L’année James

Henry James est mort le 28 février 1916 et les nouvelles traductions se multiplient en cette année qui marque le centenaire de sa disparition.


Un portrait de femme et autres romans. Trad. par Anne Battesti, Claude Grimal, Évelyne Labbé et Louise Servicen. Édition d’Évelyne Labbé avec la collaboration d’Anne Battesti et Claude Grimal. Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1 554 p., 65 €

Carnets. Trad. par Louise Servicen revue par Annick Duperray. Gallimard, Folio classique, 718 p., 9,70 €

Le Siège de Londres et autres nouvelles. Trad. par Jean Pavans. Rivages Poche, 473 p., 9,20 €

La Tour d’ivoire. Trad. par Jean Pavans, Rivages Poche, 335 p., 9,20 €

Mémoires d’un jeune garçon. Trad. par Christine Bouvart. Rivages Poche, 381 p., 9 €


Henry James a laissé, après une carrière d’une cinquantaine d’années, une œuvre monumentale : vingt romans, sans compter deux inachevés, publiés après sa mort, cent douze nouvelles, souvent substantielles, une dizaine de pièces de théâtre, plusieurs volumes d’esquisses de voyages, de critique littéraire et esthétique et plus généralement de journalisme littéraire, sans parler d’une abondante correspondance, car ce mondain ne cultivait pas seulement l’art de la conversation mais était aussi un épistolier inspiré. On peut donc hésiter avant de trouver l’approche la plus pertinente. Tout comme on peut hésiter avant de décider si James appartient à la littérature américaine ou à la littérature anglaise.

Objectivement, il est né à New York, le 15 avril 1843, et est enterré dans la concession de la famille James, dans le cimetière de Cambridge (Massachusetts). Cela devrait suffire à faire de lui un citoyen américain. Mais tout se complique lorsqu’on prend conscience que son père, qui avait hérité de son propre père une très belle fortune, a tenu à lui donner, comme à ses autres enfants, une éducation européenne et que le jeune homme, conscient qu’il allait entreprendre une carrière d’écrivain, a cherché à retourner en Europe. Il s’est fixé provisoirement à Paris, la capitale de Balzac, puis s’est établi définitivement à Londres à partir de 1876, tout en continuant de découvrir le Continent, la France et surtout l’Italie, qui occupe une place privilégiée dans son œuvre. Enfin, le Londonien qu’il était devenu a voulu marquer sa solidarité avec l’Angleterre en guerre en adoptant la nationalité britannique en 1915, un an avant son décès. Cette carrière transatlantique explique que James figure parmi les maîtres du roman américain tout en ayant sa place dans l’histoire de la littérature anglaise, dont il a inspiré d’illustres représentants comme Conrad, Joyce, Virginia Woolf et Graham Greene.

En définitive, la question de la nationalité de James pourrait n’être que secondaire. Disons que c’est un écrivain de langue anglaise, maîtrisant le français et l’italien, connaissant finement l’architecture, la sculpture, la peinture et la littérature de plusieurs pays d’Europe du Sud, et surtout un créateur qui, dans l’art de la fiction, assure la transition entre le réalisme à la Balzac et le modernisme. Ayant assimilé la leçon de Tourgueniev, il sait alléger l’intrigue pour se concentrer sur l’analyse, et déboucher sur un type de narration fuyant l’omniscience et osant l’ouverture de l’indécidable.

La Pléiade a déjà publié l’intégrale de ses nouvelles en quatre volumes, sous la direction d’Annick Duperray et d’Évelyne Labbé, deux noms que nous retrouvons en cette année du centenaire. Évelyne Labbé apparaît en effet maintenant comme le maître d’œuvre du volume consacré aux romans de James. Bien que rien ne le confirme clairement, on serait tenté d’ajouter du premier volume consacré aux romans de James, car nous n’avons ici que le début de l’œuvre romanesque et nous pouvons espérer que la suite ne tardera pas trop à venir.

Ce volume réunit quatre romans publiés entre 1875 et 1881 : Roderick Hudson, traduit par Anne Battesti ; Les Européens et Washington Square, traduits par Claude Grimal ; Un portrait de femme, traduit par Évelyne Labbé elle-même. On constate que les traductrices, qui ont toutes déjà participé à l’aventure des Nouvelles dans la Pléiade, ont réalisé un beau travail pour restituer dans toutes ses nuances et sa clarté la phrase jamesienne, parfois comparée à la phrase proustienne pour sa complexité.

Ce qui peut fédérer ces romans, comme souvent chez James, c’est le thème international, la rencontre entre les valeurs américaines et celles de l’Ancien Monde. Roderick Hudson, que James considérait comme son premier roman, même s’il en avait écrit un autre auparavant, est un roman de formation, racontant la destinée d’un sculpteur américain de grand talent, qui végète chez un homme de loi du Massachusetts où il travaille pour gagner sa vie, et que son mécène, Rowland Mallet, invite à se rendre en Italie avec lui pour vivre dans un cadre propice au développement de son art. Après des débuts prometteurs, Roderick connaît l’échec sentimental et artistique, prélude à sa disparition tragique en Suisse.

Les Européens, beaucoup plus court puisqu’il est qualifié de simple « esquisse », montre au contraire le retour de deux Américains, le frère et la sœur, dans leur pays natal après un séjour en Europe, dans une perspective moins sombre et même plutôt joyeuse, puisque le roman est censé « dépeindre la conversion à l’épicurisme d’un sombre et lugubre cercle familial ». Washington Square est également un roman court, conçu initialement comme une nouvelle, dans lequel Catherine Sloper, fille d’un riche médecin de Manhattan, est courtisée par un jeune homme soupçonné de s’intéresser à sa dot plus qu’à elle-même. Le thème international n’est pas absent ici, car le père emmène sa fille en Europe, pour la soustraire au danger et lui changer les idées avantageusement ; mais Catherine reste insensible aux charmes de l’Europe. La conclusion du roman montre la maîtrise de James, qui ne tranche pas la question de la destinée de cette vieille fille, laquelle rappelle parfois Eugénie Grandet. Comme le remarque Évelyne Labbé : « Par un acte infime et ultime de dessaisissement narratif, l’espace textuel de Washington Square échappe à l’autorité de l’omniscience et à la clôture du récit pour s’ouvrir, en un suspens décisif, à une poétique de l’incertain. »

L’étape suivante est franchie avec Un portrait de femme, chef-d’œuvre plus marquant encore que Washington Square, qui montre que James est parvenu à élaborer sa manière et à maîtriser son art. L’intrigue à proprement parler n’est que secondaire, et tout s’articule autour du personnage d’Isabel Archer, jeune Américaine intelligente et éprise de liberté, qui part découvrir l’Europe avec sa tante, séjourne d’abord en Angleterre, où elle refuse un mariage très avantageux avec un lord anglais fort épris d’elle, éconduit encore un riche Américain qui la poursuit de ses assiduités, pour finalement épouser à Rome un Américain dilettante, séduit par sa fortune, qui transforme sa vie conjugale en enfer, car elle prend conscience qu’il la manipule et qu’il la hait fondamentalement. L’héroïne a beaucoup déconcerté les critiques de l’époque qui soulignaient à quel point elle restait une énigme. Mais Isabel est d’abord une énigme pour elle-même, ce qui explique la fascination qu’elle exerce sur les lecteurs, encore maintenant.

Le travail d’édition réalisé par Évelyne Labbé pour ce volume (préface, notices et notes) est remarquablement éclairant. Il met en valeur le parcours exceptionnel de James, qui grâce à « une écriture patiemment mûrie affirme sa singularité en découvrant peu à peu les sources de sa propre modernité ». Sur un point, cependant, on aurait aimé que le commentaire aille un peu plus loin. À propos d’Un portrait de femme, la dette de James à l’égard de George Eliot est clairement signalée, mais un peu brièvement. Les analogies entre ce roman et Daniel Deronda sont très nettes, notamment dans l’anatomie d’un désastre matrimonial, même si au départ, chez George Eliot, Gwendolen Harleth épouse l’odieux Grandcourt pour obtenir la sécurité matérielle, alors que chez James, Isabel Archer, pourvue d’une confortable fortune, est la victime d’un Osmond oisif et cupide. Ces ressemblances et ces écarts expliquent l’attraction-répulsion de James à l’égard du dernier roman éliotien et sa profonde ambivalence, qui s’exprime dans un long article de l’Atlantic Monthly en 1876, où le critique, qui n’arrive pas à prendre parti pour ou contre Daniel Deronda, présente une conversation entre une jeune fille enthousiasmée par le roman et une autre qui lui est beaucoup moins favorable, sous l’arbitrage d’un jeune homme en qui beaucoup de commentateurs ont vu une figure de James lui-même. Il est difficile de s’affranchir d’une romancière éminente qui a frayé la voie que l’on a soi-même décidé d’explorer plus avant.

Henry James en 1897

Henry James en 1897

Après le substantiel plat principal de la Pléiade, le banquet jamesien peut continuer avec un dessert exquis, l’édition des Carnets, réalisée par une autre jamesienne accomplie, Annick Duperray. Rappelons que, dans les pays anglophones, il existe trois éditions des Carnets. La première date de 1947, juste après le centenaire de la naissance de James en 1943. Elle est due à F. O. Matthiessen et à Kenneth B. Murdock, et cette édition (The Notebooks of Henry James) a été traduite en français par Louise Servicen en 1954 chez Denoël. On y trouve des commentaires critiques abondants qui facilitent grandement la lecture. Quarante ans plus tard, en 1987, Leon Edel, le biographe de James, s’est associé à Lyall H. Powers pour éditer les Complete Notebooks of Henry James, en intégrant d’utiles données historiques et biographiques qui n’étaient pas encore connues quelques années plus tôt, ainsi que des carnets de poche, riches en notations biographiques et factuelles, et trois projets de romans. Enfin, dans le cadre d’une nouvelle publication des œuvres complètes de James entreprise par Cambridge University Press, Philip Horne, professeur à l’University College de Londres, prépare actuellement une nouvelle édition des Carnets où certains mots, voire certains passages, ont été relus différemment, ce qui modifie parfois nettement le sens de certaines pages.

L’intérêt de la présente édition française proposée par Annick Duperray est multiple : elle reprend les riches commentaires de Matthiessen ; elle tient compte de l’important travail éditorial complémentaire réalisé par Edel, sans toutefois incorporer ses ajouts textuels ; enfin, elle profite des lectures nouvelles proposées par Horne et elle révise la traduction Servicen de 1954. Le dossier critique établi par Annick Duperray et son annotation précise permettent de mieux comprendre la fonction des Carnets. Nous disposons en effet de neuf carnets où l’écrivain a pris systématiquement des notes — mais seulement à partir de 1878 et jusqu’en mai 1911, quelques années avant sa mort. Il ne faut pas s’attendre à y trouver beaucoup de confessions personnelles ou de nature autobiographique, sauf dans deux d’entre eux (II et VII) qui rassemblent les réflexions de l’expatrié lors de ses voyages aux États-Unis (ce qu’il écrit, par exemple, après la perte de sa mère en 1882 est particulièrement émouvant). Le carnet VIII fait exception, lui aussi, dans la mesure où il rassemble des notes prises par James, le flâneur londonien, en vue de poursuivre les esquisses publiées en 1905 sous le titre Heures anglaises (un projet abandonné par la suite).

Dans l’ensemble, ces Carnets, dont la chronologie n’est pas toujours bien rigoureuse, à cause des chevauchements dans le temps, ont le mérite d’enregistrer des « impressions », des idées et des projets susceptibles de déboucher sur des œuvres de fiction, romans substantiels ou simples nouvelles. Au cours de dîners mondains ou de conversations dans les salons londoniens, James glane ce qu’il appelle tour à tour des « germes », des « noyaux » ou encore des « situations en germe » susceptibles de donner naissance à ses fictions. Nous avons ainsi la possibilité d’entrer dans le secret de « l’atelier » du maître et de mesurer l’importance des transmutations qu’il fait subir à son matériau de base. Nous le voyons ici saisir la queue d’une comète encore assez confuse, ailleurs noter le retour quasi musical des thèmes qui lui sont chers. Par moments, nous rencontrons des listes de noms propres – patronymes et noms de lieux – qui réapparaissent parfois, légèrement modifiés, dans les œuvres achevées. Autant de « paroles gelées », selon l’expression de Rabelais, qui vont se réchauffer et s’animer dans la fiction.

Le lecteur qui s’aventure dans l’atelier de l’artiste (comme dans celui de Roderick Hudson) y découvre que les personnages sont faits d’une argile peu commune. Leur interprétation s’avère patiente et minutieuse, comme une page couverte d’écriture – toutes ces métaphores suggérant la complémentarité des différentes formes de création artistique, mais aussi la suprématie de l’art sur la vie, l’art donnant à lire et à comprendre la vie.

Henry James peint par John Singer Sargent (1913)

Henry James peint par John Singer Sargent (1913)

Pour ceux qui gardent encore un peu d’appétit, on proposera enfin trois petits « accompagnements », qui sont en fait des reprises en poche d’ouvrages plus ou moins anciens. Le Siège de Londres et autres nouvelles propose trois nouvelles de périodes différentes : « Madame de Mauves » (1874), la nouvelle titre (1883) et « Lady Barberina » (1884). La préface de David Lodge permet de bien comprendre le « thème international » et l’interaction entre les Américains et les Européens. La Tour d’ivoire, roman inachevé et publié en 1917 après la mort de l’auteur, revient sur le thème de l’héritage qui s’empare de l’héritier. Quant aux Mémoires d’un jeune garçon (1913), ils ont une valeur autobiographique rare, et la préface de Diane de Margerie souligne la parenté artistique entre James et Proust.

Entre toutes ces propositions jamesiennes, on peut donc choisir selon ses préférences personnelles, ou bien tout dévorer avec passion. Chacun son goût ; mais, à tous, bon appétit !

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