Deux publications nous permettent d’entrer dans l’univers poétique de la Danoise Inger Christensen (1935-2009). La vallée des papillons. Alphabet et autres poèmes a paru en 2022. Et la traduction française de Ça vient de sortir : c’est sans conteste l’œuvre majeure de la poète.
On pourrait presque faire de la poésie d’Inger Christensen un cas d’école sur la manière la plus douce et la plus persuasive d’aborder une poésie qui n’est pas d’abord facile. Viendrait en premier l’image que je garde d’Inger elle-même, l’ayant croisée à Paris dans les années 1980. Le producteur d’émissions de poésie à France Culture, Jacques Taroni, dont le talent et la générosité étaient sans limite, m’avait invité à rencontrer cette femme qu’il enregistrait justement pour son programme radio, Albatros si je me souviens bien. Moi qui me targuais de mon inspiration nordique, comment aurais-je pu ne pas apprécier Inger Christensen ! La rencontre eut lieu, porte Dorée, dans un appartement donnant quasiment sur le périphérique. Je revois le visage d’Inger, encadré par des cheveux blonds séparés d’une raie simple, illuminé par des yeux malicieux, souriant de derrière les lunettes, avec une pointe d’ironie, voire de scepticisme envers ce poète français inconnu. Je crois que nous parlâmes anglais. Elle demeura surtout silencieuse, moi l’observant, fasciné, boire en continu. La placidité faite femme. La seconde image serait celle de sa voix, qu’a restituée et reprise sur podcast l’émission Poésie et ainsi de suite diffusée sur France Culture, le 13 novembre 2022, dans laquelle la productrice Manou Farine interroge Janine Poulsen, traductrice exclusive (avec Karl, son mari) de la poète danoise pour la collection Poésie/Gallimard (La vallée des papillons. Alphabet et autres poèmes). La clarté des propos de la traductrice, l’enregistrement de la voix d’Inger Christensen chantant ses poèmes, font de ces trente minutes un modèle d’introduction à sa poésie.
Y aurait-il encore quelque empêchement à ce que ces poèmes si excellemment traduits ne s’imposent pas du premier coup à l’amateur de poésie ? Plus rien à voir, répétons-le, avec l’obstacle de la langue danoise, si aisément levé par la traduction, mais une forme d’hermétisme voire d’obliquité dans l’écriture sur quoi bute le lecteur, le sens ne lui apparaissant que de manière incertaine. Je donne ce bref exemple, extrait du recueil Herbe (1963) :
Sous le cri du pays des vanneaux
les petits qui s’enfuient
Sous mes ailes
l’angoisse des enfants
Sous mes ailes
oui et non
La plage répète ses larmes
et la joie s’égrène au loin
Ce poème est certes composé de mots simples, cependant le sens ne s’y donne pas du premier coup. Faut-il reconnaître une inquiétude maternelle par transfert des oiseaux à « mes ailes » ? Faut-il comprendre que le paysage se couvre d’un nuage d’angoisse immédiat, la joie reculant dans le lointain ? C’est possible, ou plutôt c’est selon que le lecteur se contentera ou non du sens ainsi décrypté. Plus avant dans l’ordre des poèmes, s’évoque et pourrait-on presque dire s’organise un monde non pas tant de la perte par soudaineté que de la perte par répétition. D’une part les choses nous envahissent et nous circonviennent, dit la poète danoise, d’autre part leur répétition est la forme majeure de leur vulnérabilité.
Je crains l’impersonnel entre nous, objets jetés sans
tolérance, sans patience pour leur histoire oubliée,
plus d’efforts pour se souvenir, et les routes, les
routes qui tournent qui tournent et qui tournent sans
projet,
Je crains le dos, avec encore un reste de la poussée
métamorphose sous la peau, avec encore de petites
lueurs sous les paupières fermées, je crains le dos,
crains les vêtements, les édredons, la porte du placard,
tout ce qui cache, avec encore un peu de vie, avec de
petits gestes et des ouvertures dans la chair je crains
la paupière – je ne veux pas l’ouvrir tout à fait, ne
veux pas voir le dos, ne rien voir,
je crois que nous avons cherché des ailes sur le dos,
je crois que nous avons cherché des lueurs dans
des endroits, par les chemins, l’un l’autre, Dieu
ce torchon mouillé dans le visage… (« Rencontre », Herbe, 1963)

À un certain moment d’entassement des choses autour de soi mais aussi d’échange entre les corps humains et les choses, il faut que survienne un arrêt soudain, une nausée voire une rupture métaphysique. Du coup, Dieu prend un torchon mouillé en pleine face, en pleine « gueule de vengeance, le rire et les portes claquées ». Parce que, qu’en est-il vraiment de la religion, cette activité qu’on voit « de dos » pour le coup, c’est-à-dire dont ne voit pas ce qu’elle voit et pour cause ?
– le curé, le dos tourné
aux paroissiens, est-ce toujours Dieu qu’il voit, ah,
retourne-toi, retourne-toi, dis quelque chose (« Rencontre », Herbe, 1963)
La violence et l’angoisse sont très manifestement au cœur du livre que viennent de publier les éditions La rumeur libre sous le titre énigmatique de ça (danois det), ouvrage bilingue de 498 pages, paru en 1969 au Danemark, traduit en français par Janine Poulsen, livre qui tout à la fois complète et domine de toute son imposante masse l’œuvre entière d’Inger Christensen. Composée de trois parties intitulées Prologos, Logos, et Epilogos, accueillie lors de sa parution comme un événement littéraire, cette somme constitue à n’en pas douter l’œuvre majeure de la poète. La première et la troisième partie, relativement égales de taille, soit une bonne trentaine de pages, laissent place à une imposante partie centrale, elle-même divisée en trois parties, La scène, l’action, le texte, divisées à leur tour en sous-parties dites symétries, transitivités, continuités, connexités, variabilités, extensions, intégrités, universalités. Citer in extenso l’architecture de l’ouvrage est pour nous une manière d’attirer l’attention sur la nature programmatique de l’entreprise.
S’agirait-il pour autant d’une somme philosophique ? Non, pas vraiment, à moins de considérer, à bon droit d’ailleurs, que la poésie représente un mode d’ascension vers la vérité tout aussi légitime que la philosophie, quoique plus aléatoire, plus rompu aux sauts « quantiques » ou, pour s’en tenir aux images animales, à une progression de mouflon ou de chamois le long d’une paroi. La préfacière et traductrice préfère quant à elle rattacher cette démarche au mouvement conceptuel dit « systémique » qui caractérisa la littérature danoise dans le contexte des années 1970. Soit encore une modulation spécifique du « formalisme » linguistique marquant alors le modernisme européen. Il me semble, en effet, qu’un livre comme Alphabet, publié en 1991, correspond parfaitement à cette définition, par son mélange de mathématique et de sémantique. En revanche, det ou ça dépasse de très loin ces critères, l’ouvrage ayant l’élan, la longueur mais aussi et surtout le souffle d’une épopée.
De quoi s’agit-il dans cette longue réflexion en trois temps ? D’une histoire de la création du monde (prologos), de la domestication ou non par l’être humain de ce chaos originel (logos), d’une persistance de l’angoisse existentielle, particulière aux poètes (epilogos). Au commencement, donc, il y a le chaos, l’indistinct, le ça initial, notion n’ayant rien à voir avec Sigmund Freud mais plutôt avec Samuel Beckett. Qu’on en juge ici :
« C’était ça. Ça a commencé. Ça est. Ça continue. Ça bouge. Ça continue. Devient. Devient ça et ça et ça. Va plus loin que ça. Devient plus. Combine quelque chose d’autre à plus pour continuer à devenir quelque chose d’autre et plus. Va plus loin que ça. Devient quelque chose d’autre que autre et plus. Devient quelque chose. Quelque chose de nouveau. Quelque chose de toujours plus nouveau. Devient dans le maintenant qui suit aussi nouveau qu’il peut le devenir maintenant. Flâne. Effleure. Est effleuré. Saisit une matière diffuse. Grandit de plus en plus. Prend de l’assurance en existant en tant que plus que soi-même, prend du poids, prend de la vitesse, saisit plus en prenant de la vitesse, devance autre chose, dépasse autre chose, à son tour ramassé et englouti, vivement chargé par ce qui est arrivé en premier, commencement si fortuit. C’était ça. Tellement différent maintenant que ça a commencé… C’est venu pour rester. Aussi longtemps que ça dure. Ça a trouvé son emplacement final. Pour un temps »
Ce texte d’une vingtaine de pages pose la scène sur laquelle débarque l’humanité, décor artificiel, paysage sans profondeur, où les plans se masquent les uns les autres à l’infini :
Le tout est mis en place et enlevé :
les mers sont remplies de pays,
les fleuves sont remplis de routes
les lacs sont remplis d’îles, formations glaciaires superflues,
sources cachées et eau souterraine,
de l’eau dans les égouts, des oasis,
des gouttes de pluie,, de la rosée rassemblée,
emplissent des volcans, s’évaporent (« Logos. La scène »)

Comme on le voit, il y a quelque chose de pas réellement sérieux dans la Création, qui n’est jamais totalité que par addition. Autrement dit, la mise en scène manque de l’essentiel, à savoir un metteur en scène connu ou reconnu auquel se référer nominalement. Le constat tombe, définitif :
Le monde est ainsi ordonné
La vérité manque (« Logos. Continuités »)
Ainsi, la logique présidant à la découverte du monde par l’homme est logique absurde de la démultiplication sans fin et de l’enchevêtrement des plans entre eux – décor en « abyme ».
Quelqu’un entre dans une maison et de sa fenêtre regarde la rue.
Quelqu’un sort d’une maison et de la rue regarde sa fenêtre.
Quelqu’un marche dans une rue et chemin faisant regarde les autres.
Quelqu’un entre et chemin faisant, regarde sa maison comme si c’était la sienne
Etc. (« Prologos »)
Dans ce monde artificiel, il est « logique » que le comportement des êtres humains obéisse à une logique non moins artificielle.
Que je recoure à une nouvelle méthode afin de jouer entièrement une passion
Sorte pour trouver l’arbre le plus proche et le décrive
Trouve de toute façon un arbre Et le décrive
Jette la description. Rentre à la maison
Reste assise bien tranquillement sur une chaise et que j’aie un orgasme (« Logos. Extensions »)
Faut-il en rire ? Oui, bien sûr, le rire répond à l’absurde du logos qui régit nos gestes dans le monde. Que nous reste-t-il en effet de liberté dans ce faux ordonnancement des choses du monde dans le monde ? L’angoisse. Il nous reste l’angoisse, naguère conceptualisée contre la totalité hégélienne par Søren Kierkegaard, le philosophe compatriote d’Inger Christensen (Du concept d’angoisse, 1844). L’angoisse qui nourrirait bientôt toutes les philosophies occidentales existentielles, de Sartre à Heidegger. L’angoisse appliquée ici à la poésie (Nous ne survivons qu’en utilisant des mots). L’épilogue est donc clair :
Ça commence
Ça commence à nouveau
Ça commence en moi
Ça commence dans le monde
…………
et il n’y a rien d’autre à faire que de le dire comme c’est
nous avons peur
Ce n’est pas fortuit
Ce n’est pas le monde
C’est fortuit
C’est le monde
C’est tout dans un tas de gens différents
C’est tout dans un tas différent
C’est tout dans un tas
C’est tout
C’est ça
Ça
(« Epilogos »)
Ce livre, cette somme, dont on se doute que la traduction a dû prendre quelques années puisqu’il ne paraît qu’aujourd’hui, est un magnifique résumé de toutes les angoisses du vingtième siècle qui, au regard de celles se profilant à l’horizon du nôtre, pourraient bien n’être que prémisses – sorte de Fin de partie en différé en quelque sorte.
