Qu’à cela ne tienne ?

À quoi tient encore la bibliothèque aujourd’hui ? Et tient-on encore à ce lieu et à ses livres papier que concurrence la numérisation ? Voyons donc les pistes proposées par le dossier de la NRF « Bibliothèques : un idéal menacé ? ». Tenir, c’est aussi ce que Rilke a su faire, malgré ses hésitations, alors que fleurissait l’antisémitisme autour de lui. Et puis savoir changer d’avis, comme Peter Handke l’admet dans un entretien sur l’œuvre du poète allemand dans la revue Europe. L’hiver accueille aussi la nouvelle revue de psychanalyse Jocaste, qui fait de son dossier inaugural une fouille dans les « plis » en tout genre. Un travail d’élucidation que l’on rencontre aussi dans une catégorie d’images dites « insupportables » auxquelles Critique dédie un dossier. Les yeux s’écarquillent et se détournent : une fois encore, comment tenir ?

| Europe, n° 1161-1162 (janv.-fév. 2026). Rainer Maria Rilke . 376 p., 22 €

La revue Europe a consacré de nombreuses et toujours très intéressantes monographies à des écrivains ou artistes de toute provenance. Elle consacre cette fois sa livraison, établie par Michel Itty, au grand poète autrichien Rainer Maria Rilke, connu en France surtout par son seul roman, Les cahiers de Malte Laurids Brigge, remarquablement retraduit par Claude Porcell. Les nombreux articles qui composent ce numéro envisagent tous les aspects de l’œuvre et de la personnalité de ce « grand poète » qui savait à merveille se faire loger, en château, par les princesses d’alentour.

Il n’empêche, l’œuvre de Rilke est à coup sûr l’un des points de référence majeurs du XXe siècle, elle révèle comme peu d’autres la « création du temps comme instance poétique ». Rilke est « un poète ambitieux » qui « affirme détester le nationalisme allemand ». L’exposé « Rilke et la politique » montre que, chez ce poète, le réel social ne peut fonder les options politiques dont l’assise ne peut être que d’ordre moral. Ses hésitations à propos de Mussolini montrent bien l’ambiguïté du politique chez lui. En tout cas, il ne sombrera jamais dans le piège mental de l’antisémitisme.

La pièce maîtresse de cette livraison de la revue a de fortes chances d’être l’entretien avec Peter Handke, mené par Michel Itty. Handke était, dit-il, assez rétif à l’égard de Rilke, qu’il considérait, semble-t-il, comme artificiel et mondain, non sans raison ; or le voici qui, c’est la marque des grands esprits, est capable de changer d’avis. Georges-Arthur Goldschmidt

| La NRF 663 (novembre 2025). Bibliothèques : un idéal menacé ?. Gallimard, 168 p., 20 €

C’est toujours un plaisir d’avoir entre les mains un numéro de La Nouvelle Revue française, si élégamment éditée, sur du si beau papier, avec de surcroît de fort belles illustrations de François Schuiten ! Et même si ce dossier a peu à voir avec son titre, on lui pardonnera aussi (en tête de gondole !) l’article de Dominique Perrault sur ses « fictions », Perrault un architecte si éloigné des livres qu’il les oublia (et ce sera ici l’occasion de rappeler cette formidable critique qu’en fit Jean-Marc Mandosio dans L’effondrement de la Très Grande Bibliothèque nationale de France, publié par les regrettées Éditions de l’Encyclopédie des Nuisances en 1999).

Mais après tout, l’architecte de la BnF ne fut peut-être simplement qu’un futuriste comme son collègue Oscar Niemeyer qui construisit à Brasília une bibliothèque sans livre où seuls campaient des ordinateurs. (On m’expliqua, devant ma stupéfaction lorsque j’y fus invitée, que la bibliothèque nationale, située avant la construction de la capitale à Rio de Janeiro, avait refusé le transfert des fonds. Elle avait sans doute raison : qui dit transfert dit perte.) Numérique, la bibliothèque de l’avenir ? On remerciera Patrick Weil (Bibliothèques sans frontières) de rappeler cette vérité énoncée par un partenaire africain : « Ne supprimez jamais le livre papier. Un dictateur peut couper l’internet en une seconde. Il ne peut pas confisquer et brûler les livres en une seconde. » (C’est juste, mais que resterait-il d’une bibliothèque dont le catalogue électronique aurait été détruit en un clic, dès lors que les fiches cartonnées sur papier vélin auraient été reléguées, comme celles de la Bibliothèque nationale, à Berlin, la Stabi pour les initiés, dans des silos hors la ville, rendues inutilisables car remises en vrac après leur numérisation? Mais je m’égare.)

Ce numéro de la NRF est tout entier passionnant et savant. Par-delà Borges, ici représenté par Manguel, on appréciera « le mystère Ovide » éclairé par William Marx, qui nous rappelle que les bibliothèques sont généralement faites de prédations, butins de guerre à Rome qui chassa Ovide, ou « fantômes » (Kriegsverlust), soit en bon français les « dommages de guerre » comme le constate dans les bibliothèques allemandes Vanessa de Senarclens. On apprendra dans ce numéro que la censure trumpiste interdit les mêmes livres que l’URSS jadis (1984 d’Orwell, par exemple), ce qui, somme toute, n’est guère étonnant ; mais aussi, plus réjouissant, que le nombre de livres vendus aux États-Unis en 2024 était de 782,7 millions, soit 4,4 millions de plus qu’en 2023 ! On aurait aimé trouver les chiffres correspondants pour le secteur du livre en France sur lequel on entend tant de nouvelles alarmantes. En bref, ce régal de lecture nous laisse quand même un peu sur notre faim. Sonia Combe

« Combat d’hommes nus »,
Antonio Pollaiuolo (1270) © CC0/WikiCommons
| Critique, n° 944 (hiver 2026). « Images insupportables ». Minuit, 120 p., 14,50 €

« Images insupportables » : quelque part entre l’immontrable et l’irregardable, l’indicible et l’indescriptible. Le corps de cet homme irradié, victime de la bombe atomique lancée sur Hiroshima, fixé sur la pellicule par Werner Bischof, les photographies du Sonderkommando d’Auschwitz-Birkenau, les tableaux de batailles sanguinaires signés Pollaiuolo ou Rubens, etc. La liste est longue de ces corps mutilés, abîmés, méconnaissables, que l’on voudrait ne pas voir et devant lesquels le regard s’arrête pourtant. Où commence, où finit l’insupportable d’une image ?

C’est tout l’enjeu de cette dernière livraison de Critique que de tenter de cerner une catégorie d’images en même temps que de répondre à une question qui dépasse l’entendement. Comme le relève Nathan Réra (« Le regard à l’épreuve ») : « Il faut insister sur le fait que voir ou montrer des images insupportables n’est jamais neutre : c’est un choix qui relève du politique et de l’éthique, choix que peut orienter, telle une boussole, l’intention qui préside à leur enregistrement. » Le flux incessant des images sur internet participe sans conteste au morcellement de ces mêmes images comme à la fracture du regard ; la violence du voir que supportent les « égoutiers des réseaux » (autrement dit les modérateurs de contenu) est, à cet égard, édifiante (« Optographies du XXIe siècle », Peter Szendy).

L’image insupportable frôle ainsi le spectacle, elle devient le fantôme de la réalité (le spectrum, écrivait Roland Barthes dans La chambre claire), avec le risque d’anesthésier et le regard et la chose vue. C’est, en substance, ce que constate et dénonce Horacio Cassinelli dans l’instructif entretien qui clôt le dossier : « Les images insupportables sont partout et ne sont nulle part à la fois. Elles sont horrifiantes, banales, parfois sidérantes ! Tellement décalées et inattendues qu’elles suscitent l’incompréhension : on refuse de les enregistrer dans notre mémoire afin de littéralement ne plus devoir les supporter. » Roger-Yves Roche

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| Jocaste n° 0. Revue de psychanalyse et de discussions. Empire Book, 136 p., 20 €

Voici le premier numéro, c’est-à-dire le numéro zéro, de Jocaste, revue de psychanalyse et de discussions. Créée sous l’égide de l’Association lacanienne internationale, association psychanalytique fondée par Charles Melman après la dissolution de l’École freudienne de Paris par Jacques Lacan, cette revue se veut un lieu de rencontres et d’échanges entre les avancées actuelles de la psychanalyse et les propositions venues de disciplines diverses.

Elle accueille des contributions d’artistes, d’essayistes, de poètes, de femmes et d’hommes engagés dans une praxis et dans le temps qui est le nôtre. Entre revue d’art contemporain avec ses nombreuses illustrations et recueil de brefs essais et de réflexions et discussions diverses, ce volume interroge la question du pli. À partir de leurs intérêts personnels, tel cet analyste par ailleurs physicien, cet autre, scénariste, ou celui-ci amateur d’origamis, et bien d’autres encore, ces praticiens font part de leur conception du pli. Certains analystes dialoguent avec un photographe, un artiste adepte du pliage, un directeur artistique, des professeurs de philosophie ou d’histoire de l’art, un surfeur, un chirurgien esthétique, etc… pour déployer la notion de pli.

Ce numéro de Jocaste, revue de psychanalyse et de discussions est issu d’une première rencontre féconde entre l’Association lacanienne internationale et la maison d’édition Empire Book. Il y est question de la naissance d’un pli, du désir de savoir, de comprendre, de parler, de dialoguer à propos de cette notion et de cette réalité. Nous voilà ravis ! assurent les fondateurs. Pourquoi ne le serions-nous pas, nous aussi ? Patrick Avrane

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