On peut contester l’existence d’une divinité, mais celle de la religion ? Connue comme sociologue de l’art et de la culture, Nathalie Heinich s’attaque, avec La religion n’existe pas, à l’usage actuel d’un vocabulaire religieux pour qualifier les pratiques sociales les plus diverses. Elle s’irrite à juste titre de ce verbalisme stérile, et son effort de clarification mérite d’être salué.
Cet emploi abusif d’un vocabulaire pseudo-explicatif pourrait être dénoncé comme un des traits caractéristiques de la société médiatique, dans le même état d’esprit qui fait s’affliger du terrible affaiblissement du débat politique, réduit à la confrontation de slogans publicitaires concoctés par des experts en « communication ». Alain Badiou a ainsi dénoncé, à propos du « concept de nature » [1], pareille façon de ramener tout et n’importe quoi à une unité dont aucune définition précise ne saurait être donnée. Si Badiou et Heinich ont en commun d’être des auteurs prolifiques pour qui la superficialité des débats médiatiques est une cible fréquente, ni l’un ni l’autre ne s’en tiennent à une critique des médias. Badiou ne résiste pas au plaisir d’user à son tour du vocabulaire religieux, voyant dans « le mot nature une sorte d’idole politique ». Mais, pour l’essentiel, son livre se présente comme philosophique quand celui de Heinich s’inscrit dans le champ des débats internes à la sociologie depuis un bon siècle.
Il convient donc de critiquer cet usage incontrôlé d’un mot (« nature ») ou d’une notion (le religieux) que l’on présente comme nocifs, soit pour sa portée réactionnaire, soit parce que l’omniprésence d’une comparaison stéréotypée dispense de l’effort de penser vraiment. Après sa dimension critique, leurs livres vont présenter, chez Badiou, « les huit dialectiques du concept de nature » et, chez Heinich, vingt-trois « fonctions » susceptibles d’être identifiées à propos de telle ou telle pratique comparable à du religieux.
Nul n’a pu éviter totalement des formules comme le culte de Van Gogh, la messe du journal télévisé, la divinité des stars du cinéma ou du football, la ritualité du quotidien. Des formules de ce genre sont employées surabondamment dans des registres variés, conférant à tout un chacun la sensation de vivre dans un monde intensément religieux. Quitte à susciter aussi la perception qu’à force de voir du religieux partout on n’en voit plus nulle part. C’est ainsi qu’a été formulée la notion de « religion séculière » à propos de la ferveur des staliniens et de la « grande cathédrale fasciste » érigée dans le stade de Nuremberg, qui émouvait tellement le nazi Brasillach.

Staline a été célébré comme un dieu et fut, objet par excellence d’une affectueuse émotion, abondamment pleuré jusqu’en France, lors de sa mort en 1953. Mais les staliniens eux-mêmes savaient bien que ce n’était pas un dieu. Omniscient sans doute et génial assurément, mais privé de cette qualité essentielle à la divinité : être immortel. Quel sens y a-t-il alors à comparer ceci ou cela avec quelque chose de clairement religieux ? Est-ce pour dire qu’accompagnant son épouse à la messe mais restant hors de l’église, Enrico Berlinguer respectait à la fois deux religiosités concurrentes, celle du Parti communiste qu’il dirigeait et celle du catholicisme féminin ?
Éloignée de la « religion communiste », Heinich reste dans le champ de la sociologie et ne prend pas cet exemple politique, mais sa réponse est très claire : la comparaison de ceci ou de cela avec tel ou tel aspect du religieux est dénuée de sens. Pas absurde mais vide. À trop servir, la comparaison ne dit plus rien, ni sur la religion ni sur ce qu’on lui compare. L’erreur est double. Elle est d’abord dans cet illusoire singulier (la religion), comme si l’on pouvait donner une définition commune à tout ce que l’on est tenté de comparer à du religieux. Elle est ensuite dans la confusion entre deux acceptions de la comparaison. Comparer une chose à une autre, c’est mettre en évidence une analogie, qui peut n’être que très superficielle et subjective. Quand, en revanche, on compare une chose avec une autre, on quitte l’analogie pour l’homologie, l’à-peu-près pour le rationnel. Paul Veyne a bien marqué comment la « comparaison avec » peut être fructueuse car elle appelle à « expliciter les ressemblances mais aussi les différences entre deux entités ». La comparaison avec du religieux peut éclairer sur ce qu’on lui compare mais aussi sur ce que cela peut dire du religieux lui-même : la dimension rituelle de telle pratique, la valorisation d’un grand homme ou d’un martyr, l’usage d’une langue incomprise du commun des mortels, le sens du sacré, etc. L’important est de comprendre que tout cela peut avoir quelque chose de religieux sans pour autant qu’on puisse unifier ces divers aspects sous un mot ou une formule porteuse de sens.
Heinich se refuse à la démarche qu’elle qualifie de « nominaliste » : l’usage d’un mot à très large portée et néanmoins supposé porter du sens. Elle est plutôt convaincue par la méthode structuraliste telle qu’elle a été théorisée par Vladimir Propp dans Morphologie du conte. Le concept fondamental en est celui de fonction. L’analyste cherche à identifier un certain nombre de fonctions susceptibles d’être reconnues comme ayant un caractère religieux sans que l’on puisse en dresser une liste cohérente et limitative. Heinich n’hésite pas à opposer la « prolifération des fonctions » à ce qu’elle tient pour une illusoire « réduction ontologique ». Une religion peut avoir une fonction rituelle, cultuelle, sotériologique, institutionnelle, sacralisante, mystique, etc. Étant entendu qu’on serait bien en peine de trouver une religion qui les eût toutes. D’où l’indépassable pluralité des expériences humaines susceptibles d’être qualifiées de religieuses.
Qu’il soit préférable de parler des religions que de la religion, on en conviendra volontiers. On peut néanmoins se demander si le singulier est forcément mal venu en la matière, même si le champ religieux est évidemment plus large que celui qu’enserre l’hégémonie des deux religions à prétention universelle. Quand un groupe humain souhaite que sa religion soit respectée par les autres, il la pense sur un mode unitaire et peut comprendre le sens d’une fonction qui lui est étrangère, comme tel interdit ou telle contrainte positive. C’est sa religion, même si elle prend des formes qui, pour d’autres, n’ont rien de religieux. Il ne fait pas de la sociologie, il porte une revendication politique.
[1] Alain Badiou, Méditation sur le concept de nature, Climats, 2025.
