Un carnaval tragique

Au Vieux-Colombier, David Lescot donne une éblouissante version scénique de l’œuvre immense inspirée à Karl Kraus par la Première Guerre mondiale : Les derniers jours de l’humanité. Peut-être va-t-il permettre à certains spectateurs de découvrir cette dénonciation implacable par le biais de la satire, une manière d’exposer au rire la bêtise et la lâcheté, l’inhumanité.


Karl Kraus, Les derniers jours de l’humanité. Mise en scène de David Lescot. Vieux-Colombier. Jusqu’au 28 février.


Au début du spectacle, Denis Podalydès, en costume de ville, s’avance au devant de la scène, un énorme livre à la main : Les derniers jours de l’humanité de Karl Kraus, dans la version intégrale publiée par les éditions Agone1. Il annonce : « C’est une lecture ; il y en a pour un moment », suscitant des rires mêlés de déception. De fait, au début de chacun des cinq actes, il va revenir au texte et aux premières didascalies : « Vienne. Sur le Ring. Devant chez Sirk ». Mais très vite il rassure ses admirateurs : grâce aux moulinets d’une canne, à des volte-face instantanés, des changements de mimique, il joue successivement quatre officiers. Trois interrogent un quatrième censé s’y « connaître en politique » à propos de l’Italie, puis de la Roumanie, de l’Amérique, enfin de la Bulgarie, jusqu’à ce qu’au début du cinquième acte ils soient aussi incarnés par Sylvia Bergé, Pauline Clément, Bruno Raffaelli et que cessent de se répéter la performance solitaire et ses légères variations.

Denis Podalydès semble mener le jeu grâce à sa familiarité avec le texte, depuis sa lecture d’extraits déjà proposée en 2009 par David Lescot. Le spectacle résulte d’une rencontre avec la pièce de ces deux artistes qui ne cherchent pas à minimiser la composante intellectuelle de leur parcours. Auteur, acteur, metteur en scène, musicien, David Lescot est aussi un universitaire qui a travaillé sur les Dramaturgies de la guerre. Avant même la traduction intégrale en 2005, travail colossal de Jean-Louis Besson et Heinz Schwarzinger, Denis Podalydès, très lié avec Emmanuel Bourdieu qui l’a fait jouer au cinéma et au théâtre, connaissait ce « carnaval tragique » grâce à Jacques Bouveresse et Pierre Bourdieu. Son jeu dans ce spectacle semble même parfois relever de cet  « exhibitionnisme » admiré par le sociologue à propos des « performances » de Karl Kraus ; Walter Benjamin, témoin direct de ces lectures, évoquait des « positions ahurissantes ».

À partir de l’œuvre écrite à partir de 1915, publiée en 1919, composée de deux cent dix-neuf scènes, l’auteur donne vers 1930 une version scénique réduite à quatre vingt dix-neuf scènes, résultat d’un important remaniement. David Lescot a préféré établir sa propre adaptation, fidèle à la chronologie initiale des cinq années de guerre, à la présence d’un duo récurrent, le Râleur et l’Optimiste, auquel fait écho celui de l’Abonné et du Patriote. Il a le plus souvent évité de tronquer des échanges parfois très longs, il leur a préféré de brèves scènes de dialogues, parfois de monologues ou de monologues adressés, comme l’appel téléphonique de l’officier qui dicte à un journaliste son article ou la lettre de la jeune villageoise enceinte d’un autre qui écrit à son « époux adoré » au front et signe « Ta femme inoubliée ». La jeune Pauline Clément, dernière entrée dans la troupe du Français, parvient à suggérer par son jeu un équivalent à l’orthographe phonétique du courrier, de même qu’elle manifeste dans ses interviews tout l’aplomb de la journaliste Alice Schalek (inspirée par une véritable correspondante de guerre). Mais les rapides enchaînements, le passage d’une silhouette à l’autre, d’un rôle au suivant, l’incessant changement de costumes (de Sylvette Dequest) et de maquillages exigent une grande virtuosité de tous les membres du magnifique quatuor réuni sur le plateau relativement exigu du Vieux-Colombier.

En ouverture, l’espace apparaît agrandi par le miroir qui recouvre le mur du lointain et reflète les spectateurs. Côté jardin, un piano va servir à Damien Lehman pour ses nombreuses interventions : musiques de Schönberg, compositeur défendu par Karl Kraus, d’Alban Berg, dont Nacht chantée par Sylvia Bergé, accompagnements des couplets patriotiques de Théodore Botrel interprétés par Bruno Raffaelli. D’autres pianos, démantelés, éventrés, disséminés au sol, apparaissent comme de saisissantes métaphores des destructions (scénographie d’Alwyne de Dardel). Celles-ci sont par ailleurs bien visibles grâce aux images d’archives, projetées sur le mur du fond, qui montrent aussi les désastres des conflits sur les visages, dans les corps, jusqu’aux plans du film En dirigeable sur les champs de bataille, panorama des ruines enregistré début 1919.

David Lescot a fait appel à l’historien du cinéma Laurent Véray pour apporter un contrechamp à la guerre vécue par les Autrichiens grâce à des documents presque exclusivement français, pour ajouter le contrepoint d’une sinistre réalité à l’ambiance de café-concert, à la puissance comique des propos tenus, à ces « citations de combat », selon les termes de Pierre Bourdieu : « Karl Kraus prend un morceau et le renvoie à la figure de celui qui l’a produit ». En une représentation de moins de deux heures, le spectacle, joué par quatre comédiens dans environ deux cents rôles, ne peut pas restituer l’œuvre dans toute son ampleur. Mais il en donne pleinement la tonalité jusqu’à l’extinction progressive du rire et sa disparition à l’acte V ; et il parvient à faire entendre tout le travail sur le langage, malgré la perte inévitable dans la traduction d’un texte aussi complexe.


  1.  Karl Kraus, Les Derniers jours de l’humanité. Trad. par Jean-Louis Besson et Heinz Schwarzinger, Agone, 2005.
Crédit pour la photo à la une : © Christophe Raynaud de Lage

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