Une histoire de France

La pièce de Michel Vinaver, Bettencourt Boulevard ou une histoire de France, créée en novembre 2015 au TNP de Villeurbanne par son directeur Christian Schiaretti, est actuellement présentée à la Colline-Théâtre national. Le spectacle suscitait une attente d’autant plus grande que la pièce, inspirée par l’affaire Bettencourt, est publiée depuis l’automne 2014.


Michel Vinaver, Bettencourt Boulevard ou une histoire de France. Mise en scène de Christian Schiaretti, La Colline-Théâtre national, jusqu’au 14 février


© Ted Paczula

© Ted Paczula

Michel Vinaver semblait consentir à la clôture de son œuvre, celle du plus grand écrivain français de théâtre vivant. Mais, se surprenant lui-même, se passionnant pour l’affaire Bettencourt, il a mis en chantier une nouvelle pièce en août 2013. Un an plus tard, il a pu la faire éditer par L’Arche1, sans attendre sa création, programmée à l’automne 2015. Il a bénéficié d’une réception devenue rare en France pour un texte de théâtre publié indépendamment de toute représentation, et d’un chiffre de ventes plus rare encore. À cette reconnaissance s’est ajouté le prestigieux Grand Prix de littérature dramatique 2015 décerné par le Centre national du théâtre.

« La publication a pour moi beaucoup d’importance parce qu’à la limite le texte publié est un aboutissement, n’exige pas, pour exister, d’être l’objet d’une réalisation. Il lui suffit de pouvoir être lu. Peut-être n’écris-je pas vraiment pour le théâtre, j’écris, c’est tout, et ce que j’écris prend la forme d’un texte dramatique. » Ainsi s’exprimait Michel Vinaver dans ses Écrits sur le théâtre. De fait, il a donné lui-même de magnifiques lectures de la pièce, au Conservatoire national supérieur d’art dramatique comme au théâtre Artistic Athévains. Et peut-être leur écoute a-t-elle suscité une interrogation sur l’incarnation possible des personnages.

À l’exception d’un chroniqueur et d’un neuropsychiatre, tous ces personnages apparaissent sous leur véritable nom. Pour certains d’entre eux, Christian Schiaretti a renchéri par la ressemblance avec les personnes réelles : longue chevelure brune et grandes lunettes cerclées de noir pour Françoise Bettencourt-Meyers (Christine Gagnieux) ; petite taille et nervosité de la gestuelle pour Nicolas Sarkozy (Gaston Richard). Dans ce dernier cas, par exemple, le vrai comique, présent dans l’écriture des scènes, semble parasité par l’effet d’imitation. Il risque plus encore de disparaître dans l’interprétation de Patrice de Maistre, irrésistible numéro d’acteur de Jérôme Deschamps au détriment du texte. A contrario, ce qui peut évoquer la silhouette, la coiffure de Liliane Bettencourt, échappe vite à l’anecdotique par le jeu de la comédienne, magnifique dans les moments d’alacrité et les volte-face, les instants d’absence ou de désorientation, dans le dépouillement final du visage libéré de ses perruques. La grande Francine Bergé contribue ainsi grandement à la fluidité du spectacle, à la liberté de passage d’une scène à l’autre, à la scansion des trente « morceaux », repérables par des chiffres géants, qui composent la pièce.

Comme dans Par-dessus bord, Christian Schiaretti résout avec art les va-et-vient spatio-temporels, les effets de montage propres à la dramaturgie de Michel Vinaver. Il permet ainsi de faire coexister dans la même aire de jeu les interventions du chroniqueur (Clément Carabédian), les considérations de François-Marie Banier (Didier Flamand) sur le « culte des cheveux féminins » entretenu par les nazis, les souvenirs d’André Bettencourt (Philippe Dusigne) relatifs à François Dalle et à François Mitterrand. Sur un vaste plateau noir, le déplacement de fauteuils blancs, de grands carrés de couleur, structure l’espace scénique, assure aussi bien l’isolement d’un monologue qu’une réunion polyphonique : la première intervention des principaux personnages en ouverture, ou la « scène des éclats », reprise par tous de bribes de dialogue. Ce dispositif acquiert de la profondeur au début et à la fin de la représentation grâce à l’apparition des deux arrière-grands-pères : la « voix » du rabbin Robert Meyers (Bruno Abraham-Kremer) alterne avec celle d’Eugène Schueller, fondateur de L’Oréal (Michel Aumont). Leurs présences fantomatiques, incarnées respectivement par Damien Gouy et Philippe Dusigne, hantent le lointain du plateau, de même que le rappel du rabbin, assassiné avec sa femme à Auschwitz, et du génial chimiste collaborateur met en perspective l’origine des deux familles et donne pleinement son sens au sous-titre : une histoire de France.


  1. Michel Vinaver, Bettencourt boulevard ou une histoire de France, L’Arche, 2014.
Crédit pour l’image à la Une : © George Beknazar-Yuzbashev

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