Northampton, Jérusalem terrestre

Jérusalem est un monument littéraire dressé par Alan Moore à la gloire de Northampton, sa ville natale. Une somme de personnages et d’histoires entrelacées, recoupées, imbriquées sur plus de mille ans et mille deux cents pages. Un roman-monde non linéaire, combinant un fantastique original avec la représentation drôle, lyrique et réaliste d’un quartier populaire. Alan Moore arrive à donner au temps une épaisseur quasi physique qui rend impossible d’oublier ces rues et ces working-class heroes voués à la disparition par le postmodernisme libéral-travailliste. 


Alan Moore, Jérusalem. Trad. de l’anglais par Claro. Inculte, 1 278 p., 28,90 € 


Chacun des trente-cinq chapitres, raconté selon le point de vue d’un personnage, présente, surtout dans la troisième partie, des variations de ton et de style. Ainsi, quand le vingt-sixième chapitre adopte le point de vue de Lucia Joyce, fille de James, internée à l’asile psychiatrique de St-Andrew’s, son écriture rappelle celle de Finnegans Wake. Le titre du prélude, « Work in Progress », renvoyait d’ailleurs d’emblée à l’écrivain irlandais. Comme l’auteur d’Ulysse, Alan Moore essaie d’inclure dans un livre toute la réalité mouvante d’une ville, mais, plutôt que l’unité de temps, il choisit l’unité de lieu, un quartier, les Boroughs, quelques rues arpentées et réarpentées, montées, descendues, hantées de long en large au fil des pages par les personnages. Quelques rues, à l’origine de Northampton, représentées à différentes époques pour dire l’évolution d’une certaine Angleterre, celle du peuple, d’une classe ouvrière qui tend à se dissoudre dans la marge sous les coups de réhabilitations fracturant aussi bien l’espace urbain que les solidarités. S’il y a de la nostalgie, elle s’accompagne d’une foi profonde dans la vitalité de cette classe dont est issu Alan Moore. Et de la conviction qu’en dépit des démolitions et des transformations, le passé reste vivant dans le présent.

En termes littéraires, cela va se traduire par une représentation originale du temps. Grâce à des inventions variées de l’auteur, les différentes époques existent simultanément dans les rues de Northampton, ce qui sera matérialisé à la fin par une maquette minutieuse et délirante créée par l’artiste Alma Warren, double d’Alan Moore. La succession des chapitres, non chronologique, crée en effet un kaléidoscope de périodes et de personnages dessinant petit à petit aux yeux du lecteur cette ville fabuleuse et démente dans sa multi-temporalité.

Alan Moore, Jérusalem

Alan Moore

Certains personnages appartiennent à une même famille dont on a des aperçus sur cinq générations, grâce à une série d’individus alternativement chaleureusement ordinaires, ou à l’excentricité furieuse, jusqu’aux marges de la folie. Il y a Ernest Vernall qui, le premier, a la révélation que les siens sont voués à veiller sur les angles, sur les coins, et que ceux-ci peuvent avoir plus de trois dimensions. Il finira sa vie à l’asile de Bedlam. Il y a Snowy, son fils, parcourant les routes du temps, tutoyant les anges et surveillant les cheminées pendant que sa femme accouche dans la rue. Il y a May, fille de Snowy, familière des naissances et des morts auxquelles, en tant que matrone, elle préside. Et il y a May, fille de May. Enfin, il y a Alma et Michael, les petits-enfants de la première.

Alma, « saisissante », inouïe, « globalement inquiétante », a décidé une fois pour toutes que le monde plierait devant elle et non l’inverse : elle est devenue artiste. Michael, au contraire, est terriblement normal – ce qui en fait le souffre-douleur consentant d’Alma. C’est l’habitant par excellence des Boroughs. Marié, deux enfants, travailleur manuel non qualifié, il reconditionne à coups de masse de vieux bidons désaffectés. Deux événements vont en faire le point focal du livre et un digne membre de la famille Vernall : à trois ans, il se retrouve brièvement en état de mort clinique, et quarante-six ans plus tard un accident industriel lui fait retrouver le souvenir de ce qu’il a vécu pendant ces quelques minutes. Ces souvenirs donneront lieu à une exposition d’Alma et à tout le tiers central de Jérusalem.

Alan Moore, Jérusalem

Northampton © Nick Hubbard

De nombreux autres personnages traversent la Northampton polychrone. Des célèbres, comme Lady Di – enterrée dans la région –, Oliver Cromwell, Charlie Chaplin ; et dans le chapitre 29, écrit sous forme de pièce de théâtre, apparaît le fantôme de Samuel Beckett, venu rendre visite à Lucia Joyce. Ou des représentants de la classe ouvrière : Benedict Perry, poète raté, Black Charley, ancien esclave, premier Noir recensé en ville, Roman Thompson, le militant d’extrême gauche homosexuel, Dennis, le drogué sans abri, ou Marla, la prostituée. Leurs allées et venues au long des mêmes rues, leurs rencontres racontées plusieurs fois selon des points de vue différents, pourraient sembler fastidieuses. Elles donnent au contraire leur épaisseur, leur profondeur à la cité décrite. Le récit se fait par couches successives plutôt que dans une progression linéaire.

Dans son roman boulimique et protéiforme, pour exprimer la ville dans tous ses aspects, au fil des chapitres Moore recourt au poème, au polar, à l’hymne religieuse ou au récit de science-fiction, essayant de saisir au maximum ce qu’on appelle la culture et l’Histoire. La peinture est également convoquée à travers l’exposition d’Alma qui rappelle sous une autre forme tous les chapitres du roman.

Alan Moore, Jérusalem

Northampton © Hazel Nicholson

La certitude que le présent coexiste avec le passé – ainsi qu’avec le futur – va être magnifiquement exprimée par le recours à un fantastique original, fait d’histoires de fantômes anglais, d’un conte gothique et d’un imaginaire chrétien désacralisé. Pendant les quelques minutes de sa mort, le petit Michael Warren visite l’au-delà, qui chez Alan Moore n’est un lieu ni paradisiaque ni infernal, bien qu’on y trouve des anges et des démons, mais strictement égalitaire et plutôt agréable.

Le temps n’y étant qu’une dimension parmi d’autres, la narration, comme ralentie par sa densité physique, le prend et s’adonne à la déambulation ; ce qui donne lieu à de superbes descriptions de sa « ténébreuse gélatine », de « la soupe séquentielle des minutes, des heures et des jours » – « Ils filaient dans la galerie éternelle, tandis qu’au-dessus les couleurs du firmament se rétractaient dans le temps, passant du noir nocturne au crépuscule violet puis au coucher de soleil comme un abattoir de feu. En dessous, la rangée vertigineuse de cuves défilait en clignotant, des trous percés sur le papier à musique d’un vieux pianola. Comme ils passaient sous les cieux gris bleu de la journée précédente et se dirigeaient vers la coquille d’huître luisante de l’aube… »

Northampton © Nick Hubbard

Northampton © Hazel Nicholson

Les minutes d’asphyxie du petit garçon pouvant s’étirer à l’infini, Michael va parcourir ce monde de « l’En-haut » en compagnie du « Gang des enfantômes », mené par l’autoritaire et gouailleuse Phyllis Painter, drapée dans son écharpe puante de lapins morts. Les jeunes spectres jouent des tours aux fantômes adultes et au diable, chapardent et mangent des Galutins (aussi appelés fées), creusent dans les couches temporelles et jonglent avec les paradoxes. Cette partie centrale constitue une merveilleuse évocation de la joie de l’enfance, et de la richesse de son imaginaire, entre Dickens et un Huckleberry Finn aussi fantastique qu’urbain.

Scénariste de bandes dessinées culte (V pour Vendetta, Watchmen, From Hell), auteur d’un premier roman, La voix du feu, qui traitait déjà de Northampton au cours des siècles, Alan Moore profite de Jérusalem pour déployer un monde fabuleux, majestueux et familier, foudroyant et immémorial, immense, dont il faut toute la force de personnages radicalement à part comme Snowy Vernall et sa petite-fille May pour donner toute la mesure. Pour le lecteur, c’est comme un fleuve qui jaillirait vertical, ou, pour garder l’image du livre, un infini « Chantier » où œuvrent de hiératiques « Bâtisseurs », et que les deux parties liminaire et finale, plus centrées sur les Boroughs et plus réalistes, encadreraient. L’au-delà imaginé par Moore, concentrant le temps en lui, est comme une colossale surréalité, une triomphante ombre métaphysique englobant le pauvre quartier des Boroughs et rachetant l’entreprise de destruction en cours au début du XXIe siècle. Il proclame la dimension spirituelle de Northampton, l’équivalent d’une Jérusalem anglo-saxonne.

Folle tentative de représenter le temps et l’espace avec des mots – la traduction par Claro étant un véritable tour de force –, livre-monde dont l’opulence est concentrée sur quelques arpents par une espèce de Joyce gothique ou de Perec sous acide, « glorieuse mythologie de la perte » affirmant que la marge est au centre – Moore insiste sur les nombreuses dissidences, en particulier religieuses, nées dans sa ville –, œuvre fourmillante, libre et joyeuse, Jérusalem est avant tout une prodigieuse réussite littéraire.


Cet article a été publié sur Mediapart

Sébastien Omont

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