il publia Humain trop humain, Nietzsche prit exemple sur les aphorismes de Rohde – qui dès lors abandonna ce mode d’écriture, trop admiratif qu’il était de la « puissance poétique » de son aîné. Même si Nietzsche supporta mal que son ami ne manifestât pas un enthousiasme absolu pour son Zarathoustra, et se montra même franchement désagréable quand Rohde émit quelques doutes sur l’importance de Taine, c’est encore à lui que sont adressés les ultimes billets, lors de l’effondrement mental.

Le chef-d’œuvre qui nous revient ce printemps ne se présente ni sur le mode de ce que Rohde appelait la puissance poétique de Nietzsche, ni comme un ouvrage scientifique. C’est, nourri d’une connaissance précise des textes anciens de toute nature, un effort pour comprendre ce que pensaient les Grecs quand il était question de l’âme. Pas seulement quelques philosophes, mais tous les Grecs, pour autant que les témoignages écrits donnent accès à leurs croyances et pratiques cultuelles.

L’impressionnante bibliographie témoigne d’une connaissance approfondie des auteurs de la Grèce classique, sans pour autant conduire à une fastidieuse énumération des positions prises par les uns et les autres. D’une telle rhapsodie de références, nous pourrions sans doute tirer quelques belles citations utiles à qui voudrait récrire le Cimetière marin, mais guère de pensée. Or la force exceptionnelle de ce livre de Rohde vient de ce qu’il donne à penser. Il le fait en cherchant à entendre, au-delà de ce que les mots disent, ce qu’ils veulent dire.

Nous expérimentons ce qu’il en est de l’âme quand nous utilisons un miroir – dont un des noms possibles en français est psyché, soit le mot grec que nous traduisons par âme. Il semble que cette acception vienne de L’Âne d’or : la Psyché dont Éros tombe amoureux chez Apulée est une magnifique princesse, dont Aphrodite est jalouse et que la femme se contemplant dans cette grande glace mobile voudrait égaler en beauté. On peut se regarder dans un miroir sans nourrir de tels rêves, ne serait-ce que pour se raser plus commodément. Chaque fois que je me regarde ainsi, je me dédouble : l’âme est le sujet regardant et le corps est l’objet vu. De là l’idée que nous sommes composés de deux choses différentes : le corps et l’âme. Nous constatons la différence entre le regard et l’objet-œil ; cette expérience du dédoublement de notre être est tellement commune que nous peinons plus à penser l’union de l’âme et du corps qu’à vivre leur dissociation.

Erwin Rohde, Psyché, le culte de l’âme chez les Grecs et leur croyance à l’immortalité, Encre marine

Les difficultés commencent lorsqu’on attribue à l’âme un mode d’être autonome, distinct de ce que serait la vie. Le cerveau produit de la pensée, l’œil est un outil indispensable de la vision ; avec la mort, le cerveau et l’œil ne sont plus que de la matière. Croire à la réalité propre de ce qui serait l’âme, c’est penser qu’à ce moment-là une certaine sorte d’être s’est séparée du corps. S’il en va ainsi, quel est le mode d’être de cette réalité qu’il faut bien dire immatérielle ? Une telle notion n’est-elle pas tout simplement contradictoire ? À supposer, d’autre part, qu’existe une telle réalité, il est difficile de ne pas la penser immortelle puisqu’elle est ce qui s’échappe du corps à l’instant de la mort. Si la mort la libère, on voit mal comment pourrait être conçue sa mort à elle au sens de sa disparition ultime.

On peut certes évoquer une forme d’immortalité de l’âme qui ne pose aucun problème métaphysique : en définissant l’âme d’un être humain comme ce qui aura été produit par sa pensée. En ce sens, on dira volontiers que vit l’âme de Beethoven chaque fois qu’est jouée une de ses symphonies, que l’âme de Wagner est présente à Bayreuth, que (l’âme de) Socrate est immortel(le) puisque la mémoire de cet homme est convoquée par tout philosophe. Si l’on voit les choses ainsi, tout est simple, clair et rationnel.

Il est beaucoup plus problématique d’attribuer un certain type de réalité à l’âme, distinct de ce qu’il en est du corps : quelle peut être cette réalité ? Rohde cerne de plus près la question en demandant où sont ces âmes immortelles qui ne sont plus dans aucun corps. Que deviennent-elles ? où vont-elles ? que font-elles ? Sa réponse, qui détermine sa méthode d’approche, est que l’on ne peut comprendre ce qu’il en est de l’âme et de son immortalité sans s’intéresser aux pratiques cultuelles la concernant.

Si l’on n’aborde pas les choses ainsi, on peut lire le Phédon en considérant que Socrate y charge ses disciples, Platon en tête, d’assurer sa survie – intellectuelle et comme figure du sage. Cette lecture n’a rien de troublant et elle légitime un platonisme moderne. Mais ce n’est pas une façon de reconnaître l’existence de cette réalité particulière qu’est l’âme avec sa propriété d’immortalité, reconnaissance dont la plupart des philosophes modernes ne sont guère disposés à créditer (ou débiter) Platon.

La démarche de Rohde, au contraire, a pour fondement la conviction que bon nombre de Grecs croyaient effectivement à la réalité de cette âme immortelle, et pour finalité d’éclaircir le sens de cette croyance. Quel que soit, en effet, le mode d’être de cette âme immortelle, il faut bien qu’elle soit quelque chose, qu’elle se manifeste de quelque manière. Si elle ne se manifeste jamais nulle part après la mort du corps qu’elle habitait, il n’y a aucun sens à la déclarer immortelle, ce n’est que manière de parler pour désigner le souvenir que les vivants conservent des morts – Cicéron le dit expressément.

Le piège dans lequel on tombe ordinairement est de s’attendre à ce que cette question soit éclaircie par les philosophes. Si l’on s’inscrit dans une perspective épicurienne, on pourra dire qu’elle l’est : par le refus pur et simple de l’existence d’une telle âme distincte du corps. Rohde considère que, dans une telle vision des choses, « s’exprime avec un soupir de soulagement la grande fatigue d’une civilisation qui, arrivée à son apogée, ne se propose plus de nouvelles tâches ». Il ajoute que « cette fatigue non seulement n’a plus d’espérance mais, en toute sincérité, n’éprouve plus le désir de voir l’existence consciente se prolonger au-delà de la vie terrestre ». C’est pourquoi « elle s’enfonce dans le Néant ». Un matérialiste épicurien accepterait sans doute la pertinence de cette analyse, même s’il aurait d’autres mots que ceux-ci, marqués par le contraste très violent avec le vibrant éloge d’un platonisme présenté comme un ultra-spiritualisme.

À supposer même que l’on suive Rohde dans cette lecture du platonisme, on pourrait lui objecter qu’elle n’est guère éclairante sur ce qu’il en est de cette âme immortelle, d’autant que cette interprétation est principalement fondée sur les mythes. Elle tranche ainsi avec le reste de son livre, dont toute la force tient justement au fait que son propos n’a rien de mythique, fondé qu’il est sur l’axiome que « c’est du culte des âmes qu’est dérivée la foi en leur survivance ». Le corollaire de cet axiome est que c’est en allant voir du côté des pratiques religieuses populaires que l’on comprendra le mieux ce qu’il en est. Pour approcher ces pratiques, les textes littéraires doivent être lus de façon en quelque sorte oblique. On se demandera par exemple ce qu’il en est de ces Érinyes que le poète tragique voit poursuivre Oreste après qu’il a tué sa mère. Et l’on dira que « c’est de l’antique culte des âmes qu’est sortie la conception de ces démons effrayants, et c’est aux relations qu’elle soutenait avec le culte des âmes resté vivant qu’elle a dû de rester, elle aussi, vivante ». La même conclusion pourrait être tirée du culte des héros.

Parler du culte des âmes, c’est s’intéresser au culte rendu aux morts, et donc distinguer les pratiques selon la portée qui leur est accordée. Dans Homère, et sans doute aussi pour nous, le tombeau est considéré du point de vue des vivants, qui se souviennent du mort quand ils le voient. La langue grecque le dit bien, en donnant au même mot « sèma » la signification de « tombeau » et celle de « signe ». On peut lui faire dire que tout signe est, en quelque manière, une sorte de tombeau (reste à savoir de quoi !) mais tel n’est pas le mouvement de la langue, pour laquelle le tombeau est le signe à quoi l’on reconnaît la présence d’une sépulture. Quand, au chant X de l’Iliade, Ulysse et Diomède tuent Dolon, ils prennent ses armes et les placent en haut d’un tamaris dans les branches dont ils entrelacent des roseaux pour mieux retrouver leur butin à la nuit tombée. Tel est le sèma : juste ce point de repère, ce signal. Pour un rationaliste, comme l’est Homère, le tombeau n’est qu’un tel signe pour le souvenir, même s’il ne contient pas les restes du défunt puisque le cadavre est brûlé.

L’autre conception du culte des morts est celle que Rohde qualifie de religieuse, sans être à même de déterminer dans quelle mesure les textes qui en parlent témoignent d’une crise religieuse qu’auraient subie les générations postérieures à Homère, ou si ces auteurs évoquent des pratiques à la fois très archaïques et conservées dans les traditions populaires. L’intéressant est que ces croyances existent et qu’elle sont directement fondées sur un culte des morts conçu non sur le mode du souvenir conservé par les vivants mais comme tentative d’apaiser les âmes des défunts. Celles-ci sont présentes dans l’univers des vivants de diverses manières toutes liées à des cultes : culte des héros, culte des divinités chtoniennes qui elles-mêmes ne seraient autres que des âmes. Une autre forme d’immortalité suppose un enlèvement ante mortem pour un séjour perpétuel dans les îles des Bienheureux, cet ailleurs où continuent de vivre ceux qui ne connaîtront pas la mort. Il arrive d’ailleurs que, sur les champs de bataille, les guerriers soient aidés par les âmes de héros morts plusieurs siècles auparavant. Achille, par exemple.

Les rapprochements que propose Rohde sont argumentés et suggestifs. Le lecteur est emporté par une prose limpide que n’alourdissent pas les références utiles au spécialiste car elles sont rassemblées dans une sorte de deuxième livre, parallèle, que l’on peut sans dommage ne pas lire mais où l’on peut, au contraire, chercher un miel offert en abondance. Son livre est de ceux qui passionnent. Un chef-d’œuvre immortel.

Marc Lebiez

À la Une du n° 35