Seamus Heaney (1939-2013), Irlandais et Prix Nobel, est sans doute l’un des rares poètes contemporains dont l’œuvre a été reconnue par les milieux « spécialisés » et par le grand public. Ainsi, le dimanche précédant ses funérailles, les 80 000 spectateurs de la demi-finale de football gaélique Dublin-Kerry se levèrent-ils tous pour une minute de silence puis trois d’applaudissements à tout rompre. Les 100 poèmes feront comprendre à qui ne connaîtrait pas Heaney les raisons d’une ferveur qui s’adressait à la fois à l’homme et au poète.
Même si l’on a, comme moi, peu d’enthousiasme pour les anthologies poétiques, on trouvera celle-ci captivante. Destinée aux amateurs du poète comme à ceux qui ne le sont pas encore, elle propose de très beaux textes, bien connus pour la majorité d’entre eux, et d’autres qui le sont moins, le tout retraçant sur cinquante ans le cheminement poétique et personnel de Heaney. Les textes, sélectionnés par la femme et les enfants du poète, sont ceux qu’il aimait réciter lors de lectures publiques ou en privé ainsi que d’autres qui leur tenaient particulièrement à cœur. Mais l’amour familial n’a pas aveuglé les auteurs d’un florilège dont l’organisation textuelle se montre soucieuse d’offrir une vision équilibrée et diachronique de l’œuvre de leur mari et père.
L’ouvrage s’ouvre sur le merveilleux « À la bêche » (« Digging ») de 1966 où le jeune Heaney affirme sa vocation poétique (« Entre mon pouce et mon index /Repose mon stylo trapu. / Il sera ma lame ») et se clôt sur « En rythme » (« In Time »), court poème écrit peu avant sa mort, qui célèbre la naissance de sa petite-fille. On y retrouve aussi bien des œuvres ancrées dans l’enfance et la terre irlandaise (« Mort d’un naturaliste », « Un canapé dans les années quarante », « La cueillette des mûres », « La péninsule ») que celles évocatrices de l’histoire des Troubles (« Été 1969 », « Extraits de The cure at Troy »), ou celles concernant le passé humain (« L’homme de Tollund », « Châtiment ») ou d’autres sur l’âge et la maladie (« 1.1.87 », « Chanson d’aventure »)…Presque toutes sont des merveilles d’un lyrisme que Patrick McGuinness, l’un de ses collègues poètes, qualifiait de « mystérieux et accessible ».
Une « accessibilité » que ce livre aurait d’ailleurs pu favoriser, dans le cas d’un lecteur peu familier de Heaney, avec l’ajout d’une notice biographique et l’indication des dates de publication des poèmes et/ou des titres des volumes dont ils sont tirés ; informations qui auraient permis la réalisation du souhait formulé par l’épouse de Heaney dans son propos liminaire : que chacun puisse « découvrir l’ensemble de la carrière du poète du premier au dernier recueil ».

En l’état actuel des choses, avec l’aide d’internet et au prix d’un petit effort, chacun se débrouillera et se constituera des repères pour aborder l’univers de Heaney, un univers à la fois « earthed and heady » (comme dit l’un de ses poèmes), local et ouvert à l’ailleurs, énergiquement intime et confraternel, pris dans l’histoire présente et personnelle comme nourri de passés très anciens.
Seamus Heaney, né à Mossbawn dans une petite ferme du comté de Derry (Irlande du Nord), de parents catholiques, a grandi au sein d’une famille pauvre et aimante. Il en garde une certaine douceur, le goût du vent, de l’eau, du grand air, et le respect du travail des champs et de la maison. Pensionnaire boursier dans le secondaire, puis étudiant à Dublin, il apprend le gaélique, le latin, et le vieil anglais, langues dont les sonorités, les syntaxes et les histoires informent son travail. Pendant les Troubles (de la fin des années 1960 à celle des années 1990), il trouve dans les grands textes de l’Antiquité (l’Iliade, les tragédies d’Eschyle, Sophocle, Euripide), dans les découvertes archéologiques des « bog men » (corps retrouvés dans les tourbières), une manière de parler du conflit féroce qui divise les Irlandais. Dans les années 1980, qu’il partage entre Harvard (où il enseigne) et son pays natal (où il écrit), il continue à vivre une existence et à composer une poésie marquées par un profond attachement à l’Irlande, à sa famille et aux activités les plus simples ; des traits qui ont contribué à faire se lever les 80 000 amateurs de football gaélique du Croke Park, pas tous lecteurs de poésie mais tous sensibles à un homme qui exprimait cet amour et ces « common decencies ».
Non que Heaney fût un poète de l’aménité ; il connaissait l’existence au jour le jour d’une paysannerie pauvre autant que les beautés rudes de celle-ci, l’aspect répressif du catholicisme et ses promesses de réconfort, les luttes fratricides et leurs raisons, les guerres entre voisins aussi bien que l’entraide, le délitement des vieilles traditions et des liens causé par la modernité… Mais le sens de la beauté ne le quittait jamais.
Quittons-le, quant à nous, sur quelques vers de « Anahorish » (1972), poème qui évoque un hameau situé près de son Mossbawn natal ; celui-ci est alternativement jardin d’Éden, paradis de sonorités et lieu de dur labeur, soit un mélange de « marvelous and murderous » (une combinaison qu’il souhaitait pour sa poésie) :
Mon cher « lieu d’eau claire »,
…
Anahorish, talus de consonnes, prairie
de voyelles – ô lampes
balancées en hiver
dans les arrière-cours !
Avec seaux et brouettes
Les habitants du tertre
s’enfoncent dans la brume ;
brisent la glace au puits,
Sur les tas de fumier.
Seamus Heaney est bien ce grand poète dont le « chant » (comme celui de l’oiseau dans « Chanson ») « frôle / La musique de ce qui advient ».
